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Agriculture

La loi d’urgence agricole ignore la réalité climatique

Manifestation contre la loi d'urgence agricole à Clermont-Ferrand, le 20 juin 2026.

Les sénateurs entament le 29 juin l’examen de la loi d’urgence agricole. À rebours des exigences climatiques, ce texte entend favoriser l’élevage intensif et les mégabassines, et faciliter la destruction des zones humides.

C’est dans un Paris revenu à des températures supportables que les sénateurs vont attaquer, lundi 29 juin, l’examen de la loi dite « d’urgence agricole ». Au menu des discussions, le possible retour de deux insecticides néonicotinoïdes, des mesures pour faciliter les tirs contre les loups, ainsi que la multiplication des mégabassines.

Mais les chaleurs intenses depuis mi-mai, qui annoncent notre futur climatique, ne semblent pas avoir inspiré les élus de la chambre haute. Lors des débats en commission des affaires économiques, le 17 juin, le terme n’a été prononcé que deux fois. Le mot canicule n’est apparu aucune fois. Ce alors qu’elle a, notamment, provoqué sécheresses et mortalité massive dans les élevages.

Les conséquences du changement climatique sur l’agriculture sont aussi de mieux en mieux documentées : baisses de production partout dans le monde, mauvaises surprises climatiques en série à gérer pour les paysans, etc.

Une loi portée par les thuriféraires du productivisme

Les trois rapporteurs de la loi sont bien connus pour leur défense d’un modèle agricole productiviste. Il s’agit de Laurent Duplomb, passé à la postérité grâce à sa loi ayant tenté, pour l’instant sans succès, de réintroduire l’acétamipride, Franck Menonville (Union des démocrates et indépendants), co-auteur de cette loi, et Pierre Cuypers (Les Républicains), betteravier utilisateur de ce pesticide jusqu’à son interdiction et président du groupe d’étude chasse et pêche au Sénat.

Le gouvernement, qui porte cette loi, assure lui que l’adaptation de l’agriculture au changement climatique fait partie des objectifs du texte, « afin que la France sécurise sa capacité de production agricole à l’avenir ».

« C’est la catastrophe, il n’y a aucune vision de moyen et long terme »

Pourtant, plusieurs mesures peuvent être vues comme aggravant la vulnérabilité de l’agriculture au changement climatique. « C’est la catastrophe, il n’y a aucune vision de moyen et long terme », fustige Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, syndicat agricole classé à gauche.

La plus évidente est celle prévue à l’article 17. Alors que la canicule a fait des ravages dans les élevages, il donne carte blanche au gouvernement pour faciliter leur agrandissement.

Les seuils nécessitant une autorisation environnementale passeraient ainsi de 40 000 à 85 000 poulets, de 2 000 à 3 000 porcs. Le but est notamment de booster la production de volaille en France, alors que la consommation — et les importations — augmentent.

« Une fuite en avant qui ne tient pas compte de la réalité climatique »

Cette obsession de la taille est « une fuite en avant qui ne tient pas compte de la réalité climatique », estime Jacky Bonnemains, directeur de l’association Robins des bois. La chambre d’agriculture de Bretagne signalait le 23 juin des « mortalités massives […] tout particulièrement en élevage de volailles. »

L’interprofession des volailles de chair Anvol estimait le même jour que des centaines de milliers de volailles étaient déjà mortes. Au point que les centres d’équarrissage se sont retrouvés saturés en Bretagne, en Normandie et Pays-de-la-Loire. Les enfouissements des cadavres par les agriculteurs sur leurs propres parcelles ont été autorisés, une procédure qui n’avait pas été activée depuis la canicule de 2003.

Lire aussi : « On pensait pouvoir échapper à ce type d’événements » : l’agriculture dans le flou face à la canicule

La filière précise que les mortalités touchent élevages en bâtiment et en plein air. Mais les recommandations officielles montrent que l’inquiétude est plus forte en intensif. « Les poulets de chair, les poules pondeuses et les porcins sont les animaux d’élevage les plus à risque en raison de la détention en bâtiments et de la densité d’élevage, soulignait par exemple la préfecture du Puy-de-Dôme en 2019. La moindre coupure de courant (panne de ventilation…) peut avoir des conséquences très graves avec d’importantes mortalités par surchauffe et/ou étouffement. »

À l’inverse, le ministère de l’Agriculture estime qu’il n’y a pas de « corrélation simple » entre taille des élevages et vulnérabilité aux canicules : « Dispositifs de ventilation, accès aux points d’eau, brumisation, peuvent être mis en place y compris dans élevages grande taille. »

Élevage intensif et chaos climatique

Un autre risque liant changement climatique et élevage est mentionné à l’article 15. Le gouvernement annonce vouloir rendre plus résiliant notre système de réponse aux crises sanitaires (grippe aviaire, dermatose nodulaire bovine, fièvre catarrhale ovine), qui vont se multiplier « dans un contexte de changement climatique et d’intensification des échanges mondiaux ». Mais la désintensification de l’élevage n’est pas évoquée parmi les solutions.

Ainsi, en développant l’élevage intensif, qui contribue au chaos climatique tout en y étant hautement vulnérable, le gouvernement nous entraîne « dans un cercle vicieux », dénonce l’association L214. À l’inverse, on sait depuis au moins dix ans que réduire l’élevage intensif diminue les émissions de gaz à effet de serre.

Autre chapitre important de ce projet de loi, celui dédié à l’irrigation, abordée dans les articles 5 et 6. Les obstacles à l’installation de mégabassines sont méthodiquement levés. Pour le ministère de l’Agriculture, c’est un instrument majeur d’adaptation de l’agriculture au changement climatique. La canicule est la preuve que « le stockage de l’eau est une question centrale », alors que les arrêtés sécheresse « posent problème pour certaines cultures ».

Des propositions pour une minorité

Une stratégie incomplète : seuls 6 % des agriculteurs irriguent. Par ailleurs, « on pousse au stockage de l’eau sans prioriser les usages ni préciser la finalité de l’irrigation, qui devrait être réservée aux cultures nourricières, dit Stéphane Galais. Par exemple, les députés ont supprimé l’amendement qui interdisait d’irriguer les cultures dédiées à la méthanisation. »

Par ailleurs, rien ne dit que les mégabassines rempliront leurs promesses. « Faire toujours plus de retenues, c’est s’enfermer dans un cercle vicieux de maladaptation, dit Alexis Guilpart, de France Nature Environnement (FNE). Si on a un hiver ou un printemps sec, on n’arrive pas à les remplir. Et on n’adapte pas l’agriculture à la ressource disponible. »

En d’autres termes : stocker l’eau ne sauvera pas l’agriculture des canicules… Et va retarder le passage à des cultures plus adaptées à la nouvelle donne climatique. Les sénateurs ont pourtant enfoncé le clou, en proposant un doublement des objectifs de stockage d’eau d’ici 2030.

Un amendement auquel le gouvernement s’est déclaré défavorable, tout comme pour d’autres modifications proposées par les sénateurs, qui tentent de faire des mégabassines la seule priorité en termes d’usages de l’eau. Même le Medef avait réagi, craignant un « accaparement » de l’eau au détriment des autres activités économiques.

Le ministère affirme, lui, qu’il souhaite mettre en place cette politique de manière « efficiente et concertée, pour permettre aux agriculteurs d’irriguer les cultures prioritaires ».

« On va détruire les zones humides pour construire des bassines »

Dans le même temps, avec son article 7, le texte risque favoriser la destruction de lieux qui stockent naturellement l’eau : les zones humides. Il sera beaucoup plus facile de mener un projet agricole sur une zone humide considérée comme déjà dégradée. « On va détruire les zones humides pour construire des bassines », déplore Tanguy Martin, qui suit le projet de loi pour Terre de liens.

« Plus de 40 % des zones humides déjà dégradées pourront être achevées », estime FNE. Pourtant, leur utilité pour atténuer les effets du changement climatique n’est plus à prouver. Elles jouent le rôle d’éponge en cas de crues et restituent l’eau en cas de sécheresse. « On sait que ce sont des zones plus fraîches qu’il faut préserver, dit Stéphane Galais. Vouloir les détruire, agronomiquement, c’est nul. » Sur ce point, le ministère n’a pas souhaité répondre.

« Ce texte montre à quel point l’agriculture peine à se transformer, à s’adapter au changement climatique et à réduire sa dépendance à l’eau », résume Alexis Guilpart. Et ce n’est pas le Sénat qui changera la donne. « La majorité de droite et du centre va se ranger comme un seul homme derrière Laurent Duplomb, je ne vois pas la possibilité de faire passer le moindre amendement », prédit le sénateur socialiste Jean-Claude Tissot.

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