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Les luttes non-violentes de Rajagopal, activiste indien bientôt à Paris

22 novembre 2018 / Michel Bernard et Anne-Sophie Clémençon

D’inspiration gandhienne, le mouvement Ekta Parishad est né sous l’impulsion de Rajagopal Puthan Veetil pour faire valoir les droits des paysans, notamment par des marches non violentes. Alors que son fondateur est en France ces jours-ci, Reporterre raconte la genèse du mouvement.

Michel Bernard, journaliste, et Anne-Sophie Clémençon, photographe, ont effectué un voyage en Inde du 15 février au 15 avril 2018. De leurs rencontres, ils ont rapporté un carnet de route sur différents sujets liés à l’écologie. Épisodes précédents : l’agriculture bio en Inde, « À la découverte de la médecine ayurvédique », « La médecine traditionnelle indienne est-elle efficace », « La médecine traditionnelle indienne, un vaste savoir des plantes » et « En Inde, la création de réserves naturelles déplace les peuples indigènes ».


Notre voyage s’est arrêté à Bangalore. Mais au retour, nous avons rencontré Yann Forget, un Français qui vit dans une communauté gandhienne près de Gwalior (État du Madhya Pradesh), et qui est le coordinateur de la prochaine marche d’Ekta Parishad en 2019-2020 entre Delhi et Genève. L’occasion de nous raconter la situation des sans terres, l’origine de ces marches et des pratiques non-violentes qui leur sont liées.

Phoolan Devi a été mariée à 11 ans à un homme de 33 ans qui lui a fait subir maints sévices. Enlevée par des dacoïts [1], elle a épousé le chef du gang. Quand celui-ci fut abattu, elle a pris sa place, devenant la « reine des bandits ». Arrêtée en 1983, elle est restée en prison jusqu’en 1994. Elle a alors rejoint un parti politique et a été élue députée en 1996. Elle a été assassinée en 2011.

Phoolan Devi.

Les troupes de Phoolan Devi s’étaient réfugiées dans les ravins de la rivière Chambal, à la jonction entre le Rajasthan, le Madhya Pradesh et l’Uttar Pradesh, une zone encore sauvage où les autorités n’ont que peu de prise. C’est dans cette même vallée que commença l’histoire militante de Rajagopal.

La reconversion réussie des familles de dacoïts

Rajagopal Puthan Veetil est né en 1948 au Kerala. Il a suivi très tôt les enseignements d’une communauté gandhienne et après un diplôme d’ingénieur agricole, en 1969, il a rejoint l’ashram Sevagram de Gandhi, dans le Maharastra. Un ashram est un lieu communautaire, pas forcément lié à une spiritualité.

C’était alors l’année du centenaire de la naissance de Gandhi et Rajagopal participa à la circulation d’un train, le Gandhi Express, durant laquelle les jeunes l’interrogeaient sur la non-violence. Il créa ensuite la communauté de Joura, au nord-ouest de Gwalior, proche de la rivière Chambal. C’est alors que le groupe gandhien est progressivement entré en contact avec les dacoïts, finissant par les convaincre de déposer les armes.

Le Mahatma Gandhi Seva ashram de Jaura.

En avril 1972, la communauté gandhienne obtint un compromis avec les autorités : les hommes des gangs acceptaient d’aller en prison, en échange, leurs familles ne seraient pas inquiétées et rejoindraient la communauté, où elles ont alors développé une activité de tisserandes et commercialisé du khadi, un tissu traditionnel à base de coton, de laine ou de soie.

À leur sortie de prison — certains seulement dans les années 1990 —, les hommes ont rejoint leur famille.

Mais le tissage à la main a subi la concurrence de plus en plus vive des méthodes industrielles. Cela a conduit la communauté à réorienter son activité économique. La région étant sauvage et l’agriculture pauvre, il n’y a pas d’utilisation de pesticides, ce qui permet d’obtenir des miels de qualité. Les anciens tisserands et de nouveaux venus se sont mis en coopérative et, aujourd’hui, le commerce du miel fait vivre 80 familles.

Des femmes suivant une formation au « khad » au Mahatma Gandhi Seva ashram de Jaura.

Dans la communauté elle-même vivent une vingtaine de personnes à l’année, plus de nombreuses personnes de passage. Il reste deux anciens bandits dans la communauté.

Après la reconversion réussie des familles de dacoïts, Rajagopal a été nommé par la Cour suprême comme médiateur dans de nombreuses autres situations de conflit. En 1991 est ainsi née l’organisation Ekta Parishad (« forum de l’unité »), dont le but est d’apporter de l’aide à ceux qui manquent de terre, d’eau ou de forêt et ne peuvent satisfaire leurs besoins essentiels. C’est une fédération de nombreuses associations et Rajagopal en a été élu le président. L’ensemble de ce mouvement « pour la justice sociale » compte près d’un million d’adhérents répartis dans 4.000 villages de huit États (sur 23).

Plus de 100.000 personnes les ont accompagnés dans la capitale 

Ekta Parishad reprend les principes développés par Gandhi. Pas de distinction de caste, de sexe, de religion ou de lieu de naissance, et l’adoption des concepts de sarvodaya (une forme de société visant au bien-être de tous), de satyagraha (recherche de vérité), de désobéissance civile. Chose importante dans les actions menées : il ne s’agit pas de combattre, mais de convaincre.

Ekta Parishad organise des marches sur différents thèmes, comme ici pour la Journée de la femme.

Les actions revendiquent une réforme agraire pour permettre à tout le monde d’avoir de quoi cultiver et une prise en charge des personnes expulsées par l’État lors de projets dits d’« utilité publique » (réserves naturelles, barrages, etc.). Le mouvement prône la résolution non violente des conflits, incite à des démarches communautaires (collectives), fait la promotion de l’agriculture biologique, et demande le respect des lois ancestrales…

Du 2 au 28 octobre 2007, une première marche entre Gwalior et Delhi a réuni 25.000 personnes pendant 26 jours, pour demander au gouvernement de mettre en place une réforme agraire toujours promise mais jamais appliquée. Plus de 100.000 personnes les ont accompagnés dans la capitale. Les marcheurs ont obtenu du gouvernement l’acquisition de 347.000 terrains remis aux paysans et l’inscription de 580.000 crimes devant les tribunaux pour des délits commis contre les tribus vivant dans les forêts.

Bahadur Singh est un ancien « dacoït » devenu avocat de la non-violence et partisan du Mahatma Gandhi.

(photo : Marche 2012 drapeaux, légende : )

Du 2 au 29 octobre 2012, une nouvelle marche devait faire le même parcours mais avec cette fois 50.000 marcheurs. Mais dès le 11 octobre, le gouvernement accepta de les recevoir et la marche s’arrêta. Un accord en dix points fut convenu, prévoyant notamment la mise en place d’une politique nationale de réforme agraire, l’acquisition par le gouvernement indien de terres pour permettre l’installation des paysans sans-terre et des sans-abri.

 L’élimination de la pauvreté et de l’exclusion, le respect de l’environnement, la construction de la paix par d’autres moyens que les conflits armés

Le 2 octobre 2019, jour du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, une nouvelle marche, baptisée « Jai Jagat » (« la victoire du monde »), partira de Delhi pour cette fois rejoindre… Genève, onze mois plus tard. L’arrivée est prévue le 21 septembre 2020, journée mondiale de la paix. Ce parcours surprenant est une conséquence des négociations précédentes avec le gouvernement indien. Celui-ci se retranche souvent derrière les décisions internationales pour affirmer son impuissance. Ekta Parishad a donc décidé de rejoindre Genève, où se trouve un siège de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Les 193 États membres de l’ONU ont adopté en 2015 des Objectifs de développement durable des Nations Unies pour 2030. Cet agenda propose, entre autres, l’élimination de la pauvreté et de l’exclusion, le respect de l’environnement, la construction de la paix par d’autres moyens que les conflits armés. Le message d’Ekta Parishad est qu’il faut maintenant appliquer ce qui a été décidé. La marche doit permettre de médiatiser ces objectifs.

Une coordination internationale a vu le jour pour assurer le passage dans les différents pays. Pour le moment, les autorisations de passer par le Pakistan, l’Iran et la Turquie semblent compromises. Une alternative serait que des paysans de chacun de ces pays prennent le relais et que les banderoles soient transmises à chaque frontière.

En Inde, 500 marcheurs devraient rejoindre la frontière avec le Pakistan. Une partie d’entre eux — 30 à 50 ­ — devraient ensuite poursuivre pour réaliser l’entièreté de la marche. En cas d’impossibilité de passer dans un pays, il est prévu un survol en avion. Au pire, la marche reprendra à Istanbul pour suivre ensuite la route des migrants : Grèce, Macédoine, Serbie, Kosovo, Croatie, Slovénie, Italie et Suisse.

La carte de la marche Jai Jagat 2020.

À l’arrivée à Genève, une quinzaine de jours de mobilisation est prévue du 23 septembre au 2 octobre. Symboliquement, un grand repas solidaire sera organisé le 28 septembre.

Parallèlement d’autres marches seront organisées sur tous les continents dans le même esprit.

En Europe, plusieurs marches devraient converger au même moment vers Genève pour amplifier la mobilisation. L’une d’elles devrait partir de Gibraltar, dans la péninsule ibérique. Elle devrait passer par Madrid, Barcelone, Perpignan, Montpellier, Avignon, Valence, Grenoble et Chambéry. Une autre devrait partir de Suède et passer par l’Allemagne. En France, les mobilisations sont en cours d’organisation. Plusieurs marches pourraient partir de différents points de l’hexagone (Bretagne, Lyon…). En France, la coordination est assurée par l’association SOL, et compte déjà parmi ses partenaires Peuples solidaires, la coordination française pour une éducation à la paix et à la non-violence, l’Arche de Lanza del Vasto, le MAN, Pax Christi, les Désobéissants, le Centre de recherche et d’information pour le développement…





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[1Les dacoïts sont des bandes armées organisées de brigands formées, la plupart du temps, par des paysans dépossédés de leur terre ou des hors-castes (intouchables).


Lire aussi : De l’Inde à l’Europe, une longue marche en 2020 pour l’écologie et les exclus de la mondialisation

Source : Michel Bernard

Photos : © Ekta Parishad
. chapô : Ekta Parishad organise ses marches de la manière la plus spectaculaire possible. Ici, celle de 2012.
sauf :
. ashram : Facebook
. formation des femmes : Wikimedia (Yann Forget/CC BY-SA 4.0)
. ancien bandit : Wikimedia (Yann Forget/CC BY-SA 4.0)

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