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TribuneNature

Pierre Lieutaghi, un humaniste pionnier pour le XXIe siècle

Pierre Lieutaghi était un enquêteur et transmetteur infatigable de la vie des plantes en sociétés humaines.

Le 14 novembre, le botaniste Pierre Lieutaghi est mort. Naturaliste, référence incontournable de la recherche ethnobotanique, il était avant tout un observateur attentif du monde, un penseur et un guide pour s’y repérer.

Nicolas Marquet est un ami de Pierre Lieutaghi. Thierry Thévenin est paysan herboriste, auteur de nombreux livres et président de la Fédération des paysannes herboristes.



Sa stature ne l’imposait pas, mais c’était un grand bonhomme. Sa parole et ses livres ne cesseront de nous éclairer pour vivre dans un monde réconcilié, et jusque dans les plus sombres traversées. Savant hors pair des plantes et de leurs relations aux sociétés, il cultivait le regard et les sens d’un enfant émerveillé, par le parfum de la fleur du câprier comme par une Nocturne de Chopin. Tous ses livres inspirent une nouvelle alliance avec le végétal, faite d’usages empreints de compréhension et de douceur, de contemplation et de gratitude. Où la fleur se prélève, où l’arbre se cueille dans les forêts.

Le 14 novembre, il s’est avoué vaincu par le cancer longtemps tenu en respect. Apaisé, accompagné de ses proches, Pierre Lieutaghi est mort à 84 ans.

Ses deux premiers ouvrages (repris chez Actes Sud, qui a publié presque tous les suivants) lui ont d’emblée valu notoriété et considération scientifique : Le Livre des bonnes herbes (1966) et Le Livre des arbres, arbustes et arbrisseaux (1969). Il en dessina les illustrations, sensibles et précises, où se lit son attention infaillible au détail.

Le succès de ces références accessibles aux connaissances fiables et utiles ne s’est pas démenti depuis lors. Par ses formations, il fut le principal instigateur du renouveau de l’herboristerie en France, et de la création du syndicat Simples.

Dessin de Pierre Lieutaghi. © Bat Sheva Papillon/Production Airelles/Société du Sensible, image Olga Widmer, 2021

Un an avant le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance (1972), Pierre Lieutaghi écrivait dans un ouvrage visionnaire, L’Environnement végétal (qu’il serait bon de republier) : « Dans quelques décennies, les seules questions mondiales d’importance concerneront les ressources de la biosphère. » Et deux pages plus loin : « À chaque pas, les plantes nous rappellent l’essentiel : l’être, la beauté. »

Il s’est éloigné alors d’une relation strictement botanique aux plantes pour en étudier les valeurs sociales, civilisatrices. Deux livres ont illustré cette rencontre subtile du savant et de l’écrivain : La Plante compagne (1998) et Une ethnobotanique méditerranéenne (2017), édition considérablement révisée et augmentée d’un précédent livre, à la lumière des effets richement documentés du changement climatique.

On doit à Pierre Lieutaghi la préservation des pratiques, représentations et savoirs de transmission orale, par les enquêtes ethnographiques nombreuses qu’il a menées, encadrées ou impulsées durant plus de deux décennies. Co-initiateur et animateur depuis 2001 du séminaire annuel d’ethnobotanique au musée de Salagon, à Mane, en Haute-Provence, dont il a conçu les quatre jardins, il y attirait un public très varié de professionnels et d’amateurs.

Il conjuguait ainsi son désir de donner ses lettres de noblesse scientifique à l’ethnobotanique, et de la diffuser sans discriminations ni élitisme. Il refusait la place de maître : autorité suprême dans son domaine, il avait en aversion les pouvoirs. Sa discipline, nouvelle, pourrait se nommer le ménagement du monde.

Herbier de serpolet réalisé par Pierre Lieutaghi. © Bat Sheva Papillon/Production Airelles/Société du Sensible, image Olga Widmer, 2021

Ni orateur ni harangueur, Pierre aimait la conversation. Il en brodait le fil en digressions captivantes. Les mots justes, les images marquantes venaient dans la patience solitaire de l’écriture. Mais il n’ignora pas l’arène politique.

En 1978, il tenta l’aventure législative. Son projet d’écologie radicale proposait (en précurseur des biorégions) des sociétés établies sur des « unités écologiques de base », construisant « une relation intelligente et respectueuse avec le milieu », par « la concertation volontaire, non violente et non hiérarchisée », dans « une économie de partage ». Il dépassa 5 % des suffrages.

Le flambeau de l’indignation

Le juste était sa boussole. Celui de la justesse, pour la main et l’oreille du luthier, musicien menuisier. Pierre Lieutaghi ne suivait pas les luttes, il les précédait. En 2014, il fulminait contre le saccage des crêtes de sa chère montagne de Lure, dans un appel à réparer « l’harmonie d’un paysage » détruit par une signalétique touristique « extravagante ». La même année, il soutenait la mobilisation durable contre la reconversion aberrante de la centrale de Gardanne en centrale à bois « biomasse ».

Aujourd’hui, au même endroit, c’est contre l’éradication de forêts par l’industrie photovoltaïque que d’autres continuent son combat. Interpellé par le renouveau démocratique porté par les listes citoyennes aux municipales de 2020, il y trouva une inspiration décisive pour son roman Montée des eaux (2023), « contre-dystopie » salvatrice face aux récits catastrophistes.

« Le concept de nature était pour lui une mise à distance funeste du monde vivant »

En philosophe de terrain, l’esprit critique aiguisé par l’observation, il combattait sans pitié la confusion, les généralités et simplifications. Magiques, les pratiques ancestrales des plantes ? Il soupirait : « C’est compliqué. » C’est la nature, qu’il faut sauver ? L’idée ne va pas. Le concept de nature était pour lui le signe d’une mise à distance funeste du monde vivant. C’est le monde qu’il faut sauver.

Il avait la raillerie féroce, admirait qu’on pût écrire tout un livre à l’éloge des plantes sans en nommer une seule. Dans son dernier entretien, donné à Ruth Stégassy en mai dernier, stupéfiant de lucidité, il récusait encore l’« intelligence » des plantes, anthropomorphisme nous dédouanant de les comprendre et les aimer dans leur altérité.

Dans son essai La Surexplication du monde (2020), il s’inquiétait de la délégation de notre expérience et de notre mémoire aux machines, de la destruction en nous du réel par le virtuel, et ainsi de notre humanité. Il prenait le cynisme en horreur, cette arrogance de démissionnaire. Pierre tenait haut le flambeau de l’indignation. Plus haut encore, celui de la confiance, dans l’action. La confiance inconditionnelle, dure leçon à retenir.

Ses « ateliers de l’avenir »

Il connut ses parts d’ombre, ses failles, c’était un homme. Les reconnaissances académiques qu’il était en droit d’attendre ne lui vinrent pas — mieux vaut ne pas surpasser ceux qui les décernent, ou qui intriguent. Son esprit farouche resta libre, son garde-manger frugal.

À l’aube de la guerre, enfant de 1939 à Quimper (Finistère), Pierre héritait d’un patronyme improbable, poétique hybride né de l’État civil français s’emparant du nom chinois de son père, orphelin émigré en Bretagne à 19 ans. Les ombres de cette ascendance aux souffrances étouffées sont restées une blessure intime et muette.

À la Ferme Taterre en pays de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), pionnière de l’agriculture biologique dès les années 1980, accueillant réfugiés, démunis, qui retrouvaient dignité dans le partage, il forgea sa passion pour le monde paysan. Il appela la ferme « les ateliers de l’avenir ».

Quelques jours avant la fin, l’amie paysanne lui apporte un rameau d’olivier. Chargé d’olives, magnifique. Ses yeux s’allument. Le rameau et l’homme trônent ensemble sur le lit. Elle va repartir : « Mais tu ramasses les olives. » Pour donner aux vivants leur nourriture.

Pierre Lieutaghi est mort. Sa parole est vivante. Risquons ici de la simplifier, pour sa grande clarté. Il en revendiquerait la forme naïve : « Je peux, tu peux, nous pouvons transformer en bien le monde, à tout moment, partout. La beauté sera notre source. L’attention, notre geste. Notre énergie, l’amour, notre récompense, la joie. » Ses proches et amis, celles et ceux qui l’ont rencontré ou en ont rêvé, se rejoignent aujourd’hui pour témoigner leur immense gratitude.

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