Stéphane Pocrain, conseiller d’EELV, écarté du parti pour comportement inapproprié envers les femmes

Durée de lecture : 21 minutes

14 septembre 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Visé par plusieurs accusations de comportements inadaptés envers les femmes, Stéphane Pocrain, conseiller historique de plusieurs personnalités d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), vient d’être écarté du parti.

C’est une nouvelle affaire dont Europe Écologie-Les Verts (EELV) se serait bien passé. Accusé par plusieurs femmes de comportements inadaptés, Stéphane Pocrain, conseiller de l’ombre historique chez les Verts, a été écarté du parti le 4 juin, selon les informations connues en septembre et qui viennent d’être publiées par Mediapart. Le bureau exécutif a décidé de suspendre toute collaboration avec lui « à titre conservatoire ».

L’homme est visé par plusieurs accusations. Tout d’abord celle d’Emma [*] une attachée parlementaire écologiste, qui a porté plainte le 14 février 2020 à Bruxelles pour « harcèlement psychologique ». Ou encore celle de Sarah [*] une ancienne salariée de l’agence de communication que Stéphane Pocrain dirigeait jusqu’en 2018. Elle raconte à Mediapart ses remarques sexistes et des propos inappropriés, comme cette fois où il lui déclare : « J’ai envie de bosser avec toi après, c’est pour ça que je t’ai pas baisée. »

Au sein du parti, et notamment de la commission féministe, c’est un nouveau choc, notamment après l’affaire Denis Baupin. En juillet 2017, des volontaires ont été formés à l’écoute des témoignages et une adresse électronique dédiée à leur réception a été créée. « Les courriels envoyés à cette adresse, avant que soit constituée une cellule d’enquête interne chargée de traiter ces signalements, sont malheureusement tombés dans les oubliettes », explique à Reporterre Rosalie Salaün, responsable de la commission féminisme d’Europe Écologie — Les Verts (EELV) et élue au sein de cette cellule d’enquête interne, dont le principe a été voté en 2016, précisé en 2018 et qui reste en cours de finalisation. Le parti a également modifié son règlement intérieur afin de pouvoir sanctionner une personne mise en cause en cas de violence ou de harcèlement. Pourtant, même si ces dispositifs avaient été efficients, ils n’auraient pas pu être utilisés par la victime, puisque l’auteur des faits, Stéphane Pocrain n’est plus membre d’EELV depuis des années.

Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe du parti, estime qu’il faudra dresser un bilan des actions mises en œuvre et peut-être externaliser l’accueil de la parole, garantissant ainsi l’anonymat des personnes souhaitant se confier. « Nous sommes l’un des rares partis à essayer de se doter de moyens de prendre en charge et de protéger les victimes », dit-elle à Reporterre. « On navigue à vue et on expérimente des choses. Aujourd’hui, parler de harcèlement moral ou sexuel n’est pas quelque chose d’intégré par notre société. Souvent, la première réaction, très conservatrice, consiste à minimiser les faits. »

Depuis quand les cadres du parti étaient-ils au courant des agissements de Stéphane Pocrain (qui n’a pas répondu à nos questions) ? La plaignante assure avoir prévenu maintes fois son entourage, ainsi que Julien Bayou, proche de Stéphane Pocrain, qui le conseille à « titre bénévole ». Contacté par Reporterre, le secrétaire national du parti et conseiller régional d’Île-de-France assure qu’il n’avait pas connaissance de cette histoire. « Les gens se sont abstenus de m’en parler car ils pensaient que j’étais déjà informé. » Il estime avoir fait le nécessaire très rapidement dès qu’il a été informé des faits, avec une mise à pied de façon conservatoire de Stéphane Pocrain. « Cette décision n’a pas été facile à prendre et ce n’est pas une décision de justice », dit-il à Reporterre. « Il ne s’agit pas de préjuger d’une éventuelle culpabilité. C’est une mesure conservatoire au sens littéral du terme, prise dans l’urgence car il s’agit de privilégier la parole des victimes potentielles. » 

Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe du parti.

Stéphane Pocrain n’est pas seulement le conseiller de Julien Bayou. Cela fait plus de vingt ans que l’homme côtoie tous les cadres du parti, de Noël Mamère à Eva Joly en passant par Cécile Duflot ou encore Yannick Jadot — lire l’encadré ci-dessous. « Personne ne vous dira que Stéphane Pocrain travaille mal. Il possède une vraie sensibilité aux tendances qui émergent dans la société. Ainsi qu’une habileté à mettre en scène les idées que tout le monde n’a pas. C’est un conseiller à titre amical de certains membres, mais il n’a pas de fonction attitrée chez EELV », assure Sandra Regol.

Son réseau, ses compétences et son statut auraient-elles amené certaines personnes à fermer les yeux sur ses agissements ? C’est toute la théorie du « à part ça » développée par la politiste Vanessa Jérome : « Il concentre un tas de compétences, de connaissances et d’expériences d’une manière assez rare », dit-elle à Reporterre. « Il est présent dans le monde de l’écologie politique depuis trente ans. Il en connaît l’histoire, les figures principales et les stratégies, d’autant plus que c’est un petit monde. Par ailleurs, il écrit bien, il s’exprime bien, il est crédible sur l’écologie populaire. Du coup, “à part” ses condamnations envers son ancienne compagne, “à part” les rumeurs de violences envers les femmes qui courent dans le parti depuis des années, il est “parfait”. ».

« Il est plus simple pour tous de rester dans un statu quo, même malaisant, que de changer les choses »

Accepter la violence. Se tanner le cuir. Ne pas se plaindre. Être fortes. De multiples injonctions sont faites aux femmes politiques qui, malgré la vague #Metoo et l’affaire Baupin, peinent encore à faire émerger ces questions de harcèlement et d’agressions sur la scène publique. Les mécanismes qui amènent à la reproduction de ces violences, les silences et les complicités dans le champ politique sont parfaitement décrits dans un article intitulé Violences sexuelles & ripostes partisanes, publié par Vanessa Jérome. 

« Que faire, enfin, lorsque l’homme violent occupe des positions élevées dans la hiérarchie des mandats et des fonctions internes, et/ou qu’il a accumulé tant de capitaux politiques propres qu’il peut s’affranchir des règles de son parti ? », s’interroge la chercheuse. La question de l’impunité, qui s’est posée avec acuité pendant l’affaire Denis Baupin, revient en force avec celle de Stéphane Pocrain. « Tout le monde entend des rumeurs, est mal à l’aise avec le personnage, la place énorme qu’il prend auprès des dirigeants du parti malgré ses condamnations mais personne ne dit rien. C’est difficile d’en expliquer la raison. Je pense qu’il est plus simple pour tous de rester dans un statu quo, même malaisant, que de changer les choses », assure la plaignante Emma [1]

Manifestation féministe, le 8 mars 2019.

Rosalie Salaün refuse quant à elle de parler de mauvaise volonté de la part des Verts. « Il s’agit plutôt d’une question de priorités. C’est d’ailleurs, très ironiquement, la raison pour laquelle la plainte d’Emma a été rejetée par la justice belge : "autres priorités" [2] Un parti a toujours d’autres priorités. Mais le calendrier politique est permanent, on ne peut pas demander aux femmes d’attendre que telle campagne ou telle élection soit passée. »

Dans une tribune publiée par Mediapart le 21 mai dernier, Isabelle Attard, Elen Debost, Annie Lahmer et Sandrine Rousseau, les quatre femmes qui ont publiquement témoigné contre Denis Baupin sur ses huit victimes, s’inquiétaient de l’absence de changement réel dans la vie politique. « Cette victoire collective sur laquelle aurait pu pousser un renouveau idéologique, un changement de paradigme (si cher aux écologistes), une fierté partagée d’avoir soutenu des modalités d’exercice de la politique différentes, fût enterrée dans un profond puits de silence. » Elles proposaient alors différentes pistes de réflexions pour « créer une sororité combative » et « contraindre les hommes à interroger leurs pratiques politiques »

Pour Sandra Regol, la question n’est pas d’occulter les rumeurs ou de fermer les yeux, mais de donner une seconde chance : « Pendant longtemps, des voix se sont élevées contre la présence de Pocrain. Dans tous les cas, nous avions la même réponse. Les faits évoqués avaient plus de dix ans, il avait été condamné et avait purgé sa peine. Il avait le droit de ne pas être condamné toute sa vie ». Ce droit à la rédemption, la victime Emma y a cru également. « J’étais la première à me le dire. D’autant que, dans mon travail, je me suis penchée sur les conditions de détention dans les prisons et sur la difficile question de la réinsertion des détenus. Comment alors ne pas appliquer les principes que l’on défend quand on y est directement confrontée ? », explique-t-elle. « Le problème, c’est qu’on nous a servi cette histoire de deuxième chance en omettant — volontairement ou non — des pièces importantes du puzzle. Lors du procès intenté en 2007 par son ex-compagne Anne-Charlotte Keller, trois autres ex-compagnes et victimes de Stéphane Pocrain ont témoigné de schémas relationnels récurrents avec des comportements d’une extrême violence. Ces victimes n’ont pas porté plainte, et ces faits sont donc restés inconnus de la justice et impunis. Cela laisse penser que sa condamnation en 2008 n’était pas le fruit d’un accident isolé. Malgré cette condamnation et ces trois autres témoignages au procès, on l’a réhabilité. J’ai le sentiment qu’on a mis des femmes en danger »

La commission féminisme lors de la marche contre les violences sexistes, 23 novembre 2019, à Paris.

Cette nouvelle affaire de violences et de harcèlement va-t-elle porter préjudice aux Verts ? « Dans un premier temps, ça peut être stigmatisant, et avoir un coût politique. Mais ça peut aussi montrer que le parti prend ces questions très au sérieux », estime Rosalie Salaün. De son coté, Julien Bayou redoute les conséquences de telles révélations, tout en assumant les conséquences. « On a fait le choix de regarder la réalité en face tandis que d’autres formations politiques sont dans le déni complet. » Les Verts seraient-ils injustement stigmatisés alors que c’est pire ailleurs ? « On ne va pas se voiler la face, ça arrive dans tous les partis, sauf qu’ailleurs il est peut-être plus difficile de le dire. Peut-être que chez EELV, on se sent plus légitime à parler, mieux soutenue, ça a été mon cas, notamment par mon employeur. On sait que des structures ont été mises en place, même si elles sont encore perfectibles, et qu’il existe des personnes ressources vers lesquelles se tourner, des personnes réellement dédiées à la cause des femmes », assure Emma.

« Quand on n’arrête pas les agresseurs, on perd des femmes brillantes alors qu’on a besoin d’elles »

Pour beaucoup de militants, un parti qui se proclame féministe se doit d’être encore plus exemplaire qu’un autre. Et ses cadres en sont bien conscients. « Notre priorité est d’organiser un mouvement où les femmes se sentent en sécurité pour prendre tous les rôles qu’elles ont à prendre. Nous voulons que puissent émerger les talents de demain », insiste Julien Bayou. Mais le chantier est d’autant plus colossal qu’il est sociétal et s’étend bien au-delà du spectre politique. « La solution n’est pas simple, car la déconstruction masculine n’existe pas et la place des femmes continue de faire peur », poursuit Sandra Regol. 

Tout reste encore à faire estime Rosalie Salaün :

Quand j’ai commencé à travailler sur ces questions, j’ai compris qu’on était à peine en train d’attaquer la montagne. Il nous reste encore beaucoup de travail. C’est douloureux de lutter sérieusement contre les violences sexuelles, car cela a trait à l’intime, aux violences qu’on a pu subir mais aussi qu’on a pu commettre. C’est aussi très difficile d’accepter qu’on a été complice de choses innommables. »

Elle estime pourtant ce travail nécessaire afin de permettre l’émergence d’une nouvelle génération de femmes politiques écologistes. « Quand on n’arrête pas les agresseurs, on perd des femmes brillantes alors qu’on a besoin d’elles. J’ai plusieurs témoignages de femmes extraordinaires qui ont subi des violences sexuelles dans leur militantisme, qui ne veulent pas porter plainte et ont désormais peur de militer car elles pourraient croiser leur agresseur. C’est un énorme gâchis. Il n’est pas normal que l’engagement militant des femmes soit conditionné à leur capacité à s’accommoder de la violence des hommes. C’est contre cela que je me bats. »

 


STÉPHANE POCRAIN, UN BRILLANT HOMME DE L’OMBRE

Stéphane Pocrain en 2005.

C’est un homme de l’ombre. Un « spin doctor » comme certains médias le surnomment. Depuis plus de trente ans, Stéphane Pocrain, né en 1972, fraye au sein des Verts en tant que conseiller en communication de tous les cadres du parti, de Yannick Jadot à Eva Joly en passant par Cécile Duflot ou David Cormand.

Sa passion pour la politique a débuté très jeune, dès les années 90 au syndicat étudiant l’Unef, puis à Génération écologie, qu’il a quitté en 1993. Il a ensuite rejoint Noël Mamère au parti Convergence écologie solidarité, créé en 1994, et est devenu son collaborateur parlementaire lorsque celui-ci a été élu député.

En 1998, premier accroc dans sa carrière. Après avoir perdu les élections cantonales dans l’Essonne, il n’a pas rendu ses comptes de campagne. Il a alors été déclaré inéligible pendant un an. Ce qui ne l’empêcha pas de devenir porte-parole des Verts la même année. En 2002, Stéphane Pocrain a été investi comme candidat commun Verts-Parti socialiste pour les législatives, toujours en Essonne. Il a échoué face au candidat UMP et n’a pas rendu ses comptes de campagne dans les délais. Faute d’avoir pu être remboursé, le parti a perdu 10.000 euros. Stéphane Pocrain a alors écopé d’une nouvelle année d’inéligibilité. C’est à la même époque qu’il a entamé une carrière médiatique, devenant chroniqueur pour l’émission de Ruquier « On a tout essayé » sur France 2.

Une candidature avortée à l’élection présidentielle de 2007

Trois ans plus tard, il revenait en politique, tel un « phénix » grincent a posteriori certains de ces détracteurs. Dans un entretien donné à Libération, il se déclarait « pas moins légitime qu’un autre militant Vert » pour briguer la candidature aux présidentielles de 2006.

David Cormand.

Au sein du parti, peu de voix se sont élevées pour rappeler ses erreurs passées. « Il faut que Stéphane travaille sa fiabilité, son respect des règles et son engagement dans la durée », estimait à l’époque Marie-Christine Blandin, sénatrice des Verts, dans le même article de Libération.

En 2006, il annonça comme prévu sa candidature à la fonction suprême sur le site du Bondy Blog mais déclara rapidement forfait, faute d’avoir réuni les 500 parrainages nécessaires. Il n’a pas réussi « à se frayer un chemin dans cette campagne extrêmement dure, avec une bipolarisation droite/gauche très importante ». Il soutint alors Ségolène Royal, adhérant brièvement au parti socialiste.

Condamnation pour violences conjugales

En 2008, il a été condamné à deux mois de prison avec sursis et à 3.000 euros de dommages et intérêts pour violences conjugales à l’encontre d’Anne-Charlotte Keller, sa compagne de l’époque. Durant le procès, trois autres femmes ont produit des attestations écrites évoquant son comportement violent. « Stéphane peut être exceptionnel, mais dans le privé, il ne se maîtrise pas avec les femmes. Il faut que ça se sache », avait déclaré Anne-Charlotte Keller lors de l’audience. Stéphane Pocrain évoquait pour sa part un « contexte de séparation compliquée ».

En 2011, l’homme revint sur la scène politique aux côtés d’Eva Joly, à l’époque future candidate des Verts à la présidentielle de 2012. L’ancienne magistrate, connue notamment pour son travail contre la corruption, lui accorda sa confiance malgré ses casseroles. Beaucoup de membres du parti refusèrent « la double peine » et acceptèrent de lui offrir une seconde chance. « On n’a pas à juger, même si on est gêné aux entournures. Mais j’ai sincèrement l’impression qu’il a changé. Si ce n’est pas le cas, ça me rendrait fou... Et s’il y a une situation qu’on ignorait qui met en danger Eva, on n’aura pas d’états d’âme », assurait Sergio Coronado, porte-parole et directeur de la communication de la candidate dans un article de Mediapart. Seule la commission féministe du parti s’est indignée de sa présence dans une lettre ouverte où elle demandait — en vain — son éviction.

Cela n’a pas empêché Stéphane Pocrain de continuer son travail de conseiller en communication auprès de la candidate, avec plus ou moins de succès. « Il n’a jamais réussi à faire d’Eva Joly un animal politique », glisse une militante. Il est vrai que l’ancienne magistrate avait souvent été maltraitée par la caste médiatique de l’époque.

En février 2012, soit au beau milieu de la campagne électorale, une nouvelle affaire judiciaire vint entacher sa réputation. Reconnu coupable de non-paiement de la pension alimentaire à son ancienne compagne, Anne-Charlotte Keller, pour un montant de 16.000 euros, il a été condamné pour abandon de famille.

En 2014, il devint le porte-parole du Conseil représentatif des associations noires de France, dont il a soutenu la création en 2005. Après la campagne d’Eva Joly et son échec à la présidentielle, il s’est rapproché de Cécile Duflot, avec en ligne de mire, la campagne de 2017. « Je suis là pour aider les écologistes à mettre en mots leurs idées. J’essaie de faire en sorte que leur discours touche un public plus large, tout en gardant leur "green credibility" », avait-t-il déclaré aux Inrocks à l’époque. Mais Cécile Duflot – qui n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre – ne remporta pas l’investiture de son parti, devancée par Yannick Jadot et Michèle Rivasi lors du vote d’octobre 2016.

Ses dépenses de mediatraining retoquées

En 2019, Stéphane Pocrain s’engagea pour la campagne des européennes. « J’arrive au moment des journées d’été, en août 2018, avec la conviction qu’il y a un coup à jouer pour la campagne des européennes. Je ne suis pas adhérent à EELV. Ce que je veux, c’est comprendre la tectonique des plaques dans la société », expliquait-il au journal Le Monde.

À l’époque, la presse comme les cadres du parti ne tarissait pas d’éloges à son égard. Un portrait assez flatteur publié dans Libération le décrivait comme « maître à penser » des Verts « théoricien de l’indépendance » et « conseiller dans l’ombre ». Une seule petite phrase évoquait rapidement ses violences conjugales. « Onze ans après cet épisode, on pose le sujet sur la table. Pas facile de faire parler le bavard de sa condamnation. » La théorie de la seconde chance tenait toujours.

Le résultat très honorable des Verts aux européennes (13,5 %) est venu conforter sa place au cœur des instances du parti. « J’ai réalisé a posteriori que le fait qu’il soit monté à la tribune du conseil fédéral avec l’équipe de la campagne européenne, dont le bilan avait été chaleureusement applaudi, pouvait être pour lui une façon de retrouver une forme de reconnaissance politique », explique Rosalie Salaün, responsable de la commission féminisme chez EELV. Après les élections, Stéphane Pocrain a intégré l’équipe du nouveau député David Cormand comme assistant local fin novembre 2019. Un poste qu’il occupait encore le jour de parution de cet article, selon le site du Parlement.

Mais quelques mois plus tard, une nouvelle affaire financière le rattrapait. La Commission nationale des comptes de campagne et du financement politique (CNCCFP) retoquait le volet media training de ses prestations, jugées non-éligibles au remboursement par l’État. Une somme d’environ 50.000 euros facturée par celui que le magazine Capital a surnommé « consultant de luxe ».

Un penseur de l’écologie populaire

Cela n’a pas empêché Stéphane Pocrain de s’engager pour les municipales, conseillant les candidats, relisant parfois leurs discours. « Je leur dis toujours que le costume de maire n’existe pas. Que le candidat doit avoir ses mots, son programme et qu’il ne peut pas mentir ou cacher ce qu’il est », expliquait-t-il à Libération.

Alors que les Verts sont souvent considérés comme un parti de personnes blanches et aisées, Stéphane Pocrain, joue à fond la carte de l’écologie populaire, comme dans cet article publié en février 2020 dans Libération. « Ce qui manque, c’est qu’une génération politique issue des quartiers s’affirme pleinement sur ces enjeux. Je ne crois pas à une écologie d’importation. Il faut une écologie endogène, qui parte des enjeux vécus au quotidien — le logement, la malbouffe, l’enclavement —, mais les choses avancent. » Coutumier des petites phrases qui plaisent aux médias, il va même jusqu’à suggérer que « la prochaine Greta Thunberg, elle habite peut-être à Montfermeil ».

Un dernier article est venu parachever son image de « penseur » de l’écologie populaire. Il s’agit d’un long entretien publié le 27 mai dans le média Le vent se lève où Stéphane Pocrain y détaille ce concept et aborde les futures perspectives politiques d’EELV. David Cormand, son patron au parlement européen, a relayé cette interview sur Twitter, la décrivant comme « lumineuse ».

Tweet de David Cormand, désormais supprimé.

Ce message a enflammé le réseau social : beaucoup d’internautes, souvent des militants ou des proches du parti, se sont indignés de la place accordée à un homme reconnu coupable de violences conjugales, sans même connaître les nouvelles accusations portées à son encontre. « Je pensais pourtant qu’il avait changé parce qu’on lui avait vraiment donné une seconde chance. Je trouve que le parti n’avance pas encore assez vite sur ces questions de violences faites aux femmes. Pocrain est si bien intégré qu’il se sent intouchable. Ce genre de personnalités devrait être mieux surveillées », explique Alex, un militant EELV de Rhône-Alpes.

D’autres s’expriment à visage découvert, comme Amandine Richaud Crambes, collaboratrice parlementaire du député européen Damien Carême. Le 3 juin 2020, elle twittait : « Mais vous n’avez pas honte ! Et là impossible de dire que vous ne saviez pas. Apprenez de vos erreurs et des victimes de Baupin ou Hulot. Arrêtez de mettre ces mecs sur un piedestal ! »

En privé et de façon anonyme, une femme qui a récemment travaillé en tant que communicante avec le parti est dégoûtée de cette médiatisation :

Dire qu’il a payé sa dette à la société ne règle pas la violence. S’il ne soigne pas cette violence, il continuera à taper sur les femmes. Il y a un vrai déni de l’ampleur du problème. L’affronter en face, dans un parti ou ailleurs, c’est commencer à exiger de ces hommes qu’ils se soignent et se fassent accompagner. »

Face à l’émotion, David Cormand — qui n’a pas répondu à nos questions — a supprimé son tweet. L’article du Vent se lève a été dépublié quelques jours plus tard à cause « de graves problèmes soulevés sur le réseau social ». Il est toujours consultable ici.





[1Le prénom a été changé à sa demande

[2Déposée le 14 février dernier en Belgique, la plainte d’Emma a été classée sans suite pour motif « autre priorité ». Chaque année en Belgique, environ 400.000 dossiers judiciaires sont classés sans suite. Un chiffre élevé qui révèle le manque de moyens de la justice belge, comme l’explique le journal Le Soir.


Lire aussi : Les femmes restent exclues de la politique

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
. chapô : Congrès EELV Décembre 2019. © Jéromine Derigny/Reporterre
. Marche contre les violences sexistes, 23 novembre 2019, à Paris. Page Facebook EELVFeminisme
. David Cormand en 2016. © Romain Guédé/Reporterre
. Manifestation féministe du 8 mars 2019 (Lausanne). Gustave Deghilage / Flickr
. Pocrain : © Olivier Laban-Mattei AFP

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