« J’ai 21 ans, et je ne crois plus en cette République moribonde »

Durée de lecture : 8 minutes

23 décembre 2020 / Mateo



L’auteur de cette lettre, un étudiant de 21 ans, désespère d’« une République que les individus au pouvoir ont transformée en appareil répressif à la solde du libéralisme ». Comment vivre et rester pacifiste alors que la liberté d’expression est menacée, que l’État renforce les pouvoirs d’une police qui mutile, que la précarité s’accentue, demande-t-il à son professeur.

Mateo, étudiant en sciences sociales, a envoyé cette lettre à l’un de ses professeurs. Nous en publions ci-dessous une version écourtée pour préserver un confort de lecture. Si vous le souhaitez, vous pouvez lire cette lettre en entier ici.


Bonjour Monsieur,



Ce mail n’appelle pas nécessairement de réponse de votre part, je cherchais simplement à écrire mon désarroi.

Même si cela remonte à longtemps, l’année que j’ai passée en cours avec vous a eu une influence déterminante sur les valeurs et les idéaux qui sont aujourd’hui miens et que je tente de défendre à tout prix, c’est pour cela que j’ai l’intime conviction que vous serez parmi les plus à même de comprendre ce que j’essaie d’exprimer.



Ces dernières semaines ont eu raison du peu d’espoir qu’il me restait. Comment pourrait-il en être autrement ? Cette année était celle de mes 21 ans, c’est également celle qui a vu disparaître mon envie de me 
battre pour un monde meilleur.

Chaque semaine, je manifeste inlassablement avec mes amis et mes proches sans observer le moindre changement, je ne sais plus pourquoi je descends dans la rue, il est
 désormais clair que rien ne changera. Je ne peux parler de mon mal-être à mes amis, je sais qu’il habite nombre d’entre eux également. Nos études n’ont désormais plus aucun sens, nous avons perdu de vue le sens de ce que nous apprenons et la raison pour laquelle nous l’apprenons, car il nous est désormais impossible de nous projeter sans voir le triste futur qui nous attend.

Chaque semaine, une nouvelle décision du gouvernement vient assombrir le tableau. Les étudiants sont réduits au silence, privés de leurs traditionnels moyens d’expression. Bientôt, un blocage d’université nous conduira à une amende de plusieurs milliers d’euros et à une peine de prison ferme [1]. Bientôt, les travaux universitaires seront soumis à des commissions d’enquêtes par un gouvernement qui se targue
 d’être le grand défenseur de la liberté d’expression. Qu’en est-il de ceux qui refuseront de rentrer dans le rang ?
 Je crois avoir ma réponse.

Le samedi 5 décembre au soir, j’étais présent place de la République, à Paris. J’ai vu les forces de l’ordre lancer à l’aveugle, par-dessus leurs barricades anti-émeutes, des salves de grenades GM2L sur une foule de manifestants en colère contre cette loi dite de « sécurité globale ». J’ai vu le jeune homme devant moi se pencher pour ramasser ce qui ressemblait à s’y méprendre aux restes d’une grenade lacrymogène, mais qui était en réalité une grenade GM2L tombée quelques secondes plus tôt qui n’avait pas encore explosé. Je me suis vu lui crier de la lâcher lorsque celle-ci explosa dans sa main.

Comment un étudiant qui vient simplement exprimer sa colère 
peut-il se retrouver à tenter d’installer un garrot ?

Tout s’est passé très vite, je l’ai empoigné par le dos, ou par le sac, et je l’ai guidé à l’extérieur de la zone d’affrontements. Je l’ai assis au pied de la statue au centre de 
la place et j’ai alors vu ce à quoi ressemblait une main en charpie, privée de ses cinq doigts, sorte de bouillie sanguinolente.

Je le rappelle, j’ai 21 ans et je suis étudiant en sciences sociales, personne ne m’a appris à traiter des blessures de guerre. J’ai crié, crié et appelé les street medics [« secouristes de rue »] à l’aide. Un homme qui avait suivi la scène a rapidement accouru, il m’a crié de faire un garrot sur le bras droit de la victime. Un garrot… Comment pourrais-je avoir la moindre idée de comment placer un garrot sur une victime qui a perdu sa main moins d’une minute plus tôt ? Après quelques instants qui m’ont paru interminables, les street medics sont arrivés et ont pris les choses en main.

Dites-moi, Monsieur, comment un étudiant de 21 ans qui vient simplement exprimer sa colère légitime 
peut-il se retrouver à tenter d’installer un garrot sur le bras d’un inconnu qui vient littéralement de se faire arracher la main sous ses propres yeux ? Comment en suis-je arrivé là ? Comment en sommes-nous arrivés là ?


Je n’ai plus peur de le dire. Aujourd’hui, j’ai un dégoût profond pour cette République moribonde. Les individus au pouvoir ont perverti ses valeurs et l’ont transformée en appareil répressif à la solde du libéralisme. J’ai développé malgré moi une haine profonde pour son bras armé, qui défend ces hommes et ces
 femmes politiques qui n’ont que faire de ces citoyens en souffrance, de la jeunesse qui se noie et de toute cette frange de la population qui suffoque dans la précarité. J’ai toujours défendu des valeurs humanistes et pacifistes, qui m’ont été inculquées par mes parents et desquelles j’ai jusqu’ici toujours été très fier. C’est donc les larmes aux yeux que j’écris cela.

Le 2 juin 2019, des centaines de personnes ont manifesté à Paris à l’appel du collectif des Mutilés, afin de rendre visible la répression de l’État.

Mais dites-moi Monsieur, comment, après avoir vu ce que j’ai vu, rester pacifique ? Comment ces individus masqués, sans matricule pourtant obligatoire, peuvent-ils nous
 mutiler en toute impunité et rentrer chez eux auprès de leur famille comme si tout était normal ? Quel est ce monde où une association de policiers peut ouvertement appeler au meurtre des manifestants sur les réseaux sociaux ? Ce monde où les parlementaires et le gouvernement souhaitent renforcer les pouvoirs de
 cette police administrative qui frappe, mutile et tue ? Croyez-moi, Monsieur, lorsque je vous dis qu’il est bien difficile de rester pacifique dans un tel monde…



La France n’est plus ce qu’elle était, et je refuse d’être associé à ce qu’elle représente désormais

Aujourd’hui, être français est devenu un fardeau, je suis l’un de ces individus que l’État pourrait qualifier de « séparatiste », pourtant je ne suis pas musulman, ni même chrétien d’ailleurs. Je suis blanc, issu de la classe moyenne, un privilégié en somme… Mais je suis las d’être français, las de me battre pour un pays qui ne veut pas changer. Le gouvernement et les individus au pouvoir sont ceux qui me poussent vers le séparatisme [2]. Plutôt que de mettre sur pied des lois visant à réprimer le séparatisme chez les enfants et les étudiants, qu’ils s’interrogent sur les raisons qui se cachent derrière cette défiance. La France n’est plus ce qu’elle était, et je refuse d’être associé à ce qu’elle représente désormais.

Quel est ce monde où le gouvernement souhaite renforcer les pouvoirs de
 cette police qui frappe, mutile et tue ?

Aujourd’hui, et malgré moi, je suis breton avant d’être français. Je ne demanderais à personne de comprendre mon raisonnement, seulement maintenant j’ai besoin de me raccrocher à quelque chose, une lueur, qui, si infime soit-elle, me
 permette de croire que tout n’est pas perdu. Ainsi, c’est à regret que je dis cela, mais cette lueur je ne la retrouve plus en France.

Nous allons au-devant de troubles encore plus grands, le pays est divisé et l’antagonisme grandit de jour en jour. Si rien n’est fait, les jeunes qui, comme moi, chercheront une sortie, un espoir alternatif en lequel croire, quand bien même celui-ci serait utopique, seront bien plus nombreux que ne l’imaginent nos dirigeants. Pour certains, cela sera la religion, pour d’autres comme moi, le régionalisme. Comment pourrait-il en être autrement quand 90 % des médias ne s’intéressent qu’aux policiers armés jusqu’aux dents qui ont été malmenés par les manifestants ?

Je tenais à vous le dire, Monsieur, la jeunesse perd pied. Dans mon entourage, à Paris, les seuls de mes amis qui ne partagent pas mon mal-être sont ceux qui ont décidé de fermer les yeux et de demeurer apolitiques. Comment les blâmer ? Tout semble plus simple de leur point de vue. Nous sommes cloîtrés chez nous pendant que la planète se
 meurt dans l’indifférence généralisée, nous sommes rendus responsables de la propagation du virus alors même que nous sacrifions nos jeunes années pour le bien de ceux qui ont conduit la France dans cette impasse.

Nous sommes l’avenir de ce pays pourtant l’on refuse de nous écouter, pire, nous sommes muselés.

Cette lettre n’est en aucun cas un appel au secours. J’éprouvais seulement le besoin d’être entendu par quelqu’un qui, je le sais, me comprendra.





[1Comme l’explique 20 minutes, le point le plus clivant du projet de loi de programmation sur la recherche concerne le délit d’entrave, créé à l’article 20 bis AA du texte, qui punit d’un an d’emprisonnement et de 7.500 euros d’amende « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur sans y être habilité en vertu de dispositions législatives ou réglementaires ou y avoir été autorisé par les autorités compétentes, dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement. » Une peine portée à trois ans d’emprisonnement et 45.000 euros d’amende dès lors qu’elle est commise « en réunion ».

[2Pour lire le discours d’Emmanuel Macron sur le séparatisme, cliquez-ici.


Lire aussi : Police : « Sans transparence, vous ne pouvez gagner la confiance »

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : 1er mai 2019 à Paris. © Nnoman/Reporterre
. Policier durant une manifestation à Paris le 29 janvier 2020. © Pierre-Olivier Chaput/Reporterre
. Marche des mutilés, le 2 juin 2019, à Paris. © Noman Cadoret /Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



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