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Sabotages : « Viser l’industrie du béton est plus que légitime »

Une quinzaine d'activistes ont été interpellés après une action de sabotage dans une cimenterie Lafarge en décembre dernier.

Le 5 juin, des militants accusés de dégradations dans une cimenterie Lafarge ont été arrêtés par des brigades antiterroristes. Une réaction qui témoigne de la nervosité de l’État, juge le philosophe Anselm Jappe.

Anselm Jappe est philosophe, théoricien de la « nouvelle critique de la valeur » et auteur de Béton, arme de construction massive du capitalisme (L’échappée, 2020).



Reporterre — Le 5 juin, des brigades antiterroristes ont interpellé une quinzaine de militants qui auraient, selon la police, dégradé une cimenterie Lafarge dans les Bouches-du-Rhône. Comment réagissez-vous à cette opération ?

Anselm Jappe — L’État n’a pas de honte : il accuse de terrorisme ceux qui ont protesté contre un industriel qui est en lien avec le terrorisme. Rappelons que Lafarge est actuellement mis en examen pour double complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, après avoir négocié avec Daech un droit de continuer son activité lucrative en Syrie. Pour ce soutien, le groupe a été condamné en octobre 2022 par les États-Unis à 778 millions de dollars d’amende. Cela prouve, si besoin était, que le béton, et de manière plus générale l’extractivisme, évoluent au milieu de milices, d’armées privées et de seigneurs de guerre qui exercent des formes de pouvoir particulièrement brutaux.

Et c’est là l’ironie de l’affaire : l’État utilise des brigades antiterroristes pour retrouver des individus qui auraient utilisé quelques masses ou pinces coupantes ! Cela s’appelle tirer à l’artillerie lourde sur des moineaux ! C’est une manière assez classique d’étouffer toute opposition. Ce n’est pas la première fois que l’État utilise des moyens de surveillance antiterroristes contre des militants, mais ces méthodes se banalisent et se généralisent.

Il faut évidemment s’opposer à cette forme de répression. En même temps, il y a plutôt de quoi être fier. Sur le plan politique, l’État fait une sorte de compliment aux personnes arrêtées et aux mouvements auxquels elles appartiennent. Sa réaction hystérique prouve sa très grande inquiétude. On sent une forte nervosité de sa part face à la montée en puissance du mouvement écologiste et le développement d’actes de sabotage, que je ne qualifierais pas de violents, mais simplement d’illégaux.

L’organisation Extinction Rébellion avaient bloqué en 2020 plusieurs cimenteries Lafarge. Extinction Rébellion

Le mouvement de défense des terres a un potentiel subversif, peut-être plus important que les luttes strictement syndicales ou sociales aujourd’hui. Une grande majorité de personnes se disent concernées par la question écologique et sont prêtes à agir, ou approuvent ceux qui agissent. C’est ce qui fait le plus peur à l’État : que des milliers ou des dizaines de milliers de manifestants ne respectent plus sa légalité, comme à Sainte-Soline ou ailleurs.

L’attitude des manifestants est en train d’évoluer. La stratégie ancienne du pouvoir qui visait à séparer les militants entre gentils pacifistes et méchants casseurs ne fonctionne plus. Même des personnes âgées ou des gens qui personnellement ne s’engageraient pas dans cette voie ou ce type d’actions les justifient désormais. C’est une réaction saine et légitime face à la brutalité de l’État et de la police.


Et des industriels ?

Oui, évidemment, le système industriel et productiviste est une forme de violence. Les industriels sont les premiers criminels climatiques. Ils n’ont d’ailleurs plus bonne presse et il y a une prise de conscience majeure à leur égard. Le béton a longtemps été considéré comme neutre, mais le public réalise désormais que ce matériau et la filière qui le produit sont nocifs à différents titres. Le philosophe Hegel disait : « Seules les pierres sont innocentes ». Mais en vérité, même les pierres ne sont plus innocentes une fois entrées dans le cycle industriel.


Comment analysez-vous le fait que 200 activistes décident de mener des actions dans une cimenterie Lafarge et se mobilisent encore ce weekend à Nantes contre l’industrie du béton et l’extraction de sable ? 

C’est une manière, comme le disait en 1940 le philosophe Walter Benjamin, de « tirer le frein d’urgence ». Le train du progrès se précipite vers un abîme, et avant de tirer le frein, on ne va pas demander à l’État si le règlement autorise les simples passagers à le faire. Les activistes appellent à désarmer le béton. Ils ont raison. Le béton est une arme de destruction massive.

Je n’ai pas de conseils juridiques à donner aux personnes arrêtées qui sont rappelons-le pour l’instant innocentes mais j’espère cependant que cette affaire sera une occasion collective de repasser à l’offensive et donc de dire que, même si on ne suit pas les lois de l’État, on a toutes les raisons d’agir. Il y a une morale qui est supérieure au droit de l’État. C’est la légitimité contre la légalité. Face aux tentatives d’intimidation, il va falloir trouver beaucoup de forces collectivement pour riposter. Viser l’industrie du béton reste une cible plus que légitime.

« Le béton est une nuisance industrielle majeure »


Pourquoi ?

Parce que son caractère apocalyptique ne fait aucun doute. Parce que le béton joue un rôle central dans la logique industrielle et capitaliste. C’est une industrie qui a des conséquences énormes sur l’environnement et la santé, et qui depuis longtemps dévaste le monde avec la construction d’autoroutes, de centrales nucléaires, de barrages, etc. Le béton est lié à des trafics illégaux comme le vol de sable et produit énormément de déchets. C’est une nuisance industrielle majeure. Le béton est le principal responsable de l’artificialisation des sols et des alluvions catastrophiques qui en résultent, comme le mois dernier en Italie. À lui seul, il représente 8 % des émissions de CO₂ mondiales. Quant au secteur du BTP, c’est 39 % des émissions de CO₂ au niveau de la planète.

Mais ce ne sont pas les seules raisons de se mobiliser. Cette filière a aussi contribué à la diffusion mondiale d’une architecture monotone et souvent inhabitable qui fait fi des matériaux et des savoir-faire locaux, à la faveur d’un matériau qui est toujours le même et dont les constructions sont souvent conçues par des architectes-designers qui ne tiennent aucun compte des exigences des utilisateurs. Le béton armé a fortement contribué à l’appauvrissement du monde sensible, appauvrissement qui caractérise le capitalisme.


Comment lutter contre cette industrie ?

En s’opposant de manière pratique à tout genre de nouveaux projets inutiles ou nocifs — que cela soit les autoroutes, les centres commerciaux, les aéroports, les cimenteries ou encore les carrières. C’est encourageant de voir que ces luttes se sont fortement développées en France ces dernières années. Il n’y a presque plus aucun projet dans le pays qui passe sans rencontrer des oppositions. Cela démontre une sensibilité accrue sur le sujet. Je pense aussi qu’il faut continuer à ruiner la réputation du béton. Avec Le Corbusier ou d’autres, il a longtemps été considéré comme un matériau noble, une preuve de modernité. Mais maintenant, c’est fini.

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