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ChroniqueQuotidien

« Le ramadan devient un contre-rythme, une sobriété choisie »

Pour Rania Daki, le ramadan est une pause « dans ce tourbillon d’infos et de stimuli » d'une société « où l’on nous pousse à consommer tout, partout, tout le temps ».

Alors que le ramadan a débuté mi-février, Rania Daki revient sur la pratique du jeûne, placée sous le signe d’une « sobriété choisie ». Une expérience qui « change autant la personne que le monde qu’elle habite », écrit-elle.

Rania Daki, 23 ans, est cofondatrice de La jeunesse populaire et du média Diasporas. Elle se bat pour inscrire la justice sociale au cœur du combat environnemental.



Il y a un moment dans l’année que j’attends avec impatience, et ce n’est ni une fête ni des vacances. C’est le ramadan. Il s’agit d’un mois béni, où les musulmans observent le jeûne de l’aube au coucher du soleil.

Ce mois de ramadan, je ne le vois pas comme un mois de privation, plutôt comme un mois de retour aux sources. C’est un peu la nourriture du cœur dont on a besoin dans notre société. Une société où l’on nous pousse à consommer tout, partout, tout le temps. Les écrans, le bruit, la foule, les achats compulsifs, le binge watching [visionnage compulsif], la malbouffe, la violence. Bref, tous ces éléments qui constituent la société consumériste d’aujourd’hui, qui nous rendent malades, et nous donnent le mal de la vie. Dans ce tourbillon d’infos et de stimuli dans lequel mon esprit se perd, le ramadan est une pause.

« Ô les croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété » (Coran 2/183)

On me demande pendant le ramadan : « Pourquoi se priver ? » Je réponds alors que c’est dans la privation que se cachent la beauté et la sagesse du jeûne. À l’heure où nous avons banalisé le fait d’avoir accès à l’eau potable et à des aliments à profusion, c’est seulement en les abandonnant qu’on se rend compte de notre privilège.

Mais je ne dois pas seulement m’abstenir de manger et de boire. Je dois aussi travailler sur mon comportement, surveiller mes intentions, vivre avec la conscience de Dieu, en essayant, dans chaque geste, d’agir d’une manière qui Lui plaise [1]. Me recentrer. Réduire mon utilisation des réseaux sociaux, ou encore éviter le gaspillage. Tout au long de l’année, je pense être libre, mais finalement c’est pendant le ramadan que je me rends compte d’à quel point je suis aliénée.

Le jeûne invite à repenser notre mode de travail

Emprisonnés par nos besoins et nos désirs, beaucoup d’entre nous tombent dans la surconsommation même pendant ce mois. Le capitalisme nous a eus, jusqu’aux rayons halal des supermarchés. Même si leurs décorations orientalistes et leurs promotions donnent l’illusion d’une attention particulière, l’objectif reste le même : qu’on consomme. Il s’agit finalement d’une discipline du corps et du cœur.

« On est aliéné par rapport à un état initial auquel on cherche à revenir, ou que l’on cherche à atteindre enfin, en se désaliénant. La nature de cet état initial et le mouvement par lequel on y (re)vient font l’objet de débats entre philosophes depuis les origines de l’époque moderne. Dans la tradition marxiste, l’aliénation désigne le processus par lequel le capitalisme suscite des besoins artificiels qui nous éloignent de cet état », écrit le sociologue franco-suisse Razmig Keucheyan dans Les Besoins artificiels (éd. Zones, 2019).

À l’aube, je me réveille pour prendre le repas qui me fera tenir toute la journée. À ce moment-là, aucun bruit dehors, pas même les oiseaux ne sont levés. Silence. Un silence qui panse notre esprit, constamment percuté par les balles d’informations pendant le reste de la journée. On pourrait penser qu’on est moins productifs pendant qu’on jeûne. Je pense plutôt que ça invite à repenser notre mode de travail, et à être plus conscients et moins automatiques dans nos actes. Je mange plus intelligemment, je perds moins mon temps à scroller, j’évite les sorties inutiles.

Une sobriété choisie

À travers l’expérience du jeûne, il s’agit de ralentir, faire le tri, retrouver l’essentiel. Le ramadan devient alors un contre-rythme : une sobriété choisie et un retour à soi, à la foi, à la gratitude et aux autres, presque un acte de résistance face à un monde qui nous apprend à consommer partout et tout le temps.

Chaque soir, c’est le même rituel. La radio en fond sonore, chacun met la main à la pâte, et on s’aide pour préparer la table. Juste avant de pouvoir manger, on écoute les dernières invocations qui sont dites à la radio, et enfin, l’Adhan (l’appel à la prière) retentit. La première datte, la première gorgée d’eau. On mange tous ensemble. Autour de la table avec mes frères, ma sœur et mes parents, on prend le temps de discuter, de rire, de se raconter. Ces moments passés en famille sont précieux, parce qu’ils sont de plus en plus rares à mesure qu’on grandit.

« Le ramadan me rappelle que je fais partie d’un tout »

C’est aussi l’occasion d’inviter des amis et de la famille, qu’ils soient musulmans ou non, à partager un repas. Ou bien d’en offrir à nos voisins, ou encore à des personnes qui en ont besoin. On s’envoie des messages de paix et d’amour, parfois de pardon. Finalement, le ramadan me rappelle que je fais partie d’un tout. Il me replace au sein d’une communauté, au cœur d’une humanité partagée.

Le ramadan ne dure qu’un mois, mais ce qu’il m’enseigne peut durer toute l’année. Il me rappelle que vivre avec attention et gratitude change autant la personne que le monde qu’elle habite.

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