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Alternatives

Voici le mois de lézard, où germent le printemps et les luttes

Penseurs, fleurs et révoltes : découvrez les temps forts du mois de "lézard".

Reporterre a lancé son calendrier écolo révolutionnaire. Sabotage, alouette et écoféminisme... Le mois de « lézard » (anciennement « mars ») est un mois de luttes. Découvrez les penseuses et penseurs de l’écologie mis à l’honneur !

L’ancienne civilisation l’appelait le mois de mars. Dorénavant, nous parlons du mois de lézard. En tout cas d’après le nouveau calendrier imaginé par Reporterre, qui a rebaptisé le nom des mois, des jours et le décompte des ans, et vous propose de changer d’ère, au nom de l’urgence écologique. Le mois dernier, nous vous présentions fritillaire, mois de la décroissance et du temps libéré. Nous voici maintenant en lézard, mois du printemps, qui célèbre l’éclosion des fleurs et des luttes.

Le lézard ocellé, espèce éponyme du mois, sort d’hibernation à cette période. Dans les garrigues, sous les dunes et entre les rochers, le plus grand saurien d’Europe commence très discrètement à exhiber ses magnifiques écailles reptiliennes, vertes, jaunes, turquoises et noires.

Sous sa bannière, c’est tout le vivant qui s’éveille. Dans le calendrier, on célèbre le 10 lézard la sortie de leur tanière des ours pyrénéens. L’alouette des champs (fêtée le 2 lézard), le lièvre variable (3 lézard) ou l’accenteur mouchet (31 lézard) entament leur période d’accouplement, tandis que beaucoup de migrateurs, à l’instar de rouge-queue noir (4 lézard) ou du gorgebleue (24 lézard) reviennent pour la belle saison. Au chant des passereaux se mêle le râle rauque du lynx (19 lézard), parfois audible aux chanceuses oreilles des Vosgiens et Jurassiens.

Le végétal aussi se montre en masse. Parmi les plantes précoces, on peut admirer fleurir les pruneliers sauvages (14 lézard), les cornouillers mâles (8 lézard) ou bien sûr les primevères (6 lézard) au nom sans équivoque. Autant d’appels à contempler le monde qui trouvent, ce mois encore, de prestigieuses traductions intellectuelles dans le champ de l’écologie.

Utopies de lézard : du Globe Reclus à l’hypothèse Gaïa

C’est d’abord Élisée Reclus (né le 15 lézard), géographe de renom du XIXe siècle, qui incarne cette invitation à mieux observer le vivant pour le penser. « Voir la Terre, c’est pour moi l’étudier ; la seule étude véritablement sérieuse que je fasse est celle de la géographie et je crois qu’il vaut beaucoup mieux étudier la nature chez elle que de se l’imaginer au fond de son cabinet... pour connaître il faut voir », écrivait le géographe dans une correspondance avec sa mère.

Dans sa vaste encyclopédie intitulée L’Homme et la Terre, Élisée Reclus précisait l’importance qu’il accorde à l’observation et la prise de conscience qu’elle doit générer, du lien d’interdépendance profond entre les phénomènes terrestres et les sociétés humaines. « C’est l’observation de la Terre qui nous explique les événements de l’Histoire, et celle-ci nous ramène à son tour vers une étude plus approfondie de la planète, vers une solidarité plus consciente de notre individu, à la fois si petit et si grand avec l’immense univers », écrivait-il.

Projet emblématique de cette pensée globale : le gigantesque globe terrestre de 160 mètres de diamètre qu’il voulait ériger, en face de la tour Eiffel, pour l’exposition universelle de 1900. Le « Grand Globe Reclus », qui ne fut jamais réalisé, avait une visée scientifique et pédagogique, avec l’utopie de contribuer à faire émerger une conscience commune d’appartenance à la Terre et d’unité de l’humanité. « Nous assisterons ainsi à toutes les manifestations de la vie sur la terre (…) Nous la verrons s’animer, se transformer et l’harmonie se fera dans notre imagination entre la terre, ses phénomènes de toute nature, ses plantes et ses habitants », imaginait le géographe.

Lynn Margulis, microbiologiste, est l’autrice, avec James Lovelock, de L’hypothèse Gaïa. NASA HQ PHOTO/ CC BY-NC-ND 2.0 Deed

Sa démarche rejoint celle d’un autre grand nom de ce mois : celui de Lynn Margulis (née le 5 lézard). Cette microbiologiste est notamment co-autrice, avec James Lovelock, de l’hypothèse Gaïa. Celle-ci propose de voir la Terre, ou du moins la biosphère qui l’enveloppe, comme un superorganisme qui régule et entretient les conditions d’habitabilité de la planète.

Cette hypothèse ontologiquement révolutionnaire a le potentiel de changer radicalement et définitivement notre rapport au monde. C’est la réflexion qu’a notamment inspiré l’hypothèse Gaïa au philosophe Bruno Latour, qui y voyait une proposition théorique de « la même importance dans l’histoire de la connaissance humaine que celle de Galilée ». La prise de conscience de la fine couche dont nous dépendons pour vivre, cette « zone critique » si fragile, à la surface du globe, nous obligerait, pour Latour, à repenser nos liens d’interdépendances vitales, et à réinventer une lutte des classes qui soit « géosociale » et dépasse le productivisme.

Mois des révoltes contre l’hubris technologique

La lutte, justement, figure également en bonne place au mois de lézard. Elle éclot d’abord en négatif, en réponse dialectique aux nombreuses catastrophes qui émaillent le calendrier : le 11 lézard marque l’anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Les 16 et 18 lézard, ce sont deux marées noires dont on se souvient : celle de l’Amoco Cadiz, en 1978, et celle du Torrey Canyon, en 1967. Un autre accident nucléaire majeur conclut tristement le mois : celui de Three Miles Island, un 28 lézard de 1979, aux États-Unis.

Ces ravages qui accablent le vivant, conséquences de l’hubris extractiviste et énergétique de la modernité, font le terreau de la révolte. Celle-ci remonte au début du XIXe siècle, avec l’emblématique révolte des luddites, ces ouvriers qui détruisaient les nouveaux métiers à tisser, responsables de leur chômage. Célébrée le 26 lézard, elle marque, en 1811, le début de la lutte contre les usages socialement délétères de la mécanisation.

Deux siècles séparent ces pionniers des militants luttant contre un autre hubris : celui des mégabassines. Ce 25 lézard sera ainsi le premier anniversaire des manifestations violemment réprimées contre la mégabassine de Sainte-Soline. Ouvrages accusés d’accaparer l’eau pour l’agriculture productiviste destinée à l’exportation, ces mégabassines symbolisent pour les écologistes la maladaptation à l’oeuvre, la fuite en avant d’un gigantisme à rebours de la nécessaire adaptation au changement climatique.

La première grande manifestation écologiste de France

À mi-chemin entre ces deux dates clés, c’est aussi en lézard, en 1910, qu’eut lieu la première grande manifestation écologiste en France. 3 000 personnes s’étaient rassemblées le 13 lézard pour protester contre une carrière exploitée par Solvay dans la calanque de Port-Miou, à Cassis. Les manifestants dénonçaient un « véritable attentat à la beauté naturelle du pays » perpétré par la multinationale.

Et qui de mieux, pour incarner ces luttes, que Françoise d’Eaubonne, née un 12 lézard ? La militante et essayiste féministe, à l’origine du concept d’écoféminisme, fait le pont entre nombre de ces enjeux. Écologiste, elle militait tout à la fois pour la décroissance, contre le nucléaire ou pour le droit à l’avortement, dénonçant l’oppression et l’exploitation commune de la nature et des femmes par un système patriarcal et capitaliste.

Le sabotage à la bombe de la centrale nucléaire de Fessenheim en 1975 a été revendiqué par un commando dont Françoise d’Eaubonne faisait partie. Montage de dessins parus dans la revue Ecologie en 1975

En échos aux idéaux anarchistes d’Élisée Reclus, autre icône de lézard, Françoise d’Eaubonne prônait l’abolition du salariat et de l’argent. La penseuse écoféministe assumait aussi l’usage de la violence, ou plutôt de ce qu’elle appelait la « contre-violence », contre les ravages de l’industrie. L’écosabotage est légitimé par la militante en réaction à la violence d’État. Idée qu’elle met elle-même en pratique en posant une bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim.

Lire aussi : Françoise d’Eaubonne, pionnière de l’écoféminisme et adepte du sabotage

Les vertus de cette pensée transversale qui unifie les luttes est, pour finir, également celle de Félix Guattari, auquel nous rendons hommage le 30 lézard. Le psychanalyste et philosophe est notamment l’auteur des Trois écologies, ouvrage dans lequel il engage à penser une « écologie globale ». À travers la notion d’écosophie, il invite à unifier « l’écologie environnementale », « l’écologie sociale » et « l’écologie mentale ».

Ces trois dimensions entremêlées doivent être mobilisées pour réinventer nos façons de vivre face à la crise écologique planétaire, engendrée par le « capitalisme mondial intégré ». Seule une triple mutation simultanée de nos modes de pensée et d’action, dans ces domaines de l’environnement, des rapports sociaux et de la psyché humaine, pourra faire advenir un modèle d’organisation enfin désirable. Une belle idée à faire germer avec le printemps, pour l’équinoxe qui arrive cette année le 20 lézard.

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