Réouverture des écoles : les mesures préconisées sont « inhumaines »

Durée de lecture : 7 minutes

13 mai 2020 / Célia Izoard (Reporterre)



Un mètre de distance entre chaque élève, repas sans contact physique, interdiction de jeux collectifs… Le protocole prévu pour la réouverture des écoles semble lunaire. « Le plus grave, ce ne serait pas d’échouer à faire respecter ces règles. Ce serait, évidemment, de réussir », dit une institutrice.

  • Tarn, correspondance

Il y a quinze jours, une directrice de maternelle du Tarn-et-Garonne a été démarchée par une entreprise proposant, pour l’école à l’heure du Covid-19, des cloisons en carton à clipser aux tables pour séparer les enfants dans des box. L’idée lui a paru délirante, elle en a ri. « Vous vous rendez compte ? On nous propose de mettre nos élèves dans des boites en carton maintenant ! »

Entre-temps, le personnel enseignant a découvert le protocole sanitaire de l’Éducation nationale régissant la reprise des petites classes à partir du 11 mai. Il impose un mètre de distance entre chaque élève à tout moment de la journée, la prise de repas sans contact physique, l’interdiction des jeux collectifs et des échanges d’objets entre enfants. En plus d’organiser un sens de circulation avec marquage au sol, il faut « nettoyer et désinfecter plusieurs fois par jour poignées de porte… interrupteurs… sanitaires », « tout objet manipulé après utilisation ». Et si les enfants courent, maintenir entre chacun une « distanciation de dix mètres ». Ces obligations s’appliquent aux petits de trois ans comme à ceux de dix, et les mairies ont commencé à commander des demi-cubes en plexiglas pour isoler les enfants pendant les repas.

Enseignante en maternelle dans un quartier populaire de Marseille (Bouches-du-Rhône), Marie-Anne est tombée de haut : « Après ce que viennent de vivre les enfants confinés pendant huit semaines, je me disais que si on rouvrait, c’était dans des conditions normales, et même dans des conditions améliorées, avec un soutien psychologique. Les enfants n’ont qu’une hâte, c’est de retourner jouer avec leurs copains. Et là, ils vont se retrouver seuls ensemble. On est en train de poser des rubalises pour condamner les jeux de cour. C’est inhumain. »

Les mesures prévues pour le déconfienement s’appliquent aux petits de trois ans comme à ceux de dix.

Est-il seulement possible de maintenir des enfants de trois ou quatre ans, ou même de huit, à distance les uns des autres toute la journée ? « Les enfants me grimpent sur les genoux, ils tombent, ils se font mal, on les console. Le protocole fait comme si l’école, ça consistait à remplir des sacs vides, alors que la réalité, c’est le contact et la socialisation », commente Adrien, instituteur dans une école albigeoise qui accueille les enfants de la cité voisine. Sarah, qui enseigne dans une école de village du Tarn, est effarée :

Le plus grave, ce ne serait pas d’échouer à faire respecter ces règles. Ce serait, évidemment, de réussir. »

« Les petits enfants sont encore dans une phase d’acquisition de la sécurité de base, explique Maryse Martayan, psychothérapeute à Marseille. Cette sécurité émotionnelle qui permet aux futurs adultes de se structurer psychiquement repose sur les contacts physiques, le jeu, la spontanéité. Essayer de cadrer totalement les enfants sur un temps long de plusieurs heures peut faire des dégâts. Il y a une atteinte évidente au développement de l’enfant dans ce protocole. Le gouvernement autorise les regroupements de dix personnes. Pourquoi dix enfants regroupés dans une même classe ne pourraient-ils pas être ensemble normalement ? »

« Les dirigeants ont réuni des conditions irréelles pour rendre acceptable sur le plan sanitaire la reprise du travail »

« Des collègues qui ont gardé des enfants de soignants n’ont pas tenu une demi-journée les règles de distanciation, raconte Véronique Decker, ex-directrice d’école et autrice de Pour une école publique émancipatrice (Libertalia, 2019). Il est inenvisageable de ne pas laisser les enfants s’approcher les uns des autres, à moins de faire des choses horribles. Ce protocole vise uniquement à couvrir les dirigeants qui ont décidé cette réouverture précipitée. Ils ont réuni des conditions irréelles pour rendre acceptable sur le plan sanitaire la reprise du travail. Tout repose sur les épaules des enseignants et du personnel. »

À Marseille, l’école de Marie-Anne accueille aussi des enfants autistes et une douzaine d’enfants « à besoins particuliers ». Qu’en sera-t-il pour ces élèves qui n’ont parfois pas la maîtrise de leur corps ? Le protocole ne les mentionne pas, et rien n’a été publié pour les assistantes de vie scolaire qui s’en occupent. « Le personnel va devoir faire semblant d’appliquer les mesures sanitaires même si, dans les faits, tout le monde sera en contact rapproché toute la journée. »

« Dans les faits, tout le monde sera en contact rapproché toute la journée. »

Au fond, la situation est la même pour l’ensemble du personnel enseignant et pédagogique. Ce protocole les place de fait dans une situation d’hypocrisie généralisée. Il se pourrait que tout le monde se mette à faire semblant. Tout en se sentant, tout au long de la journée, plus ou moins en faute et observé par ses collègues. Et au risque que certains parents pointilleux ou particulièrement inquiets face à la maladie ne dénoncent leurs manquements aux règles. À l’inverse, constate Sarah, professeure des écoles dans le Tarn, « ceux et celles qui essaieront de mettre en place l’école-caserne » vivront cette période avec le sentiment douloureux de « trahir leur métier ».

Respecter les besoins de l’enfant et désobéir, respecter le protocole en maltraitant les enfants… C’est un fait bien connu des psychiatres : les injonctions contradictoires rendent fou. Que faire ? Certaines directrices ont fait parvenir aux familles une présentation volontairement sèche et implacable des nouvelles consignes sanitaires dans l’espoir de les dissuader de remettre leurs enfants à l’école. D’autres ont discrètement appelé les parents pour les prévenir de ce protocole drastique. Parfois, à la demande des parents ou des équipes pédagogiques, des centaines de mairies ont acté la fermeture des établissements pour une période plus ou moins longue, arguant de conditions matérielles et sanitaires insuffisantes. Les parents de ces communes pourront obtenir des attestations afin de prolonger leur chômage partiel pour garde d’enfant. Le principal problème demeure : la majorité des familles sont précarisées et épuisées de répondre aux besoins de leurs enfants isolés en improvisant l’école à la maison.

« Le préjudice psychique du confinement peut être terriblement lourd pour de nombreux enfants

« Si la priorité était de libérer les enfants coincés dans les appartements, s’insurge Véronique Decker, le ministère aurait prévu un grand plan de déconfinement avec des classes vertes et des cours en extérieur. » Il est vrai qu’au cours des deux derniers mois, le bien-être des enfants ne semble pas avoir primé dans l’organisation du confinement par le gouvernement, qui a interdit les sorties extérieures aux enfants, même dans les espaces naturels les moins fréquentés.

« Le ministère aurait pu prévoir un plan de déconfinement avec des classes vertes et des cours en extérieur. »

Infirmière en pédopsychiatrie dans la région de Béziers (Hérault), Maguelone Cros souligne que « le préjudice psychique du confinement peut être terriblement lourd pour de nombreux enfants. La réouverture des écoles peut le soulager à condition de ne pas leur infliger la privation de contact. Pour éviter le brassage épidémique entre un grand nombre de foyers, le mieux est d’organiser de petits groupes de cinq à dix enfants avec un nombre suffisant d’adultes. » Cela supposerait d’embaucher des centaines de milliers d’enseignants, d’Atsem et d’accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) pour encadrer ces petits groupes, alors même que la majorité des établissements étaient déjà en tension avant la pandémie. En somme, c’est pareil que pour l’hôpital ? « Oui, soupire Adeline. C’est un peu pareil. »

Organiser les écoles en petits groupes pour respecter les besoins élémentaires de contact et de jeu des enfants, adapter la prévention sanitaire en concertation avec les parents et les communes, cela supposerait qu’enseignants et personnel désobéissent ouvertement et solidairement à leur hiérarchie. Pour l’instant, le pas semble difficile à franchir pour la majorité d’entre eux, d’autant plus que les syndicats enseignants avaient jusqu’ici dénoncé, à la perspective de la réouverture des écoles, l’insuffisance et le manque de clarté des mesures sanitaires prévues. Aujourd’hui pris à contre-pied par ce protocole draconien, ils et elles ne pourront offrir aux enfants un accueil humain qu’en prenant des initiatives et des risques.





Lire aussi : En Seine-Saint-Denis, le retour à l’école est un casse-tête

Source : Célia Izoard pour Reporterre

Photos :
. chapô : Marquages au sol pour respecter les distances de sécurité avant la réouverture de l’école primaire et maternelle. Erquinghem-le-Sec France, 8 mai 2020. erquinghemlesec / Flickr
. Femme et enfant. École d’Arâches-la-Frasse, en Haute-Savoie, en 2017. Flickr
. Fillette dans la nature. © Dimitri de Boissieu
. Salle de classe. © NnoMan/Reporterre

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