Contre Macron, une manifestation énergique et joyeuse

7 mai 2018 / Alexandre-Reza Kokabi et Marion Esnault (Reporterre)

Samedi 5 mai, à Paris, plus de 40.000 personnes ont formé une foule baroque et manifesté leur rejet du monde que veut imposer Emmanuel Macron. Des cheminots au écolos, des infirmiers aux retraités, ils étaient tous là. Reportage.

- Paris, reportage

Les dorures de l’Opéra Garnier scintillent, illuminées par les rayons d’un soleil radieux. En fin de matinée, ce samedi 5 mai, la place de l’Opéra se garnit et s’anime peu à peu. Les violons, violoncelles, clarinettes, flûtes traversières, saxophones et caisse claires de l’Orchestre debout s’accordent et s’ajustent au fil des répétitions, de leurs premiers airs d’Hymne à la joie, Bella Ciao ou The Partisan. Des cordes vocales s’échauffent, par-ci, par-là. Le spectacle n’est pas pour déplaire aux oreilles des touristes, badauds et manifestants. Les caméras tournent : les premières interviews sont « dans la boite » et les chaînes d’information en continu assurent déjà des directs à intervalles réguliers. Les interlocuteurs ne manquent pas : cheminots, personnels de santé, étudiants, sans-papiers, électriciens, caissiers, chômeurs, postiers, sourds, travailleurs du sexe...

Avec ou sans étiquettes, de tous âges et de tous horizons, elles et ils sont rassemblés pour faire la fête à Macron, célébration ironique du premier anniversaire de l’Amiénois à la présidence française. Elles et ils allument, ensemble, la flamme sous un pot-au-feu de revendications, de propositions, de colères, de rages, de déceptions, de peines, d’espoirs, de désespoirs, de mauvaises et de bonnes humeurs. Leur socle : le rejet des réformes promises par Emmanuel Macron, des mesures d’austérité, de privatisation, de capitalisme, d’une certaine idée du monde.

Jean-Pierre, posé sur le perron de l’Opéra Garnier, est déterminé à verser ses ingrédients dans la marmite. Le retraité vient de loin. « Des Hautes-Pyrénées, non loin de Lourdes », précise-t-il. Sur sa pancarte se dessinent ces mots : « Le climat a besoin du rail et du service public. »

Jean-Pierre : « Je suis arrivé dans un bus de nuit. C’était possible en train, il n’y a pas si longtemps. C’était confortable, on pouvait dormir. Mais la SNCF a abandonné ces trains qu’elle trouve ringards »

« Je suis arrivé dans un bus de nuit, regrette-t-il. C’était possible en train, il n’y a pas si longtemps. C’était confortable, on pouvait dormir. Mais la SNCF a abandonné ces trains qu’elle trouve ringards en comparaison avec les TGV. Pourtant, ces trains là, avec les trains du quotidien, sont utiles socialement, écologiquement... C’est une peine de les voir laissés à l’abandon. » Gilet jaune fluo sur le dos, lunettes de soleil sur le nez et casque de chantier plein d’auto-collants sur la tête, Jean-Pierre se délecte de cette journée naissante « de mobilisation massive et festive, où on ne se sent pas tout seul dans ses luttes, où on s’ouvre aux luttes d’un éventail large de population et de générations... ça donne du courage. » En rentrant chez lui, dans le sud de la France, il poursuivra, ragaillardi, son combat « contre les privatisations des concessions hydro-électriques » dans sa région et continuera de surveiller un projet « néfaste, pour le moment reporté » de tunnel sous les Pyrénées.

Un peu plus loin, à l’ombre, la librairie itinérante Livres en Luttes est prisée par les férus de littérature. Robespierre côtoie Lénine, Vallès et l’inévitable Marx. Le président de l’association, Robert Séguéla, est à l’écoute de celles et ceux qui tentent de dénicher leur prochain livre de chevet et de lutte. « Ces bouquins sont d’importantes mémoires de papier et nous ont été confiés par des camarades militants, glisse-t-il. Il est important de les transmettre aux nouvelles générations, particulièrement en ces temps de gouvernance de Macron, le plus grand destructeur qu’on n’ait jamais eu. » A quelques mètres du bouquiniste, Samba, Nathalie et les Sans-Papiers de Seine-Saint-Denis confient la peur des arrestations, de la rétention et les complications engendrées par la nouvelle loi Asile et autres « politique inhumaine ». Ils prévoient d’assaisonner le pot-au-feu d’un zeste de régularisation et d’une pincée de libre-circulation.

A l’entrée de la rue du 4 septembre, les différents cortèges prennent doucement forme. Sur un bout de trottoir, Jean-Louis et Tai, venus du Morbihan « avec des copains » pour exprimer leur « mécontentement contre un monde qui marche à l’envers », n’ont pas oublié d’apporter leur drapeau breton. Les bouteilles d’eau et les sandwichs s’écoulent à la vitesse de l’éclair tandis qu’un vendeur de sifflets s’époumone avec ses propres marchandises, adossé à un feu rouge, pour attirer les chalands.

La marche est lancée sur les coups de 14 heures. Le défilé est carnavalesque, les clowns et les échassiers amusent la galerie, les fumigènes, les feux d’artifices et les tam-tams sont de sortie. Quatre chars contribuent largement à l’arôme festif de l’évènement. Ils représentent tour à tour un Macron-Jupiter (le côté impérialiste), un Macron-Dracula (la société de consommation et les multinationales) et un Macron-Napoléon (la dimension guerrière). Le dernier met en scène les différentes formes de résistances. Des prises de parole ont lieu depuis les chars. Quelques poussettes et leurs bambins roulent, ça et là, sur le bitume.

« Sœur Emmanuelle s’occupait des pauvres. Sire Emmanuel s’occupe des riches » : dans la foule, les plus malicieux rivalisent de slogans, de déguisements ou d’ingéniosité plastique. Un pantin désarticulé représentant un Emmanuel Macron maléfique, couronne sur le crâne et billets dépassants des poches, envoie des doigts d’honneurs à tout bout de champ en tête de cortège. La France Insoumise est largement représentée.

Eric : « On va vers une bonne santé réservée aux plus riches. Dans quelques temps, pour se soigner, il faudra faire comme dans certains pays anglo-saxons : sortir la carte bleue. »

Les blouses blanches des personnels de santé sont à l’avant. « Tous les futurs malades, tout le peuple français doit se lever face à un système de santé qui se délite, clame Eric, infirmier anesthésiste. Nous sommes face à une catastrophe sanitaire, on affame les hôpitaux dans leur substance matérielle et financière, humaine, mais aussi dans la recherche. On va vers une bonne santé réservée aux plus riches. Dans quelques temps, pour se soigner, il faudra faire comme dans certains pays anglo-saxons : sortir la carte bleue. » Les étudiants, aux rangs très fournis, chantent « Non à la sélection ! » et « La sélection c’est dégueulasse ! » à tue-tête, quand leurs enceintes crachent la douce mélodie de DKR, du rappeur Booba.

Un cortège « Justice sociale et climat : même combat », animé par les Amis de la Terre et Alternatiba, progresse avec une quarantaine de membres. « On est plus chaud, plus chaud, plus chaud que le climat », tonnent-ils avant d’entamer une « charge du climat » en accélérant leur cadence sur quelques mètres. « Arrêtez de nous faire chier, les écolos, leur lance le représentant de l’Église de la Très Sainte consommation, un culte très second degré qui prône le bonheur dans l’acte d’achat. Comme disait Sarkozy, l’environnement, ça commence à bien faire ! Arrêtez avec vos alternatives : la pollution, c’est de la croissance ! Les manifs en 4x4, les manifs en 4x4 ! » Pauline, d’Alternatiba, esquisse un sourire. « C’est important de faire la fête à Macron pour dire qu’on ne peut pas, aujourd’hui, traiter des problèmes sociaux et écologiques comme des entités séparées, explique-t-elle. Une vision systémique est nécessaire pour avancer et poser les fondements d’une société résiliente et solidaire. » Elle rappelle également que, dès ce 5 mai, selon le Global Footprint Network, si tous les habitants du monde vivaient comme les Français, l’humanité aurait déjà consommé l’ensemble des ressources naturelles que la Terre peut renouveler en un an. « A partir d’aujourd’hui, on vit à crédit !, dit-elle. Si tout le monde vivait comme nous, on aurait besoin de trois Terres ! Il est indispensable d’oeuvrer pour construire une transition, et une transition qui soit juste. »

Derrière elle, le cortège est renforcé par une quinzaine de cyclistes en pleine « vélorution », réclamant la rue pour les cyclistes et encourageant à éteindre les moteurs. D’autres manifestants, éparpillés dans la foule, ont les pensées et les pancartes tournées vers Bure et la Zad Notre-Dame-des-Landes. Au niveau de la place de la République, le défilé croise le chemin du collectif « Stop ! Linky, non merci ! », opposé à l’installation des compteurs d’Enedis, censés réduire la consommation d’énergie, qui permettront de récolter des données sur la vie des consommateurs.

En fin d’après-midi, la fête à Macron investit massivement la place de la Bastille et entoure la colonne de Juillet, sous l’oeil des Compagnies républicaines de sécurité (CRS). Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon, entre autres, prennent la parole. Pas François Ruffin. Par endroit, la place prend des allures de festival. Différents concerts sont proposés, divers univers musicaux sont explorés. Kendrick Lamar, NTM, Lykke Li et même des samples de discours d’Emmanuel Macron - « ceux qui ne sont rien » - résonnent devant l’Opéra Bastille, en attendant les influences balkaniques, militaro-punk et électro du groupe Soviet Suprem, en clôture des festivités. Un temps, des fêtards se déhanchent devant des CRS stoïques en entonnant l’enivrant Emmenez-moi de Charles Aznavour.

Débarbouiller le gris, virer de bord : ils étaient plus de 40.000 personnes, , samedi, pour faire la fête à Macron. Venus des docks où le poids et l’ennui leur courbe le dos, ils ont glissé leurs ingrédients dans la marmite. Les organisateurs appellent à réchauffer le pot-au-feu le 26 mai, avec la participation de la CGT. Rendez-vous pris.

Une voiture de France Info a été prise à partie.

Seul accroc dans une journée que ses organisateurs souhaitaient non-violente : en fin d’après-midi, alors que le cortège atteignait la place de la Bastille, une cinquantaine de personnes s’en est pris au car-régie de Radio-France. Plusieurs vitres ont été brisées, un fumigène jeté à l’intérieur. Selon la Préfecture de police, un policer a été blessé, sans gravité, et huit personnes interpellées.



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Lire aussi : « Pour la justice et l’écologie » : elles et ils disent pourquoi faire la « Fête à Macron »

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre

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