Sur les trottoirs de Caen, on fait pousser des plantes et des liens de voisinage
Dominique taille la glycine récemment plantée sur la façade de sa copropriété. - © Guy Pichard / Reporterre
Dominique taille la glycine récemment plantée sur la façade de sa copropriété. - © Guy Pichard / Reporterre
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Municipales — Dans le Calvados, l’association Caen au pied du mur incite les habitants à faire pousser des plantes sur le trottoir de leur logement. Une végétalisation de la ville qui a déjà convaincu des centaines de personnes.
Caen (Calvados), reportage
« La glycine est montée à une vitesse fantastique et elle s’est entortillée dans le balcon de Laurence ! » Mi-janvier, dans le quartier résidentiel de Vaucelles, à Caen, Dominique et plusieurs voisins se sont réunis pour entretenir les plantes de leur lieu de vie, un immeuble composé de 11 appartements.
À l’entrée de la petite résidence gardée par deux sureaux, un pochoir représentant, en vert, un pied mêlé à une feuille avec la mention « Caen au pied du mur » annonce la couleur : ici, on végétalise partout où c’est possible !
Créée en 2015, l’association Caen au pied du mur portée par le Comité régional d’étude pour la protection et l’aménagement de la nature en Normandie (Crépan) propose aux Caennais de végétaliser les trottoirs qui bordent leur habitation assez simplement, tout en signalant aux agents de la municipalité que l’espace n’est pas (plus) à entretenir.
« L’idée, c’est de poser des plantations dont on s’occupe »
« Un agent de la mairie est venu creuser une tranchée d’environ une quinzaine de centimètres de large et de profondeur, explique Benoît, propriétaire d’une des premières maisons du programme. C’était juste la couche de bitume qui a été retirée et ça a été rempli de terre. L’idée, c’est de poser des plantations dont on s’occupe. C’est le deal avec la mairie. »
À celle ou celui qui décide de renaturer son bout de trottoir, il est néanmoins demandé ne pas utiliser de désherbant, de ne pas faire pousser de plantes épineuses, et de laisser un espace suffisant sur le trottoir (1,4 mètre) afin que tout le monde puisse circuler, poussettes et chaises roulantes en tête.
« Si en été ma bignone dépasse d’un mètre du mur, il n’y a plus de passage, détaille encore Benoît. Un agent de la ville est passé chez moi me rappeler à l’ordre à ce sujet, mais de manière très pédagogique. »
Parmi les 400 habitations que compte Au Pied du mur, Dominique et sa glycine font figure d’exception. Son immeuble est quasiment l’unique copropriété à avoir adhéré, les maisons individuelles étant largement surreprésentées.
De là à parler d’écologie élitiste ? « Cette critique, on se l’est déjà faite à nous-mêmes depuis longtemps », se défend Sylvain Giraudon, initiateur et président de l’association pendant 10 ans. « Déjà, les immeubles ont généralement leur haie, et il y a toujours dans un syndic de copropriétés des voix qui sont contre. Selon moi, il faudrait un mouvement qui parte d’en haut, via la ville peut-être ou des bailleurs sociaux, voire des agences immobilières. »
Une églantine dans la cour intérieure
Chez Dominique, il y a eu deux voix contre quand elle a présenté l’idée lors de l’assemblée générale de son petit immeuble, en 2020. « Je ne me suis pas démontée, se souvient la retraitée. J’ai dit que j’allais tout faire, à mes frais, et si l’année prochaine lors de l’assemblée ça ne plaît pas, tout serait arraché. »
Ont alors poussé des plantes, comme une églantine, dans la cour intérieure de la propriété commune, où chacun est venu aider peu à peu. « Après avoir cerné le parking, il fallait travailler sur les façades et, avec l’accord des copropriétaires, on a tendu des fils pour les plantes grimpantes », continue-t-elle.
En plus de végétaliser son lieu de vie, Dominique a édité dix-huit « journaux saisonniers » de 2021 à 2025, à destination des copropriétaires et voisins liés à l’association, pour narrer l’évolution des plantes du quartier. Elle tient aussi des stands d’information dans les marchés locaux et peut rendre visite à des écoles, pour expliquer sa démarche.
Après s’être inscrit sur le site Internet dédié et téléchargé le logo de l’association à décliner en pochoir sur le mur de sa propriété, les nouveaux arrivants peuvent demander conseil au Crépan pour les espèces végétales à faire emménager devant chez soi.
« Une fois qu’on a planté, il a fallu entretenir et glaner des conseils avec mes voisins, raconte Antoine, qui vit dans un autre quartier pavillonnaire. Certaines plantes sont plus orientées sud que nord par exemple. Personnellement, je ne savais pas faire ça et je n’avais pas de jardin avant d’arriver ici. »
Dans sa rue ont fleuri au fil des années des logos de l’association et des plantes plus ou moins sauvages, au point de devenir l’épicentre d’Au Pied du mur dans la cité normande. « Cela m’a permis de décloisonner les rapports sociaux entre voisins, se souvient Antoine. On fait ainsi communauté au sens large du terme et finalement, il y a même là une réappropriation des espaces collectifs. »
« Il y a de l’empathie et du souci de l’autre »
Au-delà des gestes simples que sont la création et l’entretien d’une partie de son trottoir autour de chez soi, Sylvain Giraudon y voit quelque chose de politique, lui qui a justement quitté son rôle associatif pour se consacrer à la candidature des Écologistes aux élections municipales à venir.
« Ce bout de trottoir végétalisé, c’est la création d’un espace intermédiaire qui n’est ni privé, ni tout à fait public, confirme l’ex-président de l’association. Cela ne remet pas seulement du lien entre les voisins mais aussi entre les habitants et ceux qui passent, car il faut y être attentif. Il y a de l’empathie et du souci de l’autre, ce qui manque tellement dans notre société. »
De la verdure qui se dissémine
Tout comme les plantes et les graines qui poussent, l’association caennaise a disséminé des initiatives similaires autour de la ville, avec l’association Vent d’ouest mais surtout dans la région, comme à Ouistreham (GoElan), Lion-sur-mer (Lion Environnement), Langrune-sur-mer (Land growan) ou encore à Mondeville (Mondeville au pied du mur).
« Bien qu’il soit plus facile d’être suiveur que pionnier, c’est grâce au travail associatif démarré à Caen que cela a pu arriver jusqu’à notre commune, admet Mickaël Marie, maire adjoint de Mondeville à l’urbanisme et la transition écologique. De plus, ce projet n’implique pas de grandes transformations qui pourraient susciter de la contestation, tout en étant tout de même très visible. »
Bien que les collectivités soient aujourd’hui à l’aise avec ce mouvement végétaliste, cela n’a pas toujours été le cas et ce dès le début de l’association caennaise. Ainsi, à l’apparition des premiers logos siglés du désormais bien connu localement pied vert, Sylvain Giraudon a été invité à la mairie de Caen à s’expliquer à ce sujet. « J’ai été convoqué par les services de la ville, il n’y avait pas moins de trois chefs de service quand même, quel honneur ! » sourit-il.
Aujourd’hui, il peut arriver que des sympathisants de cette cause plantent, de leur propre chef, des arbres ou d’autres végétaux pour tenter de sortir des carrés de pelouse trop souvent mis en place. C’est le cas par exemple de Dominique, qui avoue avoir planté des chênes autour de son quartier…
« Quand j’étais étudiante en biologie à Rouen dans les années 70, je regardais Caen avec beaucoup d’envie, se souvient-elle. C’était l’époque où la ville avait un maire adjoint biologiste aux actions innovantes. C’est un héritage, mais aujourd’hui les urgences climatiques imposent d’agir ! »
Une végétalisation qui a encore du chemin à faire
Pour les deux coprésidents qui ont pris le relais à la tête de l’association, le chemin va être long pour à la fois élargir Au Pied du mur aux immeubles et continuer de végétaliser les trottoirs caennais. La ville compte 350 km de rues et près de 700 km de trottoirs. Caen au pied du mur n’est pour l’instant présent que sur 2,5 kilomètres de trottoirs.
Au-delà des chiffres, ce sont les mentalités qui devront aussi évoluer. « J’ai des rendez-vous toutes les semaines avec des gens qui se plaignent des arbres qui leur ramènent des désagréments, comme des feuilles dans leur jardin, et me demandent de les couper, dit Ludwig Willaume, adjoint au maire de Caen en charge des espaces publics et de la qualité du cadre de vie. Cette notion de végétalisation n’est pas rentrée dans toutes les mentalités, poursuit l’élu, et il faut souligner le vrai travail citoyen derrière cette association à ce sujet. »
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