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SERIE - Ferme usine : et si l’on pensait aux vaches ?

Durée de lecture : 7 minutes

11 janvier 2014 / Fabrice Nicolino (Reporterre)

Il semble utile de rappeler aux promoteurs des fermes usines et autres décideurs que les vaches sont des êtres vivants et conscients. Réduire leur existence à subir un élevage concentrationnaire revient à les considérer comme des machines.


Où l’on regarde avec effarement une émission télévisée de 1970. Où il apparaît que l’Inra a été le grand organisateur de l’élevage industriel. Où l’on confirme que Novissen est une grande association humaine.

Les animaux. Qui oserait oublier les mille vaches, et les sept cent cinquante génisses et veaux qui les accompagneraient dans leur calvaire ? Brigitte Gothière, responsable de l’association L214, se souvient pour Reporterre : « Pour nous, ça a démarré en août 2011. Gilberte Wable, actuellement responsable de Novissen, nous a contactés
pour nous alerter sur l’enquête publique en cours. On a donc rédigé une petite contribution pour dénoncer les conditions de vie promises aux animaux avec un tel projet »
.

L214 (Éthique et animaux) est une association née en 2008, dans le prolongement du collectif Stop au gavage, qui dénonçait depuis des années les souffrances infligées aux oies et aux canards pour obtenir du foie gras. L214 tire son nom d’un article – le L214 bien sûr – du Code rural, qui date de 1976. Pour la première fois, les animaux sont considérés pour ce qu’ils sont. Citation : « Tout animal étant un être sensible, il doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. »

La « ferme des 1000 vaches » ne pouvait dans ces conditions que révolter ces militants de la cause animale, mais on insistera sur la date évoquée plus haut par Brigitte Gothière. Elle a toute son importance, car en août 2011, l’association Novissen, cœur de la contestation contre le projet, n’existe pas encore. Une façon de souligner que dans cette bagarre, le sort désastreux fait aux animaux a été pris en compte dès le départ. Grâce à la personnalité de Gilberte Wable qui, plus qu’aucun autre personnage de l’histoire, a rassemblé les énergies et écrit d’ailleurs la toute première pétition.

« Ce projet est insupportable, confie Gilberte Wable à Reporterre. Si les vaches devaient être placées dans les conditions prévues dans le projet Ramery, elles seraient totalement perdues. Car elles ont une vie sociale, car elles ont un psychisme ! Vous savez qu’on serait obligé de les écorner pour mieux pouvoir les entasser ? »

La vérité est que les autorités publiques se moquent éperdument de ces questions. L’Institut national de la recherche agronomique (Inra) n’a-t-il pas joué un rôle central, décisif dans le processus d’industrialisation de l’élevage ? Si la plupart de ses chercheurs et techniciens ont accepté d’accompagner cette descente aux enfers, quelques-uns ont refusé.

En 1979 par exemple, les vétérinaires de l’Inra Robert Dantzer et Pierre Mormède publient un livre sur certaines dimensions de la souffrance animale dans les élevages concentrationnaires (Le stress en élevage intensif, Masson). Ils y notent « que les conditions de vie et les manipulations auxquelles sont soumis les animaux peuvent solliciter de façon exagérée leurs capacités d’ajustement physiologique et comportemental, c’est-à-dire provoquer un véritable état de stress, avec des manifestations aussi diverses qu’une augmentation de la sensibilité aux maladies infectieuses, des ulcérations gastro-intestinales, l’apparition de comportements anormaux ou des interférences non négligeables avec les capacités de production. »

À l’opposé, à l’inverse, Raymond Février. Né en 1920 dans une famille très engagée à gauche – son père sera ministre du Travail sous le Front Populaire -, il sort de la guerre, comme tant d’autres zootechniciens de son époque, avec la ferme volonté de dynamiter l’élevage traditionnel. D’abord employé par l’industrie de l’élevage naissante, Février est aussi l’un des premiers chercheurs de l’Inra, né en 1946, et à ce titre directeur de la station expérimentale de Bois-Corbon, dans la forêt de Montmorency (Val d’Oise).

C’est là que tout commence. Car les zootechniciens autour de Février ont découvert le livre américain Animal Breeding Plans (Aperçus sur l’élevage des animaux), paru en 1937, qui va devenir la Bible d’une génération de techniciens d’élevage. Il contient notamment une technique révolutionnaire, le « progeny testing », qui permet de contrôler la descendance des animaux par sélection génétique, ce qui ouvre la voie à des « champions » de la reproduction. Quantité d’événements, souvent vécus dans l’ivresse par les techniciens de l’Inra, vont se succéder pendant des décennies, transformant peu à peu les animaux en purs et simples objets de manipulation, sur fond de productivisme débridé.

De ce point de vue, l’émission télé Eurêka du 2 décembre 1970 marque une date clé (http://www.ina.fr/video/CPF06020231).

Février, qui est alors l’un des responsables de l’Inra – il deviendra directeur général en 1975 – y exprime à merveille l’esprit de l’élevage industriel : une course sans fin à la performance, alimentée par une indifférence totale à la souffrance animale. Expliquant, face à la caméra que l’on va droit à la viande industrielle, Février ajoute : « La chimie a fait des progrès considérables, et nous pouvons savoir ce qui, dans la viande, les fromages, le beurre, donne leur goût à ces produits. Par conséquent, on peut extraire ces substances chimiques et les remettre dans, par exemple, des viandes artificielles. On fait du jambon, on fait du bifteck, on fait ce qu’on veut, avec ces produits-là. »

On fait ce qu’on veut, et on fera tout ce qu’on veut. Un sommet est atteint, dans la même émission, avec l’épisode de la « vache au hublot » (à 4 minutes du début). Dans un hangar, un technicien enfile des gants jusqu’au coude et s’approche d’une vache entravée dont on ne sait pas très bien si elle est vivante ou morte. Sur son flanc, une sorte de hublot circulaire. Le technicien enfonce son avant-bras et l’on comprend avec peine que la vache est bien en vie et que le hublot conduit à l’un de ses estomacs, dont le technicien retire une bouillie d’herbe fumante. Commentaire du film : « Cet animal pourtant bien vivant n’est en fait qu’un appareil de mesure, une chaîne de fabrication. […] Pour juger de ce qui s’est passé dans l’usine vivante, on fait des prélèvements à tous les stades de fabrication. »

Depuis cette date fatidique, l’élevage concentrationnaire des bêtes est devenue une règle presque totale. Mais le projet de « ferme des 1000 vaches » représenterait sans aucun doute un nouveau pas en avant vers la chosification des êtres vivants. De ce point de vue, la rencontre entre les membres de Novissen, les militants de la Confédération paysanne et ceux de L214 semble prometteuse.

« Malgré les grandes différences entre la Conf’ et L214, dit Brigitte Gothière, on travaille ensemble, parce qu’on s’appuie sur ce qui nous lie : le refus de l’élevage industriel. Nous profitons de nos différences, et ce qui fait la force de ce mouvement je crois, c’est cette ouverture. »

L’aventure Novissen annonce-t-elle un printemps du mouvement écologiste ? Il est bien trop tôt pour le dire, mais les fleurs sont déjà là. « Nous devons beaucoup à Novissen, conclut Brigitte Gothière. Certains de leurs membres participent maintenant à nos actions devant les supermarchés pour demander le retrait des œufs de poules élevées en cage ! Et plusieurs m’ont dit être contents d’avoir changé leurs habitudes de consommation, notamment en mangeant moins de viande."


Tous les volets de l’enquête et d’autres informations sont rassemblées dans Le Dossier de la Ferme des Mille Vaches.


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Source : Fabrice Nicolino (Reporterre).

Photo : Reporterre.



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