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Tribune — Culture et idées

D’Alès à Roubaix, les jardins collectifs sont des oasis à préserver

Les jardins d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) en juin 2021.

Lieux de partage et de transmission, refuges pour les animaux, pourvoyeurs de nourriture pour les précaires... Les jardins familiaux doivent être soutenus par des politiques publiques ambitieuses, écrivent les auteurs de cette tribune.

Les auteurs de cette tribune sont Damien Deville géographe et anthropologue de la nature, et Annie Lahmer, conseillère régionale écologiste en Île-de-France.


Les jardins familiaux sont une mémoire collective vivante : ils portent l’histoire. En les regardant, nous pouvons retrouver les codes, les mœurs, les traditions culinaires et agricoles qui ont marqué les temps passés. Depuis la création des jardins ouvriers par le député et ex-abbé Jules Lemire, en 1896, des techniques agronomiques y ont été expérimentées, comme le palissage des pêches à Montreuil, en Île-de-France ; des concours de semis et de récoltes s’y sont déroulés, comme à Alès, dans le Gard ; des fêtes se sont perpétuées et des informations, des idées ont été transmises. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, les jardins étaient des lieux de ravitaillement où s’échangeaient les nouvelles du front ; à Detroit, dans le Michigan, les jardins sont désormais des lieux d’éducation populaire pour les descendants noirs américains.

Les jardins familiaux de Fleury-Mérogis (Essonne), à 200 mètres à vol d’oiseau de la célèbre prison, sont menacés. © Emmanuel Clévenot/Reporterre

Ceux d’Aubervilliers vont d’ici peu fêter leurs 100 ans. Magnifique héritage, ils sont installés sur une ancienne et réputée plaine légumière cultivée dès le Moyen Âge. Jusqu’au milieu du XXe siècle, elle fut appelée la « plaine des Vertus », en référence à la qualité agronomique des sols. Elle a donné des légumes de réputation nationale que l’on peut découvrir au musée des cultures légumières de La Courneuve. Poireaux des Vertus, betterave rouge des Vertus, navet demi-long des Vertus, gros chou Milan des Vertus ont été longtemps vendus en abondance dans les Halles de Paris pour nourrir les Parisiens. Certains jardiniers d’Aubervilliers continuent de planter les semences paysannes qui faisaient la fierté d’antan. En regardant les jeunes pousses, on comprend mieux les paysages que les ancêtres ont vus et pratiqués, ce qu’ils ont voulu garder et transmettre.

L’autoconsommation des légumes, herbes et fruits cultivés soutient les personnes précaires

Les jardins familiaux sont également des lieux où le lien social guide le quotidien. Épaule contre la solitude, canne pour le fragile, guide pour l’aveugle, ils accompagnent ceux et celles qui se sentent isolé.es et vulnérables. Dans des villes de plus en plus uniformes, où l’on passe d’un point à un autre sans prendre le temps de regarder, de rencontrer, de sentir, les jardins sont une oasis pour le vivre-ensemble. Ils permettent un autre rapport au commun, encouragent la coconstruction et la réciprocité entre des humains et un lieu, entre des individus et des plantes. Nous pensons ici à ces jardiniers de Roubaix, dans le Nord, qui ont créé une école populaire pour des personnes en décrochage scolaire : les jeunes adultes apprennent les gestes des jardiniers et découvrent les métiers paysans mais aussi la rhétorique, la culture générale, la géographie et l’histoire. Depuis les jardins s’invente une nouvelle manière de recevoir et de pratiquer le savoir.

Nous pensons aussi aux jardiniers d’Amboise qui, au pied du château de François Ier, inventent des fêtes et des repas partagés : barbecues ou buffets préparés en commun. Nous pensons également à ceux d’Alès qui, attachés à un vieux centre-ville maintenant disparu, détruit par les choix politiques des années 1960, remettent poésie et couleurs dans leurs quartiers en parsemant les jardins de symboles : casque de mineur, lampe à huile, vieilles pierres récupérées dans les proches montagnes des Cévennes, éventails décorés, peinture et carte postale représentant le vieil Alès disparu. Avec les jardins, ils réparent leurs souvenirs et se réapproprient la ville.

Patrick, ancien maçon, cultive des choux, des tomates, des courgettes... dans un jardin à Alès, ici en 2020. © Marie Astier/Reporterre

Bien des jardins familiaux s’inventent aujourd’hui dans des villes qui traversent des difficultés sociales et économiques. L’autoconsommation des légumes, herbes et fruits cultivés soutient les personnes victimes de chômage longue durée ou en réinsertion, les retraités à petits revenus, à défaut de pouvoir les aider à sortir de la précarité financière. Les jardins permettent aussi d’apprendre de nouvelles compétences.

Nous pourrions aller plus loin, et faire des jardins un levier contre la précarité individuelle, un levier qui réinvente la ville. Pour cela, il faudrait développer des politiques publiques plus ambitieuses, en préservant le foncier, en agrandissant des parcelles pour permettre aux jardiniers de mieux vivre encore de leurs pratiques agricoles, en accompagnant davantage ces entrepreneurs en herbe grâce à la création de marchés dédiés et, pourquoi pas, soutenir ceux qui souhaitent devenir agriculteur.

Dans les ceintures des grandes métropoles, les jardins sont menacés

Enfin, les jardins sont des refuges de biodiversité : les hérissons et les oiseaux reviennent s’y réfugier. Et ils peuvent nous aider à résister au changement climatique. Les grandes chaleurs sont contenues, les fleurs retrouvent une respiration… Car, rappelle l’Agence de transition écologique (Ademe), « un seul arbre mature au sein d’une plantation d’arbres évapore 450 litres d’eau quotidiennement, soit l’équivalent de cinq climatiseurs fonctionnant 20 heures par jour ».

La décision d’urbaniser les jardins d’Aubervilliers avait blessé la raison et le cœur. 100 ans de bénéfices sociaux, écologiques et paysagers pour deux semaines de Jeux olympiques ! Existe-t-il plus violente insulte au temps qui passe ? La récente décision du tribunal demandant l’arrêt de l’urbanisation des jardins, ainsi que la décision des élu.es de s’y soumettre, permet de retrouver une espérance. C’est néanmoins désastreux qu’elle n’intervienne qu’après la destruction de 19 parcelles sur 85. Les plantes vont certes repousser, mais la blessure restera dans le cœur et les souvenirs.

Raphaël, 96 ans, cultivait dans les jardins de la Buisserate près de Grenoble, en 2020. Ces 5 000 m² de verdure sont désormais détruits. © Pablo Chignard/Reporterre

Puisse cette décision faire jurisprudence, car, dans bien d’autres territoires, les jardins familiaux sont aussi menacés : c’est notamment le cas dans les ceintures des grandes métropoles, où la pression démographique grignote du terrain sur des espaces cultivés et des jardins centenaires. Les jardins sont des trésors d’humanité, des trésors de nature et des trésors de culture. Il est temps que la société française les considère enfin comme tels !

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