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Dans le Nord, des élus locaux promeuvent le béton et l’étalement urbain

Durée de lecture : 7 minutes

21 novembre 2019 / Didier Harpagès (Reporterre)

La communauté de communes de Flandre intérieure, entre Lille et Dunkerque, a revu son plan local d’urbanisme. Pensé pour absorber la future croissance de la population, il suscite les critiques en raison de sa gourmandise en terres à bétonner et son peu de considération pour la qualité de l’air et la biodiversité.

  • Dunkerque (Nord), correspondance

Le 5 novembre 2018, les élus de la communauté de communes de Flandre intérieure (CCFI), siégeant à Hazebrouck (Nord), ont voté majoritairement lors du conseil communautaire le plan local d’urbanisme intercommunal valant programme local de l’habitat (PLUi-H). Pour son président, Jean Pierre Bataille, maire de Steenvoorde (Nord), il s’agissait « après quatre années d’élaboration d’un projet essentiel pour l’avenir de la Flandre intérieure de définir un acte fondateur de la cohésion du territoire ».

Ce PLUi permettrait aux élus des cinquante communes composant la CCFI de se hisser à la hauteur de leurs ambitions : développer le territoire, attirer de jeunes ménages, élaborer une stratégie d’habitat durable, préserver la richesse de l’environnement. À ce titre, prévient encore Jean Pierre Bataille, « nous mettrons en avant les potentiels forts du territoire tels que le photovoltaïque, la méthanisation, le bois et la géothermie ».

« Les élus semblent ignorer le dérèglement climatique »

La CCFI comptait, en 2015, 101.858 habitants. Le besoin en logements dans les vingt prochaines années est estimé à 9.200, ce qui occasionnerait l’expropriation de 256 hectares de foncier. Quant à l’urbanisation à destination économique et sociale, elle exigerait 289 hectares, de sorte que l’artificialisation s’accomplirait sur un espace total de 545 hectares.

Le collectif Flandre Climat Biodiversité n’a pas manqué de souligner les insuffisances de ce plan d’urbanisme. Un de ses membres, Isabelle Beuraert, adjointe au maire d’Hazebrouck chargée de l’environnement, est entrée en conflit avec le conseil municipal et la communauté de communes, refusant de voter le PLUi en raison d’un bétonnage jugé excessif et injustifié. « Les élus semblent ignorer le dérèglement climatique. Le PLUi renforcera le gaspillage de nos ressources, il va à l’encontre de la préservation de la biodiversité. Celle-ci est placée au dernier rang de toutes les préoccupations des décideurs et l’économie est toujours prioritaire ! Or, la préservation de la nature et des services écosystémiques qu’elle rend gratuitement doit être le préalable à toute autre considération, car sans eux, il n’y a tout simplement pas de vie possible », dit-elle.

Créées en 2016, les Missions régionales d’autorité environnementale (MRAe) du conseil général de l’environnement et du développement durable sont chargées de conseiller les maîtres d’ouvrage et d’émettre des avis à propos de l’évaluation des conséquences sur l’environnement des projets d’urbanisme. La MRAe des Hauts de France, composée d’ingénieurs des ponts, des eaux et des forêts nommés pour trois ans, dispose du statut de « personne publique associée » (PPA) au plan d’urbanisme. À ce titre, elle a publié le 28 mars 2018, des remarques sur le PLUi de la CCFI, dont celle-ci : « La démarche d’évaluation environnementale n’a pas été intégralement menée puisque aucune solution alternative modérant la consommation d’espace et donc les impacts d’urbanisation sur les milieux, n’a été étudiée. »

 « Le PLUi-H va favoriser l’environnement pavillonnaire classique, accentuant l’étalement urbain »

À ce sujet, Jean Michel [1], membre du collectif Flandre Climat Biodiversité, observe que si l’on compare la consommation d’espace dans la métropole européenne de Lille (MEL) – régie par un PLU également controversé — avec celle envisagée dans le PLUi-H, il s’agira d’artificialiser dans la région lilloise 100 hectares pour 100.000 habitants, mais cinq fois plus sur le territoire de la CCFI : 534 hectares pour 100.000 habitants.

Autre remarque du rapport de la MRAe : « Les incidences du projet de plan sur la qualité de l’air et les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas analysées. Ainsi, l’autorité environnementale recommande de revoir le projet d’aménagement ou de définir des mesures complémentaires permettant de réduire la place de la voiture et ainsi les émissions de polluants atmosphériques et les gaz à effet de serre. »

Isabelle Beuraert et Jean Michel reconnaissent qu’une demande de logements émane de la métropole lilloise, où le marché de l’immobilier a explosé ces dernières années, excluant de fait nombre de familles à la recherche d’un terrain à bâtir à moindre coût. Isabelle Beuraert constate que « le PLUi-H de la CCFI va favoriser l’environnement pavillonnaire classique, accentuant l’étalement urbain contraire à la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles. Si 10.000 habitants supplémentaires sont espérés sur notre territoire, ce sera davantage d’embouteillages sur l’autoroute A25 en direction de Lille, déjà fortement saturée, sachant que les lignes de chemin de fer qui relient les gares d’Arnèke, Cassel, Hazebrouck et Bailleul vers la capitale des Flandres sont surchargées ».

Jean Michel ajoute : « Si, par chez nous, un hectare de terre agricole est loué annuellement 165 € pour le fermage, son propriétaire n’hésitera pas à le vendre lorsqu’on lui proposera de 12 à 15 € le m², soit entre 120.000 et 150.000 € ! À ce prix, l’expropriation n’est pas subie, elle est espérée pour ne pas dire recherchée ! Dans ces conditions, l’urbanisation et l’artificialisation des terres peuvent allègrement prospérer. Cette dimension n’a pas été prise en compte par les élus qui ont voté le PLUi-H. »

« Le réalisme aujourd’hui est de changer notre modèle, collectivement et radicalement » 

D’autres personnes publiques associées se sont prononcées sur le contenu de ce plan d’urbanisme. Ainsi la Direction départementale des territoires et de la mer du Nord (DDTM) invite ses auteurs à revenir sur leur document et notamment à mieux prendre en compte la préservation de la biodiversité. « On peut lire dans le rapport de la DDTM que la protection de l’environnement n’a de sens que si les orientations et actions visent la préservation et la reconquête », précise Jean Michel. Pour cela, le réseau de trames vertes et bleues [2] doit être dense pour que les espèces puissent s’y déplacer facilement. Dès lors, des mesures de reconquêtes auraient pu être définies : création de nouvelles mares, plantations nouvelles, linéaires de haies à créer, préservation des pâtures, création d’espaces de nature en ville, création de vergers et de jardins collectifs. En conséquence, les ambitions portées par la CCFI méritent d’être renforcées. »

À la suite du vote du 5 novembre 2018, une commission a été chargée de mener une enquête publique qui s’est déroulée du 5 septembre au 7 octobre 2019. Les militants du collectif se montraient sceptiques : « Les recommandations des personnes publiques associées n’ont pas été vraiment prises en compte par la CCFI. Pourquoi les observations des citoyennes et citoyens seraient-elles retenues ? Par ailleurs, il est évident que la complexité du cadre juridique dans lequel s’inscrit le PLUi-H, ainsi que la difficulté pour des non-initiés de s’approprier les documents présentés lors de l’enquête publique — des centaines de pages à lire et des plans de zonage à décrypter — ne fait qu’ajouter de l’opacité à ce projet », analyse Isabelle Beuraert.

Notons que ni le président de la CCFI ni les élus chargés de l’environnement, de la transition énergétique, de l’aménagement et de l’urbanisme au sein de cette structure n’ont souhaité répondre à nos questions.

Reprenant quelques éléments de la lettre ouverte signée par plusieurs associations écologiques, opposées elles aussi au PLU de la métropole européenne de Lille, Isabelle Beuraert conclut : « Ce qui est utopique aujourd’hui, c’est de croire qu’on pourra continuer à espérer la croissance économique en prolongeant une tendance prédatrice sur notre environnement. Le réalisme aujourd’hui est de changer notre modèle, collectivement et radicalement, pour construire une société solidaire et résiliente. »


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[1Jean Michel a souhaité garder l’anonymat.

[2La trame verte et bleue contribue à l’amélioration de l’état de conservation des habitats naturels et des espèces et au bon état écologique des masses d’eau. Elle s’applique à l’ensemble du territoire national à l’exception du milieu marin.


Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photo :
. chapô : Près de Caëstre, département du Nord, communauté de communes de Flandres intérieure, en 2016. Wikimedia (Lamiot/CC BY-SA 4.0)

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