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ÉditoFéminisme

Écologie, féminisme et politique

Marche climat du 19 mars 2021, à Paris.

Les témoignages de femmes dénonçant des comportements de Julien Bayou à leur égard, publiés par Reporterre, ont entraîné un vif débat. Il permet de faire avancer la réflexion sur le sexisme en politique.

Depuis la fin du printemps 2022, Reporterre enquête sur ce que l’on a fini par appeler « l’affaire Bayou ». À l’époque, nous avions été contactés par son ex-compagne, qui estimait avoir été victime de « violences psychologiques ». Nous avons ensuite interrogé plusieurs femmes féministes et écologistes qui reprochaient à l’ex-secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts des comportements à leur égard qu’elles estimaient inacceptables. Elles racontaient des « violences psychologiques » ayant eu des conséquences très douloureuses et dommageables dans leurs vies.

Un emballement médiatique a en parallèle été déclenché en septembre, dans des conditions qui ne permettaient pas un examen serein des faits : les rumeurs alimentaient des positions dans un sens ou dans l’autre alors que les commentateurs ignoraient, au fond, de quoi il était précisément question. Tandis que Julien Bayou pouvait donner sa version, la parole des femmes était ignorée. Il était indispensable que celles-ci soient entendues, et c’est ce que nous avons permis, en ayant soin de rapporter les témoignages d’autres compagnes qui n’avaient pas souffert de leur relation avec M. Bayou, et en interrogeant celui-ci. Il a refusé de nous répondre.

Mais cette enquête n’aurait pas eu de sens s’il n’avait été question que de vie privée. L’enjeu est en réalité à la fois politique et sociétal. La politique est un milieu fait par et pour les hommes. « Tout gravite autour de l’image du tribun qui est un homme dominant, qui doit pouvoir taper du poing sur la table. On se retrouve avec une façon de considérer la politique comme une arène. Cela a des conséquences importantes dans la façon avec laquelle on recrute le personnel politique. Il est recruté pour son agressivité et sa capacité de domination », explique Mathilde Viot dans un podcast.

Cette ancienne collaboratrice d’élus de gauche a publié un livre : L’homme politique, moi j’en fais du compost (Stock, 2022), dans lequel elle décrit la violence subie par les femmes qui veulent faire carrière en politique. Elle raconte le sexisme et les humiliations subis par celles qui travaillent dans les milieux politiques. Cela peut conduire de jeunes femmes à renoncer à leur engagement malgré leur enthousiasme initial. C’est ce que les témoignages que nous avons collectés sur le comportement de M. Bayou relatent. Et c’est ce qu’a expliqué Sandrine Rousseau sur BFMTV dimanche 30 octobre : « Ce sont des femmes qui sont arrivées dans le parti des écologistes, et qui, parce qu’elles ont été dans une relation qui leur a fait du mal, ont quitté l’écologie politique. La question que je me pose en tant que responsable politique, c’est comment on fait pour que les femmes s’investissent massivement en politique, comment on fait pour qu’elles viennent, qu’elles portent leur vision, que leur parole soit respectée, et qu’elles restent en politique. »

« Comment faire pour que les femmes s’investissent massivement en politique ? »

L’enjeu est aussi sociétal, puisque les violences psychologiques sont reconnues par la loi depuis 2010. Elles constituent un délit punissable d’une peine maximale de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende lorsque le harcèlement a conduit la victime à se suicider ou à tenter de le faire (article 222-33-2-1 du Code pénal) et de trois ans et 45 000 euros d’amende lorsque les faits n’ont entraîné aucune ITT (incapacité totale de travail). Elles sont définies comme « des actes qui peuvent être constitués de paroles et/ou d’agissements, d’une dégradation des conditions de vie de la victime, entraînant une altération de sa santé physique ou mentale ».

« À l’époque, nous avions applaudi cette reconnaissance, explique Chantal Paoli-Texier, fondatrice de l’association AJC (Association pour les droits des victimes de violence morale intrafamiliale). Mais nous avons vite déchanté, car pour appliquer ces délits, il faut que les magistrats soient formés et ce n’est pas toujours le cas. » Son association organise ainsi des formations sur les processus de violences psychologiques auprès du personnel de justice. « Ils sont souvent contents, car nous leur donnons des indicateurs pour décoder les dossiers qu’ils ne lisent plus de la même manière par la suite. Bien souvent, les violences psychologiques sont mises de côté, car trop subjectives. » Il reste à s’entendre sur ce que recouvre le concept. Le débat est ouvert.

Enfin, la question féministe fait partie de l’idéal d’émancipation que portent les partis écologistes et de gauche. Dès lors, les comportements des élus devraient être en cohérence avec leurs positions publiques. Julien Bayou a en effet revendiqué être un homme féministe. En 2019, il a cosigné une tribune appelant à marcher pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. En 2020, après l’éviction de son conseiller Stéphane Pocrain pour « comportement inapproprié » envers les femmes, il a déclaré à Reporterre : « Notre priorité est d’organiser un mouvement où les femmes se sentent en sécurité pour prendre tous les rôles qu’elles ont à prendre. Nous voulons que puissent émerger les talents de demain. » En juin 2022, l’association féministe Nous Toutes l’interpellait dans le cadre des élections législatives. À la question : « Vous considérez-vous comme féministe ? », il a répondu : « Oui, féministe ou allié, en tous cas déterminé à faire de l’égalité une réalité. »

« Il y a un lien entre la destruction de la nature et l’oppression des femmes »

Écologie et féminisme sont intimement liés. C’est un fil que Reporterre tire, parmi les autres fils qui tissent l’interrogation écologiste, depuis la création de ce site d’information dans une polémique avec Élisabeth Badinter, ou en 2012 avec la réapparition du terme d’écoféminisme, inventé par Françoise d’Eaubonne dans les années 1970 puis oublié. Nous n’avons cessé depuis de croiser ce fil avec d’autres, contribuant à ce que le concept d’écoféminisme émerge dans la conscience commune. Dans son principe essentiel, l’écoféminisme nous apprend qu’il y a « un lien entre la destruction de la nature et les différentes formes d’oppression des femmes ». Dès lors, la lutte pour la préservation du monde ne peut se séparer de celle contre l’oppression des femmes. C’est pourquoi parmi les mille formes d’émancipation et de lutte contre les dominations dont Reporterre se fait l’écho, nous ne pouvons ignorer les violences sexistes et sexuelles, et particulièrement quand elles se produisent dans des milieux qui se disent écologistes.

Il faut espérer que l’affaire Bayou contribue à faire avancer la réflexion sur tous ces points, afin de redonner à la gauche et à l’écologie un visage totalement cohérent avec les valeurs qu’elles portent. La présence des femmes dans l’action politique en est une composante indispensable. Et comme l’affirmait Karima Delli (députée européenne écologiste) dans Reporterre, « les barrières sociales et mentales demeurent. Mais nous avançons en les faisant tomber une à une. C’est à nous de prendre le pouvoir sans attendre qu’on nous le donne ».

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