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PortraitForêts

En 1978, elle a été l’une des premières bûcheronnes de France

« Dès que l’on me lance sur la forêt, on ne peut plus m’arrêter », nous prévient Dominique.

Malgré les obstacles, Dominique Pirio a été l’une des premières bûcheronnes de France, en 1978. À 67 ans, elle milite pour préserver les forêts et encourage les femmes à se faire une place dans ce milieu professionnel.

Arradon (Morbihan), reportage

Tout au fond d’un lotissement, sa maison est en lisière de forêt, à Arradon, petite ville en périphérie de Vannes. De la baie vitrée du salon, on ne voit pas le golfe du Morbihan pourtant tout proche, uniquement des rangées de chênes et de pins. « Je suis une bretonne des terres, pas une femme de la mer », précise Dominique. C’est justement pour l’emplacement qu’elle et son mari François ont choisi de faire construire ici, en 1984. Le jardin est ouvert sur le bois, il n’y aucune barrière afin de laisser passer les animaux.

Avec sa petite taille et sa corpulence fine, difficile de croire que Dominique a été l’une des premières femmes à devenir bûcheronne en France en 1978. « Je ne suis pas la première, insiste-t-elle, dès le Moyen Âge, des femmes travaillaient en forêt avec leur mari. »

Sa tronçonneuse est désormais rangée au fond d’un placard. À 67 ans, « je suis trop âgée, j’achète mon bois ». La bretonne aux longs cheveux châtains et aux yeux noisette a démontré toute sa vie qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.

« Je me suis fait jeter au bout de cinq minutes »

Assise devant la cheminée sur laquelle trônent les bois d’un élan, Dominique prévient : « dès que l’on me lance sur la forêt, on ne peut plus m’arrêter ». Un chevreuil passe à cet instant devant la fenêtre. « J’ai beau en voir tous les jours, je ne m’en lasse pas », sourit-elle. 

Dominique et François sont installés en lisière de forêt, à Arradon, petite ville en périphérie de Vannes. © Angéline Desdevises / Reporterre

Du plus loin qu’elle se souvienne, Dominique a toujours voulu travailler dans le milieu forestier. À partir de l’âge de 8 ans, « j’allais me balader dans la forêt de Lanouée près de Pleugriffet [Morbihan] à côté de chez mes parents, c’était beaucoup plus amusant que l’école où je n’avais pas d’amis ».

Dès la classe de troisième, la jeune fille postule pour la seule école qui propose un brevet d’étude professionnel option forestière. Or en ce début des années 1970, ce cursus n’accepte que les hommes. 

Sans autre solution, elle doit poursuivre le lycée et prend son mal en patience. Après son bac, elle décide de passer le concours d’agent technique de l’Office National des Forêts (ONF). Mais là encore, les femmes ne sont pas les bienvenues. Si son prénom mixte lui a permis de s’inscrire, après avoir traversé la France en stop jusqu’à Nancy pour passer les épreuves, «  je me suis fait jeter au bout de cinq minutes, les formateurs s’attendaient à voir arriver un homme », se remémore Dominique.

Après avoir tenté une autre formation dont elle rate l’examen d’entrée, ne reste plus que les écoles de bûcheronnage. Pour se préparer, « un garde forestier m’a appris pendant quinze jours à couper les têtes des chênes avec une tronçonneuse ». Alors que ses parents la croient à Paris, elle se rend dans les Ardennes, où elle est enfin acceptée dans une formation. Encore une fois, l’école est interdite aux femmes, mais Dominique bénéficie d’une dérogation.

Passer par la fenêtre pour être embauchée

Arrivée début février, les conditions sont rudes dans les forêts enneigées. « À l’époque, les tronçonneuses coûtaient très cher, on utilisait aussi des haches, c’était très physique, mais j’avais une bonne résistance », poursuit-elle. Le débit rapide et assuré, la bûcheronne garde en mémoire tous les détails de cette période.

Là-bas, elle assure « ne pas avoir ressenti de sexisme ». C’est dans cette école qu’elle rencontre François. Six mois plus tard, l’étudiante obtient son brevet professionnel d’exploitation forestière : « Finalement, je suis devenue bûcheronne, car c’est le seul endroit qui m’avait acceptée. » Il faudra attendre le milieu des années 1970 pour que les concours de l’ONF soient ouverts aux femmes.

«  Je suis devenue bûcheronne, car c’est le seul endroit qui m’avait acceptée.  », explique Dominique. © Angéline Desdevises / Reporterre

Son diplôme en poche, Dominique enchaîne avec François des missions dans le Morvan. Une nouvelle fois, son prénom et une erreur dans son numéro de Sécurité sociale – il commence par « 1 » et non « 2 » – lui sont bien utiles pour postuler. « Les gérants des entreprises pour qui je travaillais ne me voyaient pas, ils échangeaient seulement avec François et ne savaient pas que j’étais une femme », explique Dominique.

C’est lorsque des futurs recruteurs la voient que ça coince. La forestière se souvient d’une fois à Marseille où elle a dû littéralement passer par la fenêtre pour être embauchée. « À mon arrivée, la secrétaire n’a pas voulu me laisser rentrer, je suis allée toquer à la fenêtre de la salle où se passaient les entretiens et on m’a ouvert. »

Elle est finalement sélectionnée parmi quarante candidats. Dans ce milieu d’hommes, « sur place tout se passait très bien, je me comportais comme eux ». La sexagénaire se rappelle cependant d’une fois où elle a eu peur : « j’ai été poursuivi par une dizaine de bucherons qui ne parlaient pas français et étaient très étonnés de me voir en pleine forêt ». Heureusement, « à l’époque, je courrais vite ».

«  Je voulais faire plus que des coupes, ce qui m’intéressait, c’était pourquoi on abattait tel arbre et pas tel autre.  », raconte Dominique. © Angéline Desdevises / Reporterre

Après quelques chantiers, Dominique commence à se poser des questions sur son métier et s’inscrit dans une formation par correspondance au brevet de technicien forestier : « Je voulais faire plus que des coupes, ce qui m’intéressait, c’était pourquoi on abattait tel arbre et pas tel autre. » 

La vie Secrète des Arbres, Histoire des forêts françaises, Aux arbres citoyens… sa bibliothèque témoigne de cette soif de connaissances. Après cinq ans passés dans les forêts à couper du bois, alors qu’elle vient de retourner en Bretagne pour donner naissance à son fils, elle tombe sur une annonce d’une nouvelle école forestière à Vannes.

« Jamais je n’aurais pensé enseigner, je ne supportais pas l’école, mais j’avais besoin d’un travail et je me suis dit : pourquoi pas. » Si elle est devenue formatrice un peu par hasard, elle l’est restée pendant trente ans : « J’ai adoré transmettre ma passion pour la forêt aux jeunes. » Pour celle qui a dû se battre pour rentrer dans une école, c’est aussi une sorte de revanche. Dans le salon, plusieurs photos témoignent de cette époque. Sur un portrait en noir et blanc, on la voit en train de « cuber » (mesurer) un arbre en prenant son diamètre avec un compas.

« J’ai trouvé plus difficile d’être une femme en politique que dans le monde forestier »

Pendant qu’elle se lance dans une énième formation, « j’assurais des cours et je m’occupais de mon fils en bas âge, c’était rockn’roll, heureusement que François gérait la maison ». Chez eux, c’est lui qui s’occupe des courses et du ménage, « je manie mieux la tronçonneuse que l’aspirateur, la seule fois où je l’ai utilisé, j’ai aspiré une braise et il s’est enflammé », raconte Dominique en riant.

François confirme que « la cuisine ce n’est pas trop le truc de Dominique ». L’une des raisons pour lesquelles il est tombé sous son charme, c’est qu’« elle a toujours fait ce qu’elle a voulu, elle est volontaire, compétente et très bosseuse ».

La bibliothèque de Dominique témoigne de sa soif de connaissances sur les arbres et la forêt. © Angéline Desdevises / Reporterre

Dans ses classes, au départ, il n’y a que des hommes. Pour inciter les filles à rejoindre la filière forestière, elle n’hésite pas à participer à des concours de bûcherons, montre-t-elle, articles de presse à l’appui. Quarante ans plus tard, « les filles se comptent toujours sur les doigts de la main, se désole-t-elle. À la fin de ma carrière, il n’y en avait pas dans la moitié de mes classes. » Toutefois, Dominique se réjouit de voir « beaucoup de femmes à l’ONF, y compris à des postes de direction »

Elle qui n’a jamais eu peur des responsabilités s’est aussi lancée en politique. Encore une fois, un peu par hasard. « Le maire d’Arradon avait besoin d’une femme pour respecter la parité ».

Conseillère municipale en 2001, puis première adjointe en 2008, « j’ai trouvé plus difficile d’être une femme dans le monde politique que dans le monde forestier ». Pour cette raison, elle cofonde « le comité égalité femmes-hommes » de l’agglomération de Vannes afin d’encourager les femmes à s’investir aux élections municipales de 2014. La même année, elle participe à la création puis devient vice-présidente du parc naturel régional du golfe du Morbihan.

Les forêts bretonnes en danger

Côté associatif, elle a lancé en 2015 Clim’Actions « pour alerter le plus de monde au changement climatique, pas uniquement mes élèves », ajoute Dominique. Ateliers de sensibilisation dans les collèges, entreprises et collectivités, créations de vergers citoyens, plantations de 12 000 arbres en Bretagne…« L’idée, c’est d’agir de manière concrète et positive. »

Membre du directoire forêt de France Nature Environnement, conseillère au Conseil économique, social et environnemental régional de Bretagne, Dominique demeure très engagée sur les enjeux environnementaux. © Angéline Desdevises / Reporterre

Car plus le temps passe, plus elle constate les impacts du changement climatique dans sa forêt. Après une pause dans son récit, elle reprend, l’air grave : « Il y a urgence, en Bretagne, le chêne pédonculé est en train de dépérir à cause de la sécheresse, les châtaigniers sont ravagés par la maladie de l’encre, avec les hausses des températures, beaucoup d’essences vont disparaître. »

Sans oublierles incendies l’été de plus en plus fréquents : « en 2022, il y a eu cinq départs de feu près de Vannes ».

Des problématiques qu’elle porte au niveau national en tant que membre du directoire forêt de France Nature Environnement (FNE). Également conseillère au CESER (Conseil économique, social et environnemental régional) de Bretagne, Dominique a du mal à s’arrêter. Prochain événement prévu : une conférence sur la gestion des bois urbains à l’Académie du Climat à Paris le 22 mars pour la journée internationale des forêts. « C’est une table ronde entièrement féminine, je ne pouvais pas refuser ! »

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