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Politique

Chez les Verts, l’essor discret des pronucléaires

Lors de la retransmission dans un café du discours de Lyon de Yannick Jadot le 29 janvier, par les groupes des 13e, 14e et 15e arrondissements de Paris.

Avec ses récents succès électoraux, Europe Écologie-Les Verts attire une nouvelle génération d’adhérents, plus arrangeante avec le nucléaire. De quoi embarrasser le parti écologiste.

« Je sais. Jancovici il est malin, il est très bon, il fait de très belles vidéos… » Devant un parterre d’étudiants parisiens, Yannick Jadot ne cache plus son spleen. Pourtant jusque-là, tout se passait bien. L’amphi était réceptif, les saillies faisaient mouche et donnaient quelques applaudissements nourris. Courtois, les jeunes à la tribune, tous en costard, n’étaient pas particulièrement véhéments. Mais une question le poursuit, d’un campus à l’autre : « Monsieur Jadot, le nucléaire est-il vraiment une solution à bannir ? » Agacé, l’intéressé ne se démonte pas : « J’espère que les jeunes de ce pays s’enthousiasment moins pour une centrale nucléaire ou pour un pipeline dégueulasse en Afrique de Total, que pour les énergies renouvelables de demain. »

Pas sûr. Entre le combat antinucléaire et la défense du climat, la hiérarchie des luttes a changé pour beaucoup de nouveaux écolos, nombreux dans le public. Et Yannick Jadot le sait. Ce basculement résonne aussi chez lui, au sein d’Europe-Écologie-Les Verts (EELV), où un discours plus conciliant avec l’atome infuse doucement parmi les militants.

Réunion des soutiens de Jadot dans le 6e arrondissement de Paris. © Roni Gocer / Reporterre

Plusieurs signaux en témoignent. La commission énergie du parti, chargée d’organiser les débats en interne, a déjà alerté le bureau exécutif au sujet des adhésions de pronucléaires. « On a eu un afflux de nouveaux profils après les européennes et les municipales, dont certains étaient très influencés par Jancovici et le Shift Project », explique le coresponsable de la commission, Elli Tessier. « Quelques-uns ont même rejoint notre commission pour débattre, avec une volonté de faire évoluer nos positions. Notamment sur notre calendrier de sortie du nucléaire. Pour autant, ils restent minoritaires. »

Même son de cloche pour la coprésidente des Jeunes écologistes, Camille Hachez, qui reconnaît du bout des lèvres un changement : « On a bien quelques adhérents qui peuvent être plus ouverts qu’avant là-dessus… Mais de toute façon, on parle assez peu du nucléaire entre nous, ce n’est pas notre sujet de préoccupation principal. »

« La sortie en 2045 est tellement rapide, qu’on n’aura pas le temps de développer les énergies renouvelables »

Réunis dans un pub après l’oral de leur candidat — ambiance troisième mi-temps — les Jeunes avec Jadot semblent plus loquaces sur le sujet. « Sa réponse [de Yannick Jadot], sur les centrales qui peuvent exploser et les éoliennes qui ne peuvent tuer que des lapins… Je trouve ça un peu réducteur », lance Prune. À la droite de la militante écolo, un étudiant ingénieur opine du chef. « Pour moi, la sortie en 2045 est tellement rapide, qu’on n’aura pas le temps de développer les énergies renouvelables. »

« Il y a une question morale qui me parle, rétorque Guillaume. C’est bête, mais je suis sensible à ça, à la responsabilité qu’on prend en altérant les sols sur des milliers d’années. Et puis, je viens de Bordeaux, pas loin de la centrale du Blayais… Son discours sur les risques du nucléaire, qui vont s’accentuer avec les catastrophes climatiques croissantes et la détérioration des réacteurs, fait écho à des inquiétudes locales. » Difficile de dire de quel côté penche la tablée.

Sur le papier, la doctrine d’EELV est limpide. Tous les textes, toutes les motions adoptées vont dans le sens d’un abandon progressif du nucléaire. Dès sa genèse, le parti s’est inscrit dans le sillage des luttes antinucléaires, revendiquant une filiation avec des mobilisations clefs, comme à Plogoff ou contre le réacteur Superphénix à Creys-Malville.

« Aujourd’hui, on s’investit d’abord dans l’écologie contre le réchauffement climatique, pas forcément pour combattre le nucléaire », reconnaît sans détour Julien Bayou. « Mais l’antinucléaire reste sur le frontispice d’EELV, comme les droits des femmes ou la cause animale. Ce n’est pas parce que cette cause est aujourd’hui moins populaire que nous l’abandonnerons et il y a encore chez nous beaucoup de gens pour qui ça compte. Même s’ils sont moins nombreux chez les nouveaux. Je crois cependant que l’avantage de Yannick, c’est qu’il est à la croisée de ces deux générations militantes. » Le secrétaire national l’assure, la question ne crée pas de conflits. Les quatre courants internes au conseil fédéral — le parlement du parti — s’accordent d’ailleurs sur la même position.

Le groupe des Jeunes écologistes. © Roni Gocer / Reporterre

Dans l’histoire du parti, le sujet n’a jamais vraiment divisé. Les revirements fracassants chez les cadres restent rares, comme avec François de Rugy et Barbara Pompili. Dans les deux cas, les volte-face ne sont qu’une conséquence de leur désertion, un effet d’opportunisme. Le cas de Brice Lalonde est du même acabit, même s’il n’a jamais été membre d’Europe-écologie ou des Verts. Du Parti Socialiste Unifié (PSU) à Génération écologie, de Rocard à Sarkozy, l’homme cultivait un rapport mouvant à l’écologie.

« Pour moi, il n’y a jamais eu de motions, de sous-courants ou de chefaillons défendant le nucléaire au sein du parti », raconte l’ancien ministre de l’Environnement Yves Cochet, un brin goguenard. Dès la fondation des Verts en 1984 — à laquelle il a participé — il garantit qu’il n’y avait aucune ambiguïté : « À l’époque, on était tous antinucléaires, donc on n’acceptait pas ceux qui défendaient les centrales. C’était net. »

Une divergence plus ou moins admise

Depuis les années 1980, les règles d’admission se sont assouplies. Le parti ayant une structure décentralisée, il n’appartient qu’aux fédérations locales d’accepter ou non un militant. En Occitanie, l’ingénieur Thierry Caminel a ainsi pu militer et monter jusqu’au bureau politique régional, malgré ses affinités avec l’atome. « Quand je suis entré à Europe-Ecologie en 2007 [avant la fusion avec les Verts], les responsables de la section toulousaine savaient que j’étais pronucléaire », assure l’intéressé, d’un ton léger. « Ce n’était pas un casus belli pour autant, on en discutait librement. C’est à partir de l’accident de Fukushima [en octobre 2011] que c’est devenu plus difficile de ne pas être antinucléaire. »

Inspiré par le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance (1972) et par les travaux de Jean-Marc Jancovici, il a rejoint la commission énergie entre 2008 et 2015 avant de s’en faire exclure. Deux fois. « On m’a laissé revenir, puis on m’a viré. La deuxième fois, bien plus vite que la première », raconte-t-il en riant. « Après ça, je me suis éloigné d’EELV un temps. Quand j’ai voulu revenir, le bureau politique d’Occitanie a refusé ma réadhésion. »

Lors de la retransmission dans un café du discours de Lyon de Yannick Jadot le 29 janvier, par les groupes écologistes des 13e, 14e et 15e arrondissements de Paris. © Roni Gocer / Reporterre

Malgré son exil, l’ingénieur s’est taillé une petite notoriété parmi les militants. « Thierry ? Bien sûr que je le connais, c’est le type qui trolle de temps en temps sur Alpha Verts, un vieux fil de discussion mel », se rappelle Florent Grospart, de la fédération du Centre. « Les voix défendant fortement le nucléaire, comme lui, restent très minoritaires dans le parti, encore plus dans notre fédération. »

En Savoie, un autre membre du parti est moins optimiste : « Chez nous aussi, on est assez peu perméable au nouveau discours en vogue sur le nucléaire. En revanche, dans les fédérations regroupant des grandes agglomérations, comme celle de Rhône-Alpes, j’ai le sentiment qu’on trouve plus d’adhérents enclins à transiger avec le nucléaire. »

Une hégémonie contestée

Parmi eux, le conseiller de la métropole lyonnaise, Nicolas Barla, ne cache pas ses divergences sur le sujet, assurant dans un entretien que les positions antinucléaires n’étaient « plus hégémoniques au sein du parti ».

Sans se reconnaître comme pronucléaire, une cadre d’Île-de-France admet un changement marqué, qu’elle souhaite encourager. « Je pense que notre discours sur le nucléaire décourage beaucoup à nous rejoindre. À mon sens, ça pourrait être utile que la position du parti soit rediscutée. » La question pourrait faire débat au prochain congrès d’EELV, durant le dernier trimestre 2022. Pour l’instant, la campagne continue.

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