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Reportage — Luttes

Des activistes écolos du monde entier réunis à Turin

Assemblée plénière au Climate social camp à Turin, juillet 2022.

Du 25 au 29 juillet, des mouvements écologistes d’Europe et des pays du Sud se sont réunis à Turin. Objectif : échanger sur leurs pratiques de lutte et s’unir face à la crise climatique.

Turin (Italie), reportage

Mardi 26 juillet, près de 500 activistes avaient rejoint le Climate Social Camp organisé à Turin, en parallèle de la réunion européenne des Fridays for Future. Juste à l’entrée du parc Colletta, dans le nord-est de la ville, plusieurs centaines de tentes ont été installées à l’ombre des chênes, des saules et des charmes pour cet événement se tenant du 25 au 29 juillet. Les militants y campent jusqu’à la grande marche de vendredi matin.

À quelques mètres de là, sous le grand chapiteau central rebaptisé Ken Saro Wiwa, en hommage au militant écologiste nigérian condamné à mort et exécuté en 1995, les applaudissements résonnent. Face à une vaste assemblée, une dizaine d’activistes d’Europe et de pays du Sud prennent la parole tantôt en espagnol, tantôt en anglais ou en italien. L’objectif : échanger sur leurs pratiques de lutte. Mais très vite, l’urgence de s’allier face à la crise climatique prend place dans la discussion. « Nous devons être unis contre le pouvoir politique, autrement nous aurons toujours un train de retard », dit Louise Wagner, micro à la main. La militante de 29 ans est venue représenter le mouvement allemand anticharbon et antigaz Ende Gelände, ainsi que l’initiative internationale Debt for climate, pour la reconnaissance de la dette écologique des pays du Nord à l’égard de ceux du Sud.

But du Climate Social Camp organisé à Turin pendant cinq jours : faire converger les luttes.

Faire converger les luttes, c’est justement l’objectif de cet événement de cinq jours à Turin. L’idée est également de construire des réponses à la crise climatique à travers une optique intersectionnelle. C’est-à-dire pas seulement d’un point de vue strictement environnemental mais aussi social, économique et migratoire. « On veut créer des liens solides entre les groupes et échanger pour identifier les points communs sur lesquels mener des revendications et des mobilisations conjointes », explique Elena Alfieri, une Italienne de 28 ans qui a participé à l’organisation du camp.

« Nous avons les mêmes combats, mais dans des lieux différents » 

Il a d’ailleurs fallu moins de vingt-quatre heures pour que des terrains de lutte communs émergent. « J’ai surtout discuté avec des Italiens et que ce soit le contexte politique, la sécheresse et la canicule, nous avons les mêmes combats. Même s’ils se déroulent dans des lieux différents », constate Laura, militante de 32 ans au sein du mouvement français Les Soulèvements de la terre. Idem pour la gestion de l’eau. Si le réseau français a pris à bras le corps la lutte contre la privatisation de cette ressource, la militante indonésienne Michelin Sallata dénonce l’absence d’eau potable dans son pays. « Nous avons le même problème à Londres, où l’eau a été contaminée pendant la construction du High Speed 2 », un projet de ligne à grande vitesse entre Londres et le nord de l’Angleterre, explique à son tour Sam Smithson, une activiste de 40 ans au sein du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion UK.




Pour pouvoir agir ensemble, les activistes doivent donc commencer par dialoguer, estime Sam Smithson : « Aujourd’hui, nous restons dans nos propres bulles à mener nos propres combats ». Elena Alfieri partage le même constat. En luttant seuls sur leurs territoires, les mouvements ne pourront se contenter que de « victoires minimes ». Pire : on perd du temps. « Si on ne partage pas nos expériences, on va tout le temps réinventer l’eau tiède », dit Laura, des Soulèvements de la terre. Apprendre à se connaitre est une première étape, « elle n’est pas immédiate mais nous commençons à la construire ici », reprend à son tour Elena.

Louise Wagner évoque également une forme de « compétition » entre les mouvements pour tenter de faire de sa cause une priorité : « Mais, par exemple, entre les mines de lithium en Serbie ou l’accaparement des terres en Indonésie, qui peut dire ce qui est le plus important ? Il faut trouver un dénominateur commun à combattre ensemble ». L’enjeu étant de lier les luttes locales entre elles pour les porter à une dimension plus globale.

Plusieurs centaines de tentes ont été installées à l’ombre des chênes, des saules et des charmes.

La coopération passe aussi par une bonne connaissance de son propre territoire, estime la militante. Elle donne l’exemple des actions du mouvement Ende Gelände, qui sont « massives et sexy » et qui attirent des activistes de toute l’Europe. « Le problème, c’est que les gens oublient qu’ils ont le même combat dans leur propre pays. Par exemple, l’Italie a beaucoup de terminaux de GNL [qui assurent la réception du gaz naturel liquéfié] qu’elle pourrait bloquer. » Une idée serait donc de créer des actions locales en simultané pour montrer « aux industries qu’on est coordonnés ».

La coordination peut aussi se faire au nom de la solidarité. En 2021, lors de la COP26, différents mouvements européens, comme Extinction Rebellion, et l’Alliance globale des communautés territoriales, qui rassemble les indigènes du bassin amazonien, du Brésil, de l’Indonésie, de la Mésoamérique et du Congo, se sont associées pour mener des actions contre le président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro. Encore aujourd’hui, les mouvements se coordonnent à travers un simple groupe WhatsApp, raconte Nansedalia Ramirez Dominguez, une activiste mexicaine de 25 ans.

Toutefois, agir en commun ne signifie pas homogénéiser les mouvements, insiste Elena Alfieri. « Il faut donner de l’espace à toutes les pratiques de lutte, sans en exclure et en défendant celles des autres », explique l’étudiante en médecine vétérinaire.

La diversité des pratiques devient même une source d’inspiration pour certains. Irdi Ismaili, un étudiant de 30 ans, a rejoint Organizata Politike, le seul mouvement populaire de gauche en Albanie, en 2017. « Nous n’avons pas beaucoup d’expérience en matière de lutte pour le climat », raconte-t-il. Son objectif est d’apprendre un maximum auprès des activistes plus expérimentés sur la thématique. L’un des pays qui l’a inspiré : la Serbie. « Leur régime est similaire au nôtre et c’est intéressant de voir qu’ils ont réussi à se faire entendre par le pouvoir politique en bloquant les routes », continue le militant en faisant référence aux manifestations à Novi Sad contre un projet d’extraction de lithium.

La militante indonésienne Michelin Sallata dénonce le manque d’eau potable dans son pays.

Au-delà des méthodes de lutte, des différences peuvent porter sur la vision de certaines thématiques. En ce qui concerne l’énergie, par exemple, si des mouvements prônent le recours au photovoltaïque et aux éoliennes, d’autres défendent une production citoyenne autonome. Là encore, pas question d’exclure l’une ou l’autre position. « Ce sont des divergences sur lesquelles nous pouvons discuter », assure Elena Alfieri.

19 heures. Les débats battent encore leur plein sous le grand chapiteau. Les jours suivants, les activistes ont pu se confronter sur la question de l’énergie, de l’eau ou encore de l’agrobusiness. « Évidemment, on ne va pas faire la révolution à la fin de la semaine, mais on restera en contact pour s’entraider et amplifier nos actions réciproques », assure Louise Wagner. Le Climate Social Camp n’est d’ailleurs pas le seul rendez-vous des écologistes cet été. À Hambourg, le mouvement Ende Gelände organise un camp du 9 au 15 août. Puis, du 7 au 11 septembre, le Venice Climate Camp prendra place à Venise, alors que toutes les caméras du monde seront tournées vers la cité des Doges à l’occasion de la Mostra, le festival international de cinéma.

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