L’agriculture paysanne est la voie à suivre

29 mai 2017 / Corinne Morel Darleux



La « gelée noire » de la fin du mois d’avril a durement frappé le vignoble du Diois, exacerbant les difficultés des paysans. Dans cette partie de la Drôme comme ailleurs en France, le métier de la terre ne permet plus de vivre décemment, déplore notre chroniqueuse.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne - Rhône-Alpes.

Corinne Morel Darleux

Il ne faut pas toujours se fier aux premiers signes du printemps. Dans le Diois, martinets et hirondelles sont de retour, les roses s’épanouissent dans le jardin, les flancs de montagne se colorent de pointes vert tendre sur les persistants sombres de l’hiver et les premières cerises font presque croire que l’été est là. Certes.

Cette année, les saints de glace étaient annoncés pour les 11, 12 et 13 mai. Mais c’est dès fin avril qu’est survenue la « gelée noire », une arrivée de masse d’air froid et sec à une température de -7 à -9 °C, associée à un vent hivernal. Celle-ci a anéanti les vignes de notre fameuse Clairette. Toutes les communes ont été touchées ici, avec des pertes pour certains vignerons grimpant à 95 % ; c’est en définitive plus de la moitié de la récolte qui va être perdue. On n’avait pas vu ça depuis plus de 25 ans et ce, ironie cruelle, à quelques jours de l’inauguration du Festival des espiègleries dédié à la clairette de Die.

La vigne ici est une activité vitale. Pas seulement pour la petite coupe du soir, pas seulement pour l’export et la renommée de Die — partout où je vais, quand on ne nous confond pas avec Saint-Dié, c’est grâce à la Clairette —, mais aussi parce que chez nous, des brebis au théâtre, l’agriculture se pique de culture et occupe une place à part.

Il faut dire que l’agriculture ici représente ici 20 % des emplois. Le Diois compte 23.000 hectares de surface agricole selon le recensement de 2010 (dont 2 % de vignes) pour un bassin de vie de 11.000 habitants, soit plus de 2 hectares par habitant. C’est beaucoup. Bien sûr, tous ces hectares ne sont pas cultivés, la terre est dure à travailler, on est dans une région de pentes et de montagne, de plus en plus soumise à des épisodes de sécheresse ou de gel. Mais selon le convertisseur alimentaire de Terres de Liens, pour alimenter en local tout le Diois on n’aurait besoin de protéger qu’entre 2.900 et 3.800 hectares (en incluant la rotation des sols), et cela permettrait d’installer et de rémunérer 200 paysans : 39 paysans boulangers, 32 maraichers, 120 éleveurs, 7 arboriculteurs... On aurait même de quoi garder les vignes et nourrir un bout de la vallée voisine. Solidaires, quoi. D’autant que plus de 10.000 de ces hectares à vocation agricole sont propriété publique de l’Etat ou des communes. On a donc des outils pour faire.

Que se passe-t-il qui ne tourne pas rond 

Las, on est loin du compte. Selon le recensement agricole de 2010, dans le Diois, 100 exploitations ont disparu en 10 ans (presque 1/5), et le nombre de brebis est passé de 25.000 à 20.000. Sur le marché de Die, il n’y a présents à l’année en producteurs locaux que 2 boulangers, 6 fromagers de brebis, 3 maraîchers, 1 éleveuse de truites, 1 de canards, 1 de porcs, 2 de poulets, 1 vendeur d’œufs, 3 d’huiles essentielles, miel ou noix.

On pourrait donc imaginer que nos producteurs sont submergés de demande, et que les étals du marché de Die sont pris d’assaut. De fait, ils le sont. Et pourtant, les paysans ne s’en sortent pas. On pourrait imaginer aussi que, face à un tel potentiel, on croule sous les candidats à l’installation, ou que ça se bouscule au portillon pour reprendre les fermes des agriculteurs qui arrivent à l’âge d’une retraite bien méritée. Non plus. Alors que se passe-t-il qui ne tourne pas rond ?

L’opération Casse ta dalle de béton menée à l’été 2016 par le Mouvement de libération de l’Humus diois.

Bien sûr, le travail est rude, surtout sur nos terres. Mais quand même, pourquoi la France a-t-elle perdu la moitié de ses « exploitations » en 25 ans ? Pourquoi entend-on encore des témoignages poignants de désarroi, comme dans ce texte juste et touchant de notre candidat aux législatives, Didier Thevenieau, inspiré de ses rencontres sur un marché de producteurs locaux aux Pilles :

D’abord, deux productrices qui vous disent qu’elles vivent grâce aux Amap dans lesquelles elles écoulent une grande partie de leurs légumes et fromages. Puis une autre productrice de fromage de chèvre qui vous dit que, suite à une erreur de la part de l’administration, on lui demande de rembourser 12.000 € de PAC (politique agricole commune de l’Union européenne). Et, dans le même temps, un producteur de fraises et légumes bio qui vous dit que, lui, il ne touche pas les subventions auxquelles il a droit depuis 2 ans parce que l’UE ne donne pas les fonds à la France. Qu’il appelle une employée pour avoir son dû et qu’elle lui répond qu’elle reçoit tant de demandes comme la sienne qu’elle va démissionner tellement elle en souffre. Qu’il n’arrive pas à se loger avec sa femme et leur petit bébé parce que les loyers sont exorbitants à cause des locations touristiques… »

On laisse la grande distribution se payer sur le dos des producteurs 

C’est pourtant important, l’alimentation, non ? Toutes ces choses qu’on ingère, qu’on avale, qu’on glisse dans notre corps, plusieurs fois par jour, et qui vont se transformer en cellules, peau et sang… Qui peuvent vous empoisonner, vous rendre malade ou, au contraire, contribuer à vous garder en bonne santé. La Sécurité sociale est malade ? Choisissons la prévention par une alimentation de qualité : ça serait rentable !

Ça devrait être important. Ça devrait être prioritaire. Et non.

Sur 500 hectares échangés chaque année dans le Diois, 300 sont achetés par des non-agriculteurs. La majeure partie des acquisitions publiques concerne de l’artificialisation : entre 1999 et 2010, les surfaces artificialisées ont augmenté de 116 hectares dans le Diois. Et puis la PAC continue à verser des aides à l’hectare, sans se soucier des modes de production. On continue à bétonner des terres arables à Notre-Dame-des-Landes, sur le tracé de l’autoroute A45, du Lyon-Turin, pour des bulles tropicales de Center Parcs, des routes et des parkings Vinci allant jusqu’à des gares TGV dont on n’a pas besoin…

L’humus du Diois libéré du béton.

La région Auvergne-Rhône-Alpes lance sa marque « La Région du goût » sans aucun critère de qualité, refuse d’introduire l’agriculture biologique dans les cantines de ses lycées et s’acharne à saper les aides des réseaux historiques de l’agriculture paysanne et écologique. Elle continue à confier les points accueil pour les jeunes qui voudraient s’installer à des chambres départementales de l’agriculture qui n’y voient, pour la plupart, qu’une filière comme une autre à rentabiliser. Et on laisse la grande distribution se payer sur le dos des producteurs, on continue à envoyer abattre les porcs bretons en Allemagne pendant qu’on exporte nos poulets européens subventionnés vers des pays dits « du Sud », qu’on a forcés à cultiver des choses qui s’exportent au nom de la balance commerciale, au détriment de l’alimentation locale. Les responsables politiques, à quelques exceptions près, continuent à pleurer des larmes de crocodile sur les suicides d’agriculteurs, se gargarisent de ruralité sur le terrain, avant de se dépêcher d’oublier et d’aller se plier aux injonctions de Bruxelles sur l’austérité et la « libre concurrence » [1], et préfèrent flatter les grands lobbies de l’industrie agroalimentaire que les petits paysans.

Des alternatives se construisent et se révèlent efficaces 

On nous dit qu’un agriculteur nourrit de plus en plus de monde ? C’est vrai. Il y a quarante ans, un agriculteur nourrissait en moyenne 15 français. En 2008, c’était 60. Mais quel est le prix de cette productivité ? En matière d’engrais chimiques, de pesticides, et donc d’impacts sur la santé ; en matière d’utramécanisation et donc de perte de main-d’œuvre ; en matière de surexploitation des sols, et donc d’appauvrissement pour les besoins futurs ? On nous dit qu’il faut bien nourrir tout le monde, et que pour ça il faut de grosses surfaces ? Mais vers Rouen, comme dans plein d’autres endroits en France, des alternatives se construisent et se révèlent efficaces : ici, un jardinier amateur arrive à produire 300 kg de fruits et légumes par an, avec son potager d’à peine 50 m2. Et ce, sans pesticide ni engrais chimique. Là, on développe l’aquaponie, la permaculture, on redécouvre les jardins de curé, l’agroforesterie, ou encore l’alliance fructueuse des ruches et des courgettes…

On pourrait nourrir tout le Diois, on pourrait nourrir tout le pays, en laissant les paysans du Sud tranquilles de produire ce dont ils ont besoin, en assurant un revenu décent aux paysans d’ici, en développant les circuits courts et la vente directe, en soutenant l’agriculture paysanne, en protégeant le foncier, en encadrant les marges de la grande distribution, en enseignant les pratiques écologiques dans les lycées agricoles, en redonnant envie… On pourrait.




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Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos :
. chapô : cépage de clairette dans le Diois. © Hélène Boyer.
. opération Casse ta dalle : DR

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