123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageForêts

Bûcheron, il jardine la forêt à la tronçonneuse

Aimer les arbres et les couper ? Mathias Bonneau décrit ce « paradoxe du bûcheron » dans son livre, en mots et en dessins.

Mathias Bonneau, bûcheron dessinateur, lutte à sa manière contre les monocultures industrielles et les coupes rases. Ce Tarnais croque les bois et s’attache à recréer des futaies irrégulières.

Plateau de Sambrès (Tarn), reportage

« Une fois que vous êtes sur le chemin boueux, suivez les bruits de la tronçonneuse. » Mathias Bonneau avait vu juste. Au seuil de la forêt, alors que quelques chants d’oiseaux émaillent la quiétude automnale, des grognements métalliques nous guident vers le contre-bas du bois. Casque jaune et bleu sur la tête, tronçonneuse à la main, le bûcheron apparaît au milieu des rangées symétriques de douglas hauts de 40 mètres. Un tableau assez commun sur ce plateau de Sambrès, à cheval sur l’Aude et le Tarn. « C’est un peu la forêt industrielle vers ici, avec beaucoup de monocultures, des coupes rases… Ce n’est pas la joie », dit le trentenaire, qui déplore ces abattages de grande ampleur fragilisant les sols et la faune de nos poumons verts. En ce moment, le bûcheron travaille dans une forêt privée — 75 % du couvert forestier français — gérée par un propriétaire soucieux de bien faire.

L’enjeu, pour ce bûcheron : préserver les semis naturels, les jeunes pousses, pour aller vers une futaie irrégulière. © Alicia Blancher / Reporterre

Dans cette forêt équienne (les arbres ont tous le même âge) de 4 hectares, semée de douglas, Mathias doit couper cent arbres. L’enjeu de ce chantier : préserver les semis naturels, les jeunes pousses. Sensible aux questions de bonne gestion sylvicole, le propriétaire du bois aimerait en effet que sa parcelle évolue vers une futaie irrégulière, avec des arbres de différentes tailles.

Un travail que Mathias mène en étroite collaboration avec son collègue Benjamin Uzan Allard, alias Ben. La mission de ce débardeur : sortir les grumes (troncs) à l’aide de son tracteur en prenant garde à ce que la machine n’abîme pas les jeunes pousses. « C’est important de laisser de la place à la génération d’arbres qui arrive et de regarder ce qu’il reste après notre passage », dit le bûcheron, qui a coupé son premier arbre à l’âge de 16 ans dans la forêt de son grand-père.

« Danse » avec l’arbre

C’est en écrivant et en dessinant sur sa pratique qu’il a découvert l’ambivalence de son activité : aimer et couper des arbres. Il décrit ce « paradoxe du bûcheron » dans son ouvrage L’Hiver au bois (La Cabane d’édition, réédition 2023), qui raconte, en écrit et en dessins, sa première saison avec son père dans la forêt familiale en 2011.

C’est cette expérience qui l’a convaincu d’abandonner l’architecture, dont il venait d’être diplômé, pour devenir bûcheron. « À l’époque, c’était un peu perçu comme le métier des bourrins, qui viennent défoncer du bois en forêt. Moi, je trouvais ça tellement beau… » Une beauté qui, pour le Tarnais aux boucles châtains, réside en partie dans ce contact à l’arbre lors de l’abattage. « La manière la plus vivante d’être en forêt consiste à couper du bois, selon moi. Les autres approches, notamment naturalistes, me paraissent plus pauvres. Il n’y a pas cette danse, cette interaction un peu brutale, ce combat. »

Les machines peuvent abîmer les jeunes pousses : les deux forestiers prennent garde à limiter les dégâts. © Alicia Blancher / Reporterre

« Grroom, grroom, grroom.. » La tronçonneuse semble prendre son élan. Mathias la fait grincer davantage lorsqu’il engage la première entaille dans le tronc de l’arbre. Une nuée de sciure de bois enveloppe l’homme et couvre l’air d’essence. Protégé dans sa veste orange, le bûcheron s’accroupit et s’adosse au pied du douglas pour estimer l’orientation de la chute. Petit à petit, il fait le tour du résineux. L’arbre, solide comme un roc, résiste. Le professionnel enfonce des coins à l’aide d’une masse, un merlin, pour redresser l’arbre et éviter qu’il s’écrase dans une petite lignée de semis. Ce majestueux résineux devra se faufiler lors de sa chute entre deux douglas que le bûcheron nous montre du doigt lorsqu’il reprend son souffle. Au bout de quinze minutes, l’arbre commence à vaciller. Des craquements se font entendre. Soudain, il bascule en quelques secondes et se fracasse contre le sol pris de tremblements.

Architecte des forêts

Pour prélever du bois tout en prenant soin de la forêt, Mathias a appris à travailler à son rythme. Souvent, la visière de son casque relevée, ses yeux noisette se lèvent vers les cimes et redescendent pour scruter avec attention ce qui entoure le tronc. Les semis, les nouvelles essences à préserver… « C’est un peu du jardinage à la tronçonneuse », explique ce passionné dont le débit de parole contraste avec la patience et les gestes sereins.

Il aime rappeler qu’il n’« entretient » pas les forêts. « Quand elles sont entretenues, propres, c’est qu’il n’y a rien qui dépasse. Or, c’est dans toutes les irrégularités et les infructuosités que s’exprime la biodiversité. Quand il y a de la biodiversité, la forêt est en bonne santé. ». Les propriétaires qui font appel aux services de Mathias et Benjamin sont souvent sensibles à cette démarche.

Pour prélever du bois tout en prenant soin de la forêt, Mathias a appris à travailler à son rythme. © Alicia Blancher / Reporterre

Le bûcheron, qui ne perd jamais de vue la finalité de son activité — fournir du bois —, est conscient que les abattages, quelles qu’en soient les modalités, perturbent l’écosystème forestier. Il sait aussi qu’un prélèvement pratiqué correctement permet de laisser de la place et de la lumière aux semis naturels, en faisant ce qu’on appelle des « éclaircies ». La sélection des arbres à abattre, effectuée par les gestionnaires forestiers, doit ainsi être minutieuse insiste le bûcheron.

Finie l’architecture, Mathias est devenu bûcheron. «  C’était un peu perçu comme le métier des bourrins. Moi, je trouvais ça tellement beau…  » © Alicia Blancher / Reporterre

« Si j’enlève trois arbres de lisière en même temps, les arbres placés derrière ne seront pas prêts à recevoir tant de lumière d’un coup et risquent de mourir. » Mathias considère la gestion forestière comme une tâche intimement liée au bucheronnage, et participe souvent avec Benjamin au marquage préalable. Le débardeur, qui a l’habitude de collaborer avec des « bûcherons soigneux », apprécie particulièrement la « vision d’ensemble » de son collègue.

Écrire et dessiner pour « garder en mémoire »

Partageant les mêmes valeurs, les deux acolytes sont membres actifs du Réseau pour les alternatives forestières (le RAF), qui défend une gestion douce des forêts ; Mathias est également adhérent de Pro Silva France, une association qui prône une sylviculture « irrégulière » (mélange d’essences, de divers âges).

Mais le bûcheron ne souhaite pas s’ériger en « donneur de leçon ». « On fait comme on peut dans cette filière complexe. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir expérimenter dans un cadre protecteur, sans pression de rythme ou de rendement. Et puis, on fait de notre mieux, même si parfois on se plante », dit le bûcheron. « On devait abattre un arbre avec une fourche. Une fois à terre, on s’est rendu compte qu’il y avait un nid de loirs au niveau d’un pli, et les petits se sont mis à courir dans tous les sens. C’était trop triste », raconte Mathias, avant de demander à l’unisson avec le débardeur : « Pourquoi on l’a coupé cet arbre ? »

«  L’Hiver au bois  ? C’est comme un carnet de voyage mais sans vraiment bouger, un carnet de voyage chez moi, en forêt, un carnet de bûcheron.  » Extrait de L’Hiver au bois

A-t-il vraiment, comme il l’affirme, perdu son émerveillement du début de carrière ? On en doute quand on l’entend décrire les aller-retour du brouillard à la lisière de la forêt — « un monstre » — qui l’ont fasciné le matin même. Il a consigné cette ambiance pour son prochain ouvrage, qui traitera une fois encore de bucheronnage. Son activité d’auteur-dessinateur est aussi un moyen d’être plus attentif à ce qui l’entoure en forêt, et de « garder en mémoire » certaines scènes.

En fin de journée, Benjamin et Mathias font le bilan : onze arbres sont à terre. La pluie étant annoncée pour le lendemain, les deux professionnels ne sont pas sûrs de revenir sur le chantier. Mathias profitera sans doute de ce temps automnal pour abattre quelques pages de son prochain ouvrage. Quand ce n’est pas à la tronçonneuse, c’est à la plume que ce bûcheron dessine la forêt de demain.

.
L’Hiver au bois, de Mathias Bonneau, aux éditions La Cabane d’édition, réed 2023, 60 p., 15 euros.

legende