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IdéeAlternatives

Yourte, fournil... Ils vivent aux marges du capitalisme et du patriarcat

Lors de son séjour, le coupe de paysans-boulangers observé par Geneviève Pruvost vivait dans une yourte avec leur fille de 4 ans.

Dans « La subsistance au quotidien », la sociologue Geneviève Pruvost raconte son immersion auprès d’un couple de paysans-boulangers en yourte, hors des clous mais inséré dans un tissu social alternatif peuplé de solidarités.

Un paysan coupant du bois de chauffage, une boulangère pétrissant son pain à la main, une maraîchère récoltant ses légumes bios et vérifiant la ponte de ses poules… Aussi cliché font-elles, ces scènes n’appartiennent pas au monde rural disparu au cours du XXᵉ siècle, avec l’avènement de l’agrobusiness, mais ont lieu de nos jours en France, dans une région tenue secrète par la sociologue Geneviève Pruvost.

Sa dernière enquête, La subsistance au quotidien (La Découverte, 2024), fait pendant à son précédent ouvrage, Quotidien politique. Ce dernier essai s’attelait à définir le concept de « subsistance » sous l’angle écoféministe ; aux yeux de la sociologue, spécialiste des milieux alternatifs agricoles français, dont la zad de Notre-Dame-des-Landes, la subsistance permet de penser un monde en-dehors du capitalisme patriarcal, où le partage des tâches, jusqu’aux plus triviales, se fait de manière égalitaire.

Réévaluant l’apport théorique de certaines féministes des années 1970 pour penser le travail ménager, encore essentiellement féminin, Geneviève Pruvost reprenait à son compte l’idée que le ménage représentait « le point zéro de toute révolution ».

Sa dernière enquête offre un pendant pratique à ce premier ouvrage théorique en montrant à quoi ressemble, de manière très concrète, une économie de subsistance non-patriarcale aux marges du capitalisme. Menée pendant plusieurs années auprès d’un couple de paysans-boulangers vivant en yourte, renommés — comme tous les autres personnages du livre — Florian et Myriam afin de préserver leur anonymat, elle montre comment, en pratique, on peut vivre autrement.

« Babas speed »

Le sous-titre de l’essai explicite la démarche scientifique. « Conter ce qui compte », c’est témoigner, via l’enquête ethnographique, du travail des néopaysans. Car du travail, pensé en relation avec les autres vivants, c’est bien ce dont il s’agit. Loin des préjugés à l’encontre des « hippies » et autres « babas cools », Florian et Myriam, qui se qualifient eux-mêmes de « babas speed », s’échinent à longueur d’intenses journées de douze heures à tenir les nombreuses activités de production et reproduction de leur « yourte-ferme-fournil », tout en surveillant leur petite Lola, quatre ans au moment de l’enquête.

Immergée dans le quotidien du couple pendant neuf jours en 2013, Geneviève Pruvost les suit, montre et stylo en main, pour noter et chronométrer le moindre de leurs gestes. De cette observation minutieuse et d’une étude approfondie de leurs recettes et dépenses, elle tire quantité de tableaux « ethnocomptables », qui dressent le bilan de la fabrique et de la vente du pain, de leur élevage de moutons, des frais engendrés par leurs voitures jusqu’au temps passé à faire la vaisselle.

Assurer l’autonomie

Ces listes à la Prévert ont pourtant une cohérence profonde. Toutes ces activités, des plus triviales (la vaisselle, la lessive…) aux plus lucratives (la vente sur les marchés de pain, de fromage et d’œufs), participent d’une même ambition : assurer l’autonomie de la maisonnée que Florian et Myriam bâtissent depuis des années sur le lieu-dit « La Clairière ».

Après une bifurcation professionnelle des années plus tôt, le couple, qui s’est rencontré dans le réseau local de ceux que la sociologue appelle les « alternatifs », a monté de manière informelle — avec l’accord tacite de la mairie — une yourte décorrélée des réseaux d’eau, de gaz et d’électricité, afin de garder la mainmise technique sur leur approvisionnement.

Loin d’une précarité subie, ce choix relève d’une décision politique mûrement réfléchie : vivre du travail de leur terre de manière autonome, au sein d’un réseau local d’alternatifs. Le concept de subsistance englobe alors l’ensemble de leurs activités, tant vivrières que commerciales, et permet par conséquent de revaloriser des tâches dénigrées dans nos sociétés modernes — particulièrement celles traditionnellement dévolues aux femmes.

Circassiens, poètes et paysans

Pour autant, La Clairière n’est pas une expérience solitaire. Elle s’inscrit dans un réseau d’alternatifs en tous genres. Autour du village rebaptisé du nom fictif Valondes gravitent ainsi des circassiens nomades, des squatteurs itinérants, des paysans recourant à la traction animale ou encore le cercle poétique du Champ collectif, où s’est formé le couple. Aussi bigarrés soient-ils, tous ces acteurs s’entraident : prêt ou don de matériel, coup de main lors de travaux agricoles ou forestiers, achats préférentiels ou refus de faire concurrence sur les marchés, etc.

Émerge alors ce que la sociologue appelle un réseau d’« entre-subsistance », fondé sur une économie morale et pas seulement financière. En plus d’entretenir des affinités électives avec « la nébuleuse écolo-libertaire », Florian et Myriam ont à cœur de s’intégrer aux circuits locaux. Natifs de la région, ils mettent à profit leur capital d’autochtonie pour tenir un stand sur les marchés, faire connaissance avec les voisins, conserver des liens avec leurs familles respectives, etc. Somme toute, offrir un visage de paysans-artisans tout à fait honorables aux habitants et, ainsi, prouver par l’exemple la viabilité de leur installation.

 « Vivre au rythme d’animaux et de plantes »

À la différence des « luttes frontales » comme Notre-Dame-des-Landes, Bure ou Sivens à cette époque, les alternatifs de Valondes pratiquent une « lutte feutrée » et revendiquent une « écologie du quotidien » en actes. Sans attendre un hypothétique « grand soir » écologique, ils mettent en œuvre dès à présent d’autres usages du monde. À La Clairière, à travers un « parlement ménager » constant, Florian et Myriam se répartissent de manière assez égalitaire le travail à la yourte, à la ferme et au fournil, se prêtant mutuellement attention l’un l’autre.

À la différence de bien des couples hétérosexuels de la société de consommation, la charge de travail y est plutôt équilibrée : Florian s’occupe bien plus que ses congénères masculins de leur fille, Lola, tandis que Myriam ne croule pas sous les tâches ménagères, au contraire d’autres femmes.

Ce temps pour eux et pour les autres habitants de la maisonnée, le couple le cultive via la maîtrise de leur travail, alternant entre moments d’accélération et de décélération au gré des impératifs vitaux de la maisonnée : traire les vaches et les chèvres, tailler les arbres fruitiers, essaimer les ruches, donner le bain à Lola, accueillir des amis à l’improviste… Autant d’êtres qui permettent au couple de « vivre au rythme d’animaux et de plantes qui ont leurs rythmes, [d’]intégrer cet espace-temps à [leur] quotidienneté est une finalité de [leur] mode de vie : [leur] liberté s’ancre dans la nécessité ».

Le choix de la propriété privée

Si de telles utopies sont acceptées, à une époque où la zad de Notre-Dame-des-Landes vient d’éprouver durement l’opération César, c’est pour partie parce que les alternatifs autour de Valondes ont fait le choix de la propriété privée. Mais ils s’en sont saisi pour mieux la détourner. La propriété privée répond en effet à deux impératifs. D’une part, protéger légalement leurs expérimentations de toute répression policière et administrative. D’autre part, mettre à disposition d’alternatifs plus précaires des terrains susceptibles de les abriter ou d’être cultivés.

Florian et Myriam ont ainsi pu bénéficier de prêts gracieux de parcelles agricoles environnantes, tandis qu’eux-mêmes, fidèles à l’hospitalité chère à ce réseau d’alternatifs, laissent constamment une partie de leur terrain accessible à leurs amis nomades. Sous le couvert de la propriété privée se constituent de fait les « bases arrière » des luttes frontales que l’historien Jérôme Baschet appelait de ses vœux dans son ouvrage Basculements. En dépit de la distance qui sépare Valondes du bocage nantais, plusieurs manifestations de soutien à Notre-Dame-des-Landes assiégée sont organisées par les alternatifs du cru, qui, au quotidien, disséminent dans la région une autre conception de l’écologie, par les mots et les gestes.

Interstices

S’esquisse ainsi ce que Geneviève Pruvost qualifie de « politique de la parcelle », à savoir une lente acquisition foncière au profit d’une communauté écologique radicale, aussi diverse soit-elle. Mais cette « politique interstitielle », pour reprendre l’expression du sociologue étasunien Erik Olin Wright, bute sur plusieurs écueils, malgré son caractère officiel.

Vu la faiblesse de leurs apports financiers et leur refus d’emprunter auprès des banques, les paysans alternatifs de Valondes doivent se contenter de terrains oubliés, pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, car ils échappent ainsi à la surveillance de l’État et du voisinage ; et pour le pire, car ces terrains, étriqués, empêchent une installation agricole en bonne et due forme.

Au terme d’une enquête ethnographique originale, dont l’immersion au sein d’une communauté écologique radicale aura remué, selon ses propres mots, son autrice, on prend mieux la mesure de ce que signifie vivre aux marges du capitalisme et de l’État. Non pas dans « une opposition manifeste, mais, bien au contraire, tout contre, autrement dit tout près, à côté, sans se laisser pour autant absorber ». On peut par conséquent renverser le sous-titre de l’ouvrage : tout en voulant « conter ce qui compte », Geneviève Pruvost « compte ceux qui content » une autre manière de vivre.

La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, de Geneviève Pruvost, aux éditions La Découverte, collection « L’horizon des possibles », février 2024, 504 p., 28 euros.

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