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Agriculture

L’agro-industrie est la principale bénéficiaire des aides européennes à l’agriculture

Neuf milliards d’euros par an. C’est le montant alloué chaque année à la France par l’Union européenne (UE) pour aider ses agriculteurs, dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). C’est le plus gros budget de l’UE, et un moyen sans pareil d’orienter les politiques agricoles.

Mais la PAC, « financée par les impôts des citoyens européens, profite largement aux géants de l’agroalimentaire », dénonce, dans une campagne lancée mardi 12 janvier, un collectif d’associations réunies dans la plateforme Pour une autre PAC. Cinq poids lourds sont en particulier visés, dans un rapport détaillé :

  • Le groupe Bigard, dont on connaît notamment la marque de viande Charal, premier industriel européen de la viande de bœuf, encourage l’industrialisation du secteur, selon le rapport. Le document explique que la PAC actuelle, en attribuant des aides en fonction du nombre de bovins, encourage l’agrandissement des exploitations. Mais la situation dominante de Bigard lui permet de casser les prix. Résultat : « Alors que Jean-Paul Bigard se hisse actuellement à la 157e place des plus grandes fortunes de France (550 millions d’euros), le revenu mensuel moyen des éleveurs bovins n’atteignait pas plus de 1.100 € en 2017 », dénoncent les associations. Cette concentration pousse également à nourrir les bovins à base de soja importé et contribuant à la déforestation. Enfin, le groupe profite des aides de l’UE à l’exportation, souligne le rapport.
  • Le groupe Avril est le deuxième « profiteur » dénoncé. Reporterre a déjà enquêté sur ce groupe, qui gère la filière des huiles et protéines végétales en France, possède la marque Lesieur, et profite du développement des biocarburants. Des cultures sur de grandes surfaces, favorisées par les aides de la PAC, dont 85 % sont attribuées en fonction du nombre d’hectares cultivés. Par ailleurs, ces aides ne sont pas attribuées en fonction de ce qui est cultivé, ce qui « permet de subventionner des surfaces destinées à produire de l’énergie, elle-même subventionnée par ailleurs » (via les aides aux biocarburants). Et, « parmi les environ deux millions d’hectares de culture en colza et tournesol en France, 48 % sont transformées par Avril, ce qui correspond à environ 130,4 millions d’euros d’aides annuelles pour les productions collectées et transformées par le groupe », estime le rapport.
  • Autre géant épinglé, Saveol, qui produit sous ses serres ultratechnologiques et énergivores 15 % de la production nationale de tomates. Si les fruits et légumes sont globalement très peu aidés par la PAC, car produits sur de petites surfaces, le peu d’aides attribuées va prioritairement aux industriels, relève le rapport : « La PAC prévoit un programme opérationnel pour le secteur des fruits et légumes, davantage accessible aux grosses organisations de producteurs, associations d’organisations de producteurs ou interprofessions. Les maraîchers et arboriculteurs indépendants en sont complètement écartés. » À ce titre, Saveol a ainsi reçu 6,7 millions d’euros en 2019.
  • Tereos est le quatrième industriel étudié dans le rapport. Connue pour ses marques de sucre (Beghin Say, La Perruche), la coopérative fédère notamment les producteurs de betterave sucrière et a donc défendu la réautorisation des pesticides néonicotinoïdes. « Le modèle de Tereos est fondé sur l’exploitation de l’environnement », et profite donc du fait que les aides européennes ne sont pas assez conditionnées au respect de « normes environnementales supérieures », dénonce Pour une autre PAC. La plateforme a également calculé que Tereos a reçu, en 2018, 45 millions d’euros d’aides diverses de la PAC.
  • Enfin, Agrial, très présent dans l’élevage et possesseur de la marque de fromages de chèvre Soignon est le cinquième acteur agro-industriel dénoncé. Il s’agit de la première coopérative française, qui a notamment bénéficié de la fin des quotas laitiers, permettant l’augmentation de la production de lait destiné à l’international. Le rapport dénonce un modèle tourné vers l’export, qui déstabilise « les paysanneries des pays du Sud via l’export massif de denrées produites en Europe » (subventionnées par la PAC) et tire vers le bas les prix du lait et donc le revenu des producteurs. Agrial aurait touché presque six millions d’aides de la PAC en 2019.

« Bigard, Avril, Savéol, Tereos et Agrial bénéficient donc largement des subventions et du système agricole promu par la PAC. Leurs résultats financiers augmentent d’année en année pendant que le revenu de certains paysans ainsi que leur nombre stagnent ou s’effondrent », résume le rapport.

Pour une autre PAC entend donc, en dénonçant ces « profiteurs », promouvoir une nouvelle répartition des aides européennes. La campagne est lancée alors qu’une nouvelle version de la PAC devrait prochainement entrer en vigueur, et sera effective jusqu’en 2027. Sa mise en œuvre au niveau français (dans ce que l’on appelle le Plan stratégique national) est actuellement en discussion, et si l’UE fixe le cadre, des adaptations sont possibles à l’échelle nationale.

« On aimerait notamment que les aides directes aux agriculteurs soient mieux redistribuées et aillent vers les petits producteurs, une ouverture massive des aides aux mesures dites agroenvironnementales, et que la notion de souveraineté alimentaire soit mise en avant pour aider certaines productions déficitaires en France, comme les fruits et légumes frais et les légumineuses », explique Aurélie Cattalo, coordinatrice de la plateforme Pour une autre PAC.

Le collectif, qui regroupe associations environnementales et organisations paysannes, a demandé par trois fois à être reçus par le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, qui n’a pour l’instant pas répondu à leurs demandes.

  • Source : Marie Astier pour Reporterre
  • Photo : un champ de colza près de Planay, en Côte-d’Or. Wikimedia (Myrabella/CC BY-SA 4.0)

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