Requiem pour un bosquet breton, détruit pour du maïs
Le verdier d'Europe, habitant du taillis détruit. - © Olivier Swift
Le verdier d'Europe, habitant du taillis détruit. - © Olivier Swift
Durée de lecture : 6 minutes
En Ille-et-Vilaine, un agriculteur a détruit une zone boisée de 1,8 hectare pour planter du maïs, sans réaction des pouvoirs publics, dénonce l’auteur de cette tribune. Elle abritait de nombreuses espèces d’oiseaux protégées.
Olivier Swift est naturaliste et preneur de sons, formateur en ornithologie auprès de l’Office français de la biodiversité. Il vit à Paimpont en Bretagne.
Encore une fois. Dans la continuité de la perte des habitats du vivant, une parcelle forestière disparaît dans un recoin de la Bretagne. Dans la jolie commune de Paimpont, en Ille-et-Vilaine, un agriculteur a agrandi sa surface de maïs en détruisant 1,8 hectare de taillis (zone de boisement en devenir constituée de jeunes arbres) courant novembre. Et ceci avec l’aval de la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM).
Pourtant, cet espace, en libre évolution depuis une dizaine d’années, abritait nombre d’espèces de faune et de flore, dont certaines protégées.
En ma qualité de naturaliste et de preneur de son, j’avais inventorié et enregistré depuis la fin de l’année passée les habitants de ce taillis : 257 observations, pour 99 espèces notées – 65 de faune, 34 de flore.
Parmi les 44 espèces d’oiseaux observées, plusieurs étaient protégées par l’arrêté du 29 octobre 2009, qui interdit la destruction, l’altération ou la dégradation des aires de reproduction et de repos de certaines espèces. Dans le bosquet en question, cela concernait l’engoulevent d’Europe, le pic noir, l’alouette lulu et des espèces encore communes comme les mésanges bleues et charbonnières, le pouillot véloce, la fauvette à tête noire, le troglodyte mignon, le rouge-gorge familier et le pinson des arbres.
La planification à la Macron, un moule qui favorise les destructions
En mai, quand les couples d’engoulevents reviendront, ils ne retrouveront plus leur habitat pour se reproduire. Or, ces beaux oiseaux bruns à l’œil ovale aiment retrouver le même site chaque année. Comme tous les oiseaux, ils « habitent » les lieux où ils vivent, ils n’en sont pas de simples usagers. À la place des babillements de la linotte mélodieuse, du flûté du loriot jaune, des acrobaties du tarier pâtre, du trémolo du verdier d’Europe, nous aurons donc l’agrandissement du « printemps silencieux » décrit par Rachel Carson. Toujours et encore. Nous pourrions croire que ce phénomène reste marginal. Bien au contraire !
Dans le rapport de mission de conseil et d’expertise n° 22114 d’avril 2023 du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, nous pouvons lire que le phénomène de perte des haies, ces boisements linéaires, a plus que doublé en intensité ces dernières années : nous en perdions déjà 10 400 km par an entre 2006 et 2014. Entre 2017 et 2021, ce fut 23 571 km par an.
Malheureusement, dans son discours du 25 septembre présentant son « écologie à la française », le président de la République, Emmanuel Macron, n’en faisait pas mention. Sa planification écologique valorise « une écologie qui crée de la valeur économique et qui s’appuie sur une stratégie industrielle […] une écologie compétitive », pas une écologie qui appelle à mieux cohabiter avec le vivant, pour restaurer la santé de l’environnement et la nôtre.
Dans ce discours, l’expression « une écologie qui protège les Français et la nature » est utilisée une seule fois, tandis que l’association entre écologie et valeur économique apparaît cinq fois et celle entre écologie et compétition deux fois. Dans cette logique, arracher des haies reste plus pertinent que protéger de vieux arbres et les espèces qu’ils abritent. Arracher des haies demande des machines et du carburant et augmente les surfaces de production agricole. En replanter mobilise de nouveau de l’énergie fossile et active le marché des jeunes plants. Un tour de passe-passe économique qui continue de reléguer à l’arrière-plan la richesse des vieux boisements, avec la complexité de leurs réseaux trophiques [1].
Depuis les années 1960, au moins, la feuille de route reste la même : produire, capitaliser, écraser le reste et tant pis pour nos enfants. Tant que la politique agricole commune sera active, la productivité sera l’unique maître-mot, avec son arsenal de financiers, son syndicat-lobby, ses « tractosaures », sa chimie. Les paysans eux-mêmes sont devenus les espèces rares de ce système, en même temps que le bocage.
Pas de réponse des instances
Est-ce par adhésion à cette doctrine néolibérale qu’aucune instance étatique n’a levé le petit doigt face à cette destruction délibérée d’habitats d’espèces protégées ? Est-ce par faute de moyens ?
Le 26 octobre, suite à un échange téléphonique avec l’agriculteur, qui annonçait sa ferme décision de détruire ce bosquet, je prévenais par courriel toutes les instances concernées : l’Office français de la biodiversité (OFB) d’Ille-et-Vilaine, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), les services eau, biodiversité et agriculture de la DDTM. Aucune d’elles n’a répondu à l’appel. J’avais mis en copie la mairie, bien sûr, et les associations France Nature Environnement, Bretagne vivante et Eaux et rivières de France.
Le 8 novembre, j’alertais les mêmes personnes que l’agriculteur avait commencé son chantier de destruction. Toujours aucune réaction. Par téléphone, je contactais le service départemental de l’OFB qui m’informait que tous ses agents étaient en formation pour quinze jours. Faut-il en rire ou en pleurer ?
Entre les suppressions régulières d’effectifs de la police de l’environnement, la réduction de leur temps de terrain par la multiplication de leurs tâches, l’augmentation des charges administratives, l’État actuel est bien peu pressé de faire respecter la loi dès lors que cela concerne la nature. Et surtout en milieu agricole, soit plus de 50 % de la surface de la France métropolitaine.
Alors, parce qu’un individu en a décidé ainsi, et que l’État est sacrifié au veau d’or, écoutez en cliquant ici ou là ou encore là ce que vous n’entendrez plus le printemps prochain dans ce petit coin de Bretagne.