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EntretienLuttes

« S’engager contre l’A69, c’est retrouver de la joie »

La lutte contre l'A69 « permet de faire corps » et de « combattre un sentiment d'impuissance », dit Geneviève Azam.

Malgré la poursuite des travaux de l’A69, l’économiste Geneviève Azam assure que rien n’est joué et que la lutte doit continuer. « Ce n’est plus seulement une question d’autoroute, mais de refus de son monde », pense-t-elle.

L’économiste et ancienne porte-parole d’Attac Geneviève Azam est engagée dans la lutte contre l’autoroute A69. Pour elle, rien n’est joué et si la victoire n’est pas assurée, le combat vaut la peine d’être poursuivi. « La lutte permet de faire corps » et de « combattre un sentiment d’impuissance », dit-elle. Une prochaine mobilisation aura lieu le 9 décembre dans le Tarn contre le béton et le bitume. Les opposants viennent de lancer également un appel au boycott des produits des laboratoires Pierre Fabre, une entreprise à l’origine du projet d’autoroute.


Reporterre — Où en est la lutte contre l’A69 ? On a l’impression qu’elle est passée sous les radars…

Geneviève Azam — (Rires) Quels radars ? Je vous rassure, la lutte continue !
Les médias en parlent moins mais ils ne sont pas le baromètre de l’action. Malgré la poursuite des travaux et la répression, le combat ne s’émousse absolument pas. Les personnes engagées ne sont pas prêtes à lâcher. Les fatigues passagères, après tant d’efforts déployés ces derniers mois, ne signifient pas renoncement. On dit que le gouvernement est obstiné, mais la lutte l’est aussi, alimentée par le spectacle obstinément durable de la dévastation. Il y a de la colère, de la tristesse mais pas de désespoir.

Des « écureuils » [surnom des opposants à l’A69] ont occupé récemment des arbres, des manifestations se déroulent à Toulouse, il y a des actions et rassemblements sur le terrain et des cantines se structurent pour nourrir la lutte. Un lieu, le Labo des terres, est en construction. La multinationale « verte » Pierre Fabre est dans l’œil du cyclone.

La lutte s’approfondit et s’ancre davantage sur le territoire. Les liens entre les villages et entre les militantes et militants se densifient, les stratégies à venir se discutent, un réseau se tisse avec les résistances au monde de l’autoroute, ses usines à béton et à bitume dans le Tarn ou ses gravières en Ariège. Les gens ont bien compris que c’est tout un territoire qui allait souffrir de cette infrastructure et que des centaines d’hectares allaient être artificialisées et polluées.

Rassemblement d’opposants à la future autoroute A69, reliant Toulouse à Castres, le 22 avril 2023. © JC Milhet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Après des mois de mobilisation, le projet a perdu toute sa légitimité, il apparaît pour ce qu’il est : un projet hors-sol et écocidaire, un caprice d’aménageurs, le dernier gadget de pouvoirs bornés et obscurantistes, une rente certaine pour quelques-uns et la désolation pour les autres.

Tant que les travaux sont restés théoriques, il était difficile pour beaucoup d’imaginer les impacts concrets. Aujourd’hui, tout a changé. Les aménageurs sont allés très vite pour doubler la justice et imposer l’idée que le projet était inéluctable. Des milliers d’arbres ont été abattus, des collines ont été arasées, le paysage de la dévastation est une réalité éprouvée quotidiennement par les habitantes et habitants. La brutalité se retourne contre ses instigateurs. Elle a créé un électrochoc. L’indifférence et la fatalité se sont transformées en opposition. Un récent sondage Ifop a montré que 61 % des personnes interrogées du Tarn et de la Haute-Garonne sont contre l’autoroute.

« Une rente pour quelques-uns, la désolation pour les autres »

Des personnes très différentes et de tous âges sont touchées intimement par la perte de leur monde familier et trouvent dans la défense collective un nouvel ancrage. La lutte permet de faire corps, elle crée un sentiment diffus de communauté, elle rompt l’isolement. Le rapport au territoire en est transformé et la nécessité de le défendre devient vitale.


La lutte peut-elle encore emporter la victoire alors que les travaux avancent à marche forcée ? Quand on voit l’acharnement des autorités et la violence qu’elles sont prêtes à exercer, on pourrait croire que c’est foutu.

Les recours juridiques sur le fond n’ont pas encore été examinés et les travaux doivent encore durer des années. Rien n’est joué. Surtout, je ne crois pas qu’il faille se poser cette question – celle de la victoire ou de la défaite — de manière pseudo-rationnelle et en surplomb. Dans l’Histoire, il y a toujours des événements imprévus, imprévisibles, des moments où tout s’accélère. Nous sommes à un de ces points de bascule avec la catastrophe écologique et ses impacts sociaux et politiques. Ce qui constituera l’avenir nous est en partie inconnu.

C’est un impératif de s’engager, dès à présent, contre cette entreprise d’expropriation des conditions de la subsistance, c’est aussi une manière de retrouver de la joie et du courage, de combattre un sentiment d’impuissance.

« Les autorités ne défendent pas qu’une infrastructure technique, elles défendent l’ordre industriel »

Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une question d’autoroute, mais un refus de son monde. Les autorités ne défendent pas qu’une infrastructure technique, elles défendent l’ordre industriel. Elles savent qu’en lâchant sur ce projet, aussi indéfendable soit-il, des centaines d’autres seraient remis en question. Elles savent aussi qu’il ne s’agit pas de négocier entre « partenaires » une autoroute moins polluante ou moins chère, d’améliorer le projet, mais d’interroger nos modes de vie, nos manières d’habiter un territoire, d’organiser notre subsistance.

Lire aussi : Les scientifiques soutiennent Thomas Brail contre l’A69

Au fond, comment voulons-nous vivre, faire société et habiter la Terre ? C’est précisément à ce type d’interrogations que les autorités politiques et économiques en place ne savent pas répondre. C’est non négociable pour elles. En creux, voilà le message que l’État, la Région et certains élus nous renvoient : dans ce monde qui agonise, ils sont les seuls maîtres à bord, ils sont les entrepreneurs du Bien, du désenclavement et de « la transition écologique », et ils entendent faire perdurer leur pouvoir en usant de la force contre celles et ceux qui s’opposent. La parole de la population n’a pas de valeur, celle des scientifiques non plus. Elles ne sont que des éléments de langage.



Que faudrait-il faire pour bousculer le rapport de force et permettre à la lutte de grandir ?

Pour reprendre un dicton des Zapatistes, « nous avançons en marchant ». Il n’y a pas de plan de lutte préétabli ou d’idéologie unificatrice qu’il faudrait suivre au pied de la lettre. Quelques évidences se dessinent néanmoins au fil des mobilisations : continuer à occuper le terrain et articuler différents modes d’action — des manifestations aux recours juridiques, des désarmements aux pétitions et à l’occupation des arbres. Tout est lié et tient ensemble. Les recours juridiques donnent un horizon. Ils ne sont pas portés seulement par des juristes — qu’il faut remercier pour leur travail — mais par un mouvement protéiforme qui conteste la mise au pas et le contournement de la justice pour servir des intérêts privés.

« La lutte ne gagnera pas toute seule »

Je crois que la lutte ne gagnera pas toute seule. Elle s’inscrit dans un combat plus vaste et plus large, dont elle est devenue un des symboles. Ce qui se joue actuellement avec les bassines et Les Soulèvements de la Terre amplifie la contestation en lui donnant aussi un horizon. Comme ce qui se passe avec la Déroute des routes — un collectif qui coordonne une série de mobilisations locales contre les nouveaux projets routiers en France. Les luttes s’ensemencent mutuellement.

L’organisation Extinction Rébellion avait bloqué en 2020 plusieurs cimenteries Lafarge. Extinction Rébellion

Ce n’est pas simplement une convergence. Je parlerais plutôt d’hybridation, de composition de collectifs aptes à faire face à la destruction des mondes vivants, de partage d’une sensibilité qui résiste au monde mort du béton. L’appel national du 9 au 12 décembre à mener des actions contre l’entreprise Lafarge, signé par 180 associations et collectifs, va dans ce sens. L’industrie du béton est à l’œuvre dans des centaines de projets nuisibles et criminels partout sur le territoire et ailleurs.

Participer de ce mouvement qui s’étend nous donne de la force. Nous ne sommes pas seuls à lutter contre des intérêts économiques massifs et leurs pendants politiques. Nos luttes sont locales, matérielles, elles sont ancrées et solides, sans être « localistes », ruralistes ou identitaires. Elles sont des points d’ancrage à partir desquels nous rejoignons celles et ceux qui défendent des terres et des milieux de vie, des milieux habités, divers et ouverts.

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