Politiques, grands patrons, paysans... « La cause animale est transpartisane »

Durée de lecture : 9 minutes

11 juillet 2020 / Entretien avec Brigitte Gothière



Dans cet entretien, Brigitte Gothière, directrice de L214, affirme l’importance du politique pour améliorer le bien-être animal car « le lobby citoyen ne pèse rien face au lobby de l’élevage intensif ». Pour mener leur lutte, l’association accepte le soutien des patrons de la tech et cherche celui du monde paysan car « cette cause est transpartisane ».

Brigitte Gothière est porte-parole et directrice de l’association L214 qui milite pour la cause animale.


Reporterre — L214 a publié le 9 juillet une enquête sur l’approvisionnement en poulet de Domino’s Pizza. Que constate-t-elle ?

Brigitte Gothière — Nous avons montré que Domino’s Pizza [une franchise de restauration rapide] se fournit en poulets à 8.000 kilomètres de la France dans des élevages intensifs du Brésil. Le traitement des animaux y est scandaleux. Les poulets sont entassés à 20 par m2 et ils arrivent à peine à se soulever. Leur corps est difforme à cause de la sélection génétique visant à maximiser leur vitesse de croissance. Certains agonisent au sol. La plupart sont déplumés et souvent malades.

C’est en complet décalage avec le discours de la firme qui assure agir pour le bien-être animal. Nous avons aussi eu la confirmation que Domino’s Pizza s’approvisionne via le géant de l’agroindustrie brésilien JBS qui est impliqué dans la déforestation. Les élevages en batterie sont alimentés avec du soja qui pousse sur les restes de la forêt amazonienne.

Avec cette enquête, nous encourageons Domino’s Pizza à enfin accorder ses actes à ses paroles et à signer le European Chicken Commitment, un texte qui bannit les pires pratiques d’élevage. C’est d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui les attentes sociétales sont fortes, tant sur la question animale que sur la souveraineté alimentaire. Nous pointons aussi du doigt les conséquences écologiques du transport de viande depuis le Brésil.

Quel est l’impact de la mondialisation et des traités de libre-échange sur la souffrance animale ?

Le libre-échange peut conduire à un nivellement vers le bas des normes et pousser au productivisme, mais aujourd’hui en France, les animaux d’élevage ne sont pas mieux lotis qu’au Brésil. La cruauté persiste partout. On sectionne la queue des cochons. On entasse les poules dans des cages. Nos abattoirs tournent à plein régime avec plus de 3 millions d’animaux tués chaque jour. Sans parler du foie gras qui est une pratique abominable ! Si Domino’s Pizza arrête de se fournir au Brésil mais continue de s’approvisionner avec les mêmes quantités et les mêmes conditions d’élevage en France ou en Europe, on n’aura pas gagné grand chose.

Pour ce qui concerne la cause animale, en 2014, l’Organisation mondiale du commerce a su prendre des positions fortes en maintenant, contre le gouvernement canadien, l’interdiction de l’importation des peaux de phoques. De manière générale, nous militons pour intégrer dans les échanges internationaux des critères sociaux, environnementaux et évidemment sur le traitement des animaux.

L214 a montré que les poulets utilisés par Domino’s pizza provenaient d’élevages industriels au Brésil.



Avec d’autres associations, des personnalités et des entrepreneurs, vous venez d’appeler à un référendum pour les animaux. Pourquoi ?

La société bouge sur la question animale. Le chemin parcouru en dix ans est énorme. Les pratiques individuelles évoluent, la consommation de viande diminue et du côté des entreprises, les représentations changent. Récemment, cent cinquante entreprises se sont engagées à ne plus utiliser d’œufs de poules élevées en cage de batterie d’ici 2025.

Par contre, au niveau politique, tout reste bloqué. Le lobby citoyen ne pèse rien face au lobby de l’élevage intensif qui est implanté depuis longtemps avec des racines profondes dans les gouvernements successifs. En 2018, malgré le fait qu’on ait récolté 1,5 millions de signatures en Europe pour exiger la fin de l’élevage en cage, notre initiative s’est cassée les dents face aux lobbies.

Avec cette idée de référendum, nous voulons maintenant passer par le vote des Français pour obtenir des avancées. Nous devons d’abord recevoir le soutien de 185 parlementaires et récolter 4,7 millions de signatures. Notre texte se décompose en six mesures : la fin de l’élevage intensif d’ici 2040, l’interdiction de l’élevage en cage et de l’élevage pour la fourrure, l’arrêt de la chasse à courre, la fin des spectacles d’animaux sauvages et de l’expérimentation animale lorsque des alternatives existent.



Cette démarche ne court-circuite-t-elle pas les travaux des citoyens qui avaient proposé un référendum plus large sur l’écocide et la réforme de la Constitution ?

Au contraire, c’est complémentaire ! Ces initiatives doivent se multiplier. Cyril Dion [réalisateur et « garant » de la Convention] nous a d’ailleurs apporté son soutien. Avec la Convention, on part d’un constat similaire : il faut agir maintenant car il y a urgence. Nous sommes fatigués du blabla et des belles déclarations. C’est à la politique de changer. Les écogestes et les pratiques individuelles ne peuvent pas tout.


Plusieurs grands patrons, Xavier Niel (Free) Marc Simoncini (Meetic), Jacques Antoine Granjon (vente-privee.com) ont soutenu votre démarche. Qu’en pensez-vous ?

D’abord, ça nous a surpris de voir cet appel lancé par trois entrepreneurs proches de la start-up nation. Mais c’est aussi révélateur du spectre très large des personnes qui peuvent s’impliquer pour les animaux. Cette cause est transpartisane. On le voit avec les députés qui soutiennent notre initiative. Cela va des Républicains à La France Insoumise. Je pense que c’est essentiel. Nous avons besoin de tous les soutiens face à l’immobilisme. Il faut se fédérer.


La cause animale est-elle soluble dans le capitalisme ?

La cause animale peut être abordée de plusieurs manières. Mais oui, il faut bien se rappeler que le capitalisme a commencé avec l’élevage. Étymologiquement, caput, en latin, veut dire la tête de bétail et c’est aussi dans les abattoirs de Chicago au XIXe qu’est né le travail à la chaîne. Les animaux ont été les premiers à souffrir du capitalisme. Il a intensifié leur malheur et multiplié leur nombre. Aujourd’hui soixante-dix milliards d’animaux sont tués chaque année, ainsi que mille milliards d’animaux aquatiques. On peine à se représenter ces chiffres. Je voudrais cependant ne pas réduire la question animale au capitalisme. On les tuait et on les maltraitait avant son apparition. Le capitalisme s’est installé sur un terreau fertile pour transformer les animaux en minerai et en protéines sur pattes.


Xavier Niel incarne le capitalisme avec son nouveau visage numérique, cela ne vous dérange-t-il pas ?

Moi, je me suis spécialisée sur un sujet : la question animale. Je m’en tiens à ça au sein de L 214. Avec Xavier Niel, on n’est probablement pas d’accord sur tout mais, de toute manière, on ne vient pas chercher les gens pour leur perfection. Qui l’est ? Avec le référendum, on se donne simplement un objectif commun pour faire avancer la cause animale.


Cela semble plus facile de s’allier avec des grands patrons qu’avec le monde agricole alternatif… Pourtant, les paysans aussi luttent contre l’agrobusiness.

Oui. C’est vrai que c’est compliqué avec la Confédération paysanne. On espère qu’ils vont nous rejoindre. Je pense qu’on aurait beaucoup à y gagner. On a intérêt à travailler de concert si on veut faire reculer l’élevage industriel et améliorer le sort des paysans. Aujourd’hui, notre dispersion profite à la FNSEA et au lobby de l’agrobusiness. Ils s’en frottent les mains.


Des patrons de la Silicon Valley soutiennent le militantisme de la cause animale et investissent dans la viande dite cellulaire. Qu’en pensez-vous ?

On regarde cela avec curiosité. Le monde de la Silicon Valley arrive avec sa propre culture. Il apporte une réponse technologique au problème. Un des initiateurs de la viande in vitro, Mark Post, pense que c’est un moyen qui permettra aux gens de continuer à manger de la viande tout en limitant son impact écologique et la disparition des ressources. Cela fait miroiter un tas d’avantages — il n’y aurait aucun animal élevé ou tué pour être mangé — mais cela reste pour l’instant une simple promesse.

L’initiateur de la viande artificielle, Mark Post, avec un steak cultivé in vitro.

N’est-ce pas aussi un nouveau marché pour le capitalisme ?

Si, bien sûr ! D’ailleurs les patrons de la Silicon Valley ne sont pas les seuls à se lancer dans l’innovation. Les grosses entreprises de viande ont largement investi dans la viande cellulaire car ils y voient une source de profit. À L214, on n’est pas fan de ça. La solution que l’on propose existe déjà, avec une alimentation végétale à base de céréales, de légumineuses et d’oléagineux.


Vous avez obtenu des financement de la Silicon Valley Community Foundation. Combien, et sont-ils des donateurs réguliers ?

C’est l’Open Phylanthropy qui est venue à nous. Pour l’instant une seule fois. Cette fondation est très investie dans l’humanitaire et la lutte contre le paludisme mais ils allouent des fonds dédiés à la question animale et nous ont sollicité.. Nous avons reçu, en 2017, 1,14 millions d’euros. Ce qui représente quand même un cinquième de notre budget sur deux ans. Ils n’exigent rien en contrepartie. Aux États-Unis, le mécénat et la philanthropie sont très développés. C’est une autre culture.


Plusieurs personnes dénoncent vos liens, par ce financement, avec la Silicon Valley. Que leur répondez-vous ? Et des grands patrons français vous financent-ils ?

L’accusation me paraît complètement déconnectée. Oui, nous sommes une association qui reçoit des dons, c’est évident. Mais le gros de nos ressources viennent de nos 40.000 membres et donateurs. Ce sont eux qui font tourner L214.
En France, le patron de vente-privée.com, Jacques Antoine Granjon, est un donateur historique mais cela représente peu dans le budget de l’association. J’ai aussi l’impression que ces « critiques » nous éloignent du sujet.

La bataille à mener dans les mois qui viennent va être décisive. Alors on peut choisir d’ergoter sur budget de L214 ou autres ou s’investir tous ensemble, chacun avec nos spécificités, nos forces, pour faire reculer l’élevage intensif.





Lire aussi : Véganes et paysans (presque) unis contre l’élevage industriel

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photo :
. chapô : Élevage de poulets au Brésil. Vidéo de L214.
. Capture d’écran du site de L214 présentant leur enquête sur Domino’s pizza.
. Mark Post et de la viande artificielle. Entreprise Mosa meat
. Brigitte Gothière en septembre 2018 (© Hervé Kempf/Reporterre)

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