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En Alsace, le village de Muttersholtz montre la voie de l’écologie

Durée de lecture : 10 minutes

13 novembre 2019 / Loup Espargilière (Reporterre)

Patrick Barbier, le maire de ce village alsacien de 2.000 habitants, a mis en place une pléthore de projets pour lutter contre le réchauffement climatique et préserver la biodiversité. Pour autant, le « modèle Muttersholtz » paraît difficilement transposable à d’autres communes.

  • Muttersholtz (Bas-Rhin), reportage

Il fait gris, froid et humide, ce vendredi matin d’octobre, en Alsace centrale. Un temps à oublier le réchauffement climatique. Nous sommes à Muttersholtz, au cœur du Grand Ried : une longue bande de prés inondables qui s’étend de Strasbourg à Colmar, cernée de part et d’autre par le Rhin et son affluent, l’Ill. Un léger crachin perle sur le toit du gymnase flambant neuf de la commune, vaste appendice de bois posé sur l’ancienne synagogue. À l’intérieur de ce bâtiment à énergie positive, qui abrite aussi la salle du conseil, Patrick Barbier passe en revue les principales réalisations de ses deux mandats de maire de Muttersholtz sous le faible ronron de la ventilation. Depuis bientôt douze ans, l’édile mène une politique particulièrement volontariste en matière environnementale, qui a notamment conduit sa commune de 2.000 habitants à être élue « capitale française de la biodiversité » en 2017.

Les terres agricoles sont désormais attribuées en priorité aux agriculteurs en bio

Dans le cadre d’un vaste projet de renaturation des cours d’eau, ceux-ci ont été resserrés et « reméandrés » pour y remettre du courant et permettre le retour d’une faune et d’une flore qui les avaient désertés. Afin de concilier activités agricoles et préservation de la biodiversité, la commune a acquis une frange de cinq mètres de large de chaque côté des quarante kilomètres de rus, ruisseaux et rivières que compte la commune. Des corridors ont été aménagés entre les champs cultivés pour restaurer les continuités écologiques.

Pour se donner les coudées franches, la municipalité s’est rendue propriétaire de nombreux terrains, une réserve foncière disponible qui lui permet de réaliser des aménagements en fonction des opportunités. Les terres agricoles sont désormais attribuées en priorité aux agriculteurs en bio ou biodynamie. Un enjeu majeur dans une région où la monoculture de maïs en conventionnel est toute puissante, causant de graves atteintes à la faune locale, dont le grand hamster d’Alsace.

La commune est équipée de nombreux conteneurs à bio-déchets.

Une délégation d’élus et d’agents d’Ungersheim, un autre village alsacien, situé dans le Haut-Rhin voisin, écoute patiemment Patrick Barbier en même temps que celui-ci fait défiler les diapositives de sa présentation. Dans l’auditoire : Jean-Claude Mensch, maire depuis cinq mandats de cette commune sœur de Muttersholtz, régulièrement citée parmi les meilleures élèves du pays en matière de transition écologique. Reporterre s’y était rendu en 2015.

« Le principe de base avec les agriculteurs, c’est vraiment le dialogue, explique Patrick Barbier, qui fut président d’Alsace nature, association membre du réseau France nature environnement (FNE). C’étaient pas mes meilleurs copains à l’époque. Quand je suis devenu maire, ils ont eu la trouille », rappelle-t-il. Il vante désormais les relations qu’entretiennent Mairie et agriculteurs. Tout comme Jean-Claude Mensch, Patrick Barbier a décidé de ne pas prendre d’arrêté élargissant la zone d’interdiction des pesticides aux abords des habitations, à la différence de son homologue breton de Langouët, Daniel Cueff.

Jean-Claude Mensch et Patrick Barbier, dans la centrale.

Vêtu d’un pantalon et d’un gilet de la marque Mise au green qui sonnent comme une injonction, Patrick Barbier se félicite que sa politique ait permis le retour d’un certain nombre d’espèces qui avaient quitté son village : saumons, castors, chouettes chevêche ou encore mulettes épaisses, une variété de moules.

Grâce aux nouvelles turbines, la consommation énergétique des bâtiments appartenant à la commune est couverte

La deuxième jambe de la politique municipale, c’est la transition énergétique. Julien Rodrigues, secrétaire général, prend le relais du maire et égrène les initiatives. Les armoires électriques ont été dotées d’instruments de mesure fine de la consommation en temps réel, permettant des ajustements précis. La transformation des lampadaires a permis de diviser par deux l’utilisation d’électricité. L’école communale et la mairie ont été mises aux normes BBC (bâtiment basse consommation). Le nouveau gymnase, coiffé de 600 m2 de panneaux solaires, produit bien plus d’énergie qu’il n’en consomme.

— « Et pour ça, combien avez-vous eu de subventions ? » demande Jean-Claude Mensch.
— « Autour d’un million sur les 3,2 qu’a coûté le projet. C’est aussi le seul emprunt que nous avons réalisé sur le mandat », explique Julien Rodrigues.

Patrick Barbier et son équipe sont passés maîtres dans l’art d’attirer à eux les subventions. Depuis plus d’une décennie, grâce aux ambitieux projets qu’elle poursuit, la commune a raflé de nombreuses enveloppes à tous les niveaux : Union Européenne, France, région, département, etc. En 2014, Muttersholtz a été labellisée « Territoire à énergie positive pour la croissance verte » après un large appel à initiatives lancé par le ministère de l’Écologie. Résultat : 1,7 millions d’euros, qui ont notamment servi à reconstruire une microcentrale hydroélectrique là où les Prussiens en avaient bâtie une première à la fin du XIXe siècle. Une seconde centrale a également été établie sur un barrage.

L’ancienne centrale hydroélectrique héritée de l’époque prussienne reprend du service ces jours-ci.

Avec la mise en route, ces jours-ci, des nouvelles turbines, la consommation énergétique des bâtiments et infrastructures appartenant à la commune est désormais couverte. En revanche, la production locale n’atteint pas, de loin, les besoins de tout le ban communal.

Pour tenter d’y répondre, la municipalité use de moyens détournés. Dernière innovation en date : un dispositif de taxes et d’aides pour réduire la part de logements vacants dans la commune. Les propriétaires d’habitations inoccupées sont désormais tenus de payer l’équivalent d’une taxe d’habitation. En revanche, s’ils décident de rendre leur bien propre à la location, ils peuvent bénéficier d’un accompagnement et de subventions.

Prochain chantier : la création d’un parc éolien géré par les citoyens

Des subventions qui ne sont accordées que si les propriétaires font la rénovation thermique du logement. Selon Julien Rodrigues, quinze habitations ont ainsi été mises aux normes BBC. La municipalité est obligée de ruser alors que la rénovation énergétique n’est pas du ressort des communes. En outre, comme le déplore le secrétaire général, les députés ont rechigné à imposer dans la récente loi énergie de réelles contraintes aux propriétaires de passoires thermiques. « Dès qu’on sort des compétences communales, on est seuls », assure Julien Rodrigues. Selon lui, Muttersholtz est également bien esseulée au sein du conseil de la communauté de communes de Sélestat, la ville voisine, dont Patrick Barbier est vice-président en charge de la mobilité et du développement durable. « On pourrait aller beaucoup plus loin », juge le secrétaire général. Malgré tous les efforts accomplis, « on est encore loin de la neutralité carbone ! », indique le maire.

L’un des quinze logements rénové aux normes BBC dans le cadre du dispositif sur les logements vacants. 

Dans l’optique de créer à terme un « circuit court de l’énergie », où la production locale serait consommée sur place, la commune a noué un partenariat avec Enercoop, fournisseur d’électricité verte. Enfin, et ce sera l’un des grands chantiers du troisième mandat de Patrick Barbier, s’il est réélu : la création d’un parc éolien géré de manière citoyenne, sur le modèle de certaines régies locales allemandes. Des entités dont il reste à inventer la formule juridique, puisqu’elles sont aujourd’hui impossible à créer en France où le monopole revient à RTE et Enedis.

L’équipe municipale puise une bonne partie de son inspiration de l’autre côté du Rhin. Parmi ses modèles, la petite ville de Schönau, dont les habitants ont racheté le réseau électrique municipal après la catastrophe de Tchernobyl. Aujourd’hui, les Établissements électriques de Schönau fournissent une électricité sans atome ni charbon. « Quand je n’ai pas le moral, confie Patrick Barbier, je vais faire un tour à Fribourg-en-Brisgau », la capitale écologique allemande, située à une heure de route de chez lui. Muttersholtz fait également partie de plusieurs réseaux comme celui des territoires à énergies positives [Tepos], au sein duquel les communes se communiquent bonnes pratiques et savoir-faire. Enfin, le maire participe régulièrement à des échanges bilatéraux comme la visite d’Ungersheim ce matin-là.

Deux à trois générations d’enfants ont été sensibilisés aux enjeux de l’écologie

Après douze années d’expérimentation, y a-t-il un « modèle Muttersholtz » ? Celui-ci est-il réplicable ailleurs à l’identique ? « Pas à 100 % », admet Patrick Barbier. Je suis conscient que nous sommes dans un écosystème humain très favorable. » Un écosystème qui trouve ses racines dans les années 1970. Il y a près de cinquante ans, des naturalistes ont bâti à Muttersholtz ce qui est devenu la Maison de la nature : un lieu de découverte et d’éducation à l’environnement. Aujourd’hui, deux à trois générations d’enfants y ont été sensibilisés à ces enjeux, créant un « terreau fertile », des mots du maire. Le village, historiquement triconfessionnel — on y trouve des églises catholique et protestante en plus de l’ancienne synagogue — a également une longue tradition d’ouverture d’esprit, considère Patrick Barbier. Si tout le monde n’est pas forcément un « ultra » de l’écologie, « il y a une majorité d’assentiment, on le sent. On peut pousser assez loin ».

La Maison de la nature, qui accueille des générations d’enfants depuis les années 1970

De plus, le maire ne souffre d’aucune opposition au conseil municipal, puisque sa liste était la seule en lice aux dernières municipales. Pour autant, ce n’est pas Europe Écologie-Les Verts, parti que Patrick Barbier a récemment quitté pour des désaccords stratégiques, qui est arrivé en tête à l’occasion des derniers scrutins. À Muttersholtz, Marine Le Pen a atteint près de 30 % des voix au premier tour de la présidentielle 2017. Lors des Européennes 2019, le Rassemblement national a totalisé deux points de plus que la liste de Yannick Jadot (respectivement 23,7 et 21,8 %). S’il est « effaré » par ces résultats, Patrick Barbier veut se rassurer en considérant que dans sa commune, le RN réalise des scores 10 % en deçà des villages voisins. « Il y en a encore que ça dérange, qui imaginent que [les idées écologistes] sont des billevesées », tente Catherine, sémillante retraitée « partisane de Barbier » croisée devant la supérette. Et ceux-là ne trouvent peut-être plus de débouchés politiques dans la droite locale, traditionnellement centriste.

« Ce qu’on a fait en peu de temps a été possible parce qu’on a reçu beaucoup d’argent sur une courte période »

Autre raison qui rend le modèle de Muttersholtz difficilement applicable en l’état, les sommes considérables obtenues (plus de trois millions d’euros depuis 2014) en raison de la position moteur de la commune sur ces questions. Rien d’insurmontable pour Julien Rodrigues. « Ce qu’on a fait en peu de temps, ça a été possible parce qu’on a reçu beaucoup d’argent sur une courte période », pour autant, rien n’empêche les municipalités de faire les choses sur un temps un peu plus long, ajoute-t-il. Avant d’en arriver au stade de Muttersholtz, poursuit-il, « il faut d’abord se poser les bonnes questions, savoir où on veut aller, faire des diagnostics, des études... et tout ça, c’est subventionné ».

Patrick Barbier, maire de Muttersholtz, fait visiter le nouveau gymnase à énergie positive

Le secrétaire général espère que de nombreux candidats s’empareront de ces questions dans les villages français lors des prochaines municipales. Par ailleurs, il considère que le modèle n’est pas exportable dans les grandes villes qui ne pourront jamais atteindre l’autonomie énergétique.

Pour Patrick Barbier, toutes ces choses-là prennent nécessairement du temps afin de ne pas braquer la population. « On est dans les petits pas. Mais on les multiplie », dit-il. À défaut de constituer un modèle directement transposable ailleurs, l’élu voit plutôt Muttersholtz comme un « laboratoire » de la transition énergétique : « J’aime bien l’expression, c’est modeste. »


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Source et photos : Loup Espargilière (Reporterre)

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