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Culture et idées

La croissance verte sauvegarde le modèle industriel, pas la nature

Dans « La croissance verte contre la nature », l’économiste Hélène Tordjman montre comment, sous couvert de « transition écologique », le capitalisme financiarisé poursuit sa destruction de la planète. 

Le 14 septembre 2020, devant un parterre de responsables d’entreprises du numérique, Emmanuel Macron prononçait cette phrase dense, mature et tout en nuances à propos des opposants à la 5G : « J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine. »

Dans un ouvrage stimulant, La croissance verte contre la nature — Critique de l’écologie marchande, l’économiste Hélène Tordjman s’attelle à déconstruire cette « opposition grossière », représentative selon elle de notre rapport délétère à la nature depuis l’avènement du capitalisme : un rapport utilitariste, anthropocentrique, plaçant de façon péremptoire les humains au-dessus des autres formes de vie quand une telle position ne relève en fait que de l’idéologie néolibérale. 

Avec beaucoup de didactisme malgré la complexité du sujet, la maîtresse de conférences à l’université Sorbonne Paris Nord montre ainsi comment, sous couvert de « transition écologique et numérique », de « progrès » ou encore de « croissance verte », les grandes institutions internationales, les États et les multinationales ne font in fine qu’aggraver la crise écologique qu’ils et elles, main sur le cœur, assurent vouloir stopper… après en avoir été à l’origine.

Une « financiarisation de la nature »

Dans cet essai, il est ainsi question de la fabrication de nouveaux organismes destinés à produire de l’essence ou du plastique, de « big data », de nanotechnologies ou encore de la privatisation d’informations génétiques, transformées en ressources destinées à un échange marchand. En bref, d’une monétisation et d’une « financiarisation de la nature », phénomènes ayant pour conséquence d’induire « une certaine forme de dématérialisation et de désincarnation : une forêt n’est plus perçue comme une population d’arbres aux essences variées et caractérisées par de subtiles interactions, mais comme un stock de biomasse et/ou un puits de carbone »

Une vision basée sur « l’augmentation des performances » et la « recherche du profit maximum », considérée désastreuse par l’autrice, qui rappelle que « le mythe de la neutralité de la science et de la technique » n’est guère pertinent tant « les interactions des jeux de pouvoir, des structures institutionnelles et de l’imprégnation idéologique aboutissent à privilégier certaines options parmi la multitude des possibles explorés par la science ».

« Contrairement à ce qui est asséné par les libéraux depuis quarante ans, il est possible d’envisager d’autres solutions viables. »

Elle démontre également de façon claire comment la recherche d’efficacité propre au capitalisme financiarisé, parfois, « se retourne contre elle-même » : dans la lignée de Jacques Ellul, penseur critique de la société technicienne, elle consacre ainsi des pages passionnantes et sans manichéisme à l’autoaccroissement et à l’autonomie de la technique moderne : « Les nouvelles techniques vont à leur tour créer de nouveaux problèmes, qui nécessiteront l’invention de nouveaux moyens, et cela dans un processus sans fin. »  

« Manger ou conduire, il faut choisir »

Pour appuyer sa thèse, et non sans humour, Hélène Tordjman explique par exemple qu’à présent, « manger ou conduire, il faut choisir » : la production croissante d’agrocarburants pour alimenter les réservoirs de nos voitures implique ainsi de convertir des terres à la base dédiées aux cultures alimentaires... lesquelles sont d’ailleurs en grande majorité exploitées par le système agro-industriel, qui, en sus d’être extrêmement polluant, produirait largement moins de nourriture que les petites fermes (ces dernières seraient à l’origine de 80 % de l’alimentation des pays non industrialisés, d’après une étude de 2014 menée par l’association Grain). 

De quoi pousser la chercheuse à esquisser quelques pistes de réflexion et d’action pour un changement de paradigme, loin des prétendues « rustines vertes » mises en avant, par exemple, dans le « pacte vert » européen lancé en 2019. « Contrairement à ce qui est asséné par les libéraux depuis quarante ans, il est possible d’envisager d’autres solutions viables », écrit-elle, évoquant l’autogestion ou encore un projet de « sécurité sociale de l’alimentation » porté par des agriculteurs et des ingénieurs.

Consciente que ces initiatives locales d’agroécologie et d’agriculture paysanne « ne suffiront pas à changer le système » — elle appelle d’ailleurs à sortir du capitalisme, ajoutant avec humilité ne pas avoir de « plan B à proposer », Hélène Tordjman estime qu’un premier pas pourrait être une réforme d’envergure de la Politique agricole commune (PAC). Cela étant dit, pour ce faire, il faudrait « un peu de courage politique ».


  • La croissance verte contre la nature — Critique de l’écologie marchande, Hélène Tordjman, aux éditions La Découverte, 352 p., 22 euros, 2021.

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