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EnquêteAlimentation

Le Nutri-score instrumentalisé par l’extrême droite italienne

Un Nutri-score D sur l'emballage d'un produit transformé dans un rayon d'un supermarché Super U, en septembre 2022.

Études controversées, pressions, menaces de mort... Le projet d’imposer ce système d’étiquetage nutritionnel en Europe se heurte aux lobbies, notamment en Italie.

Pour elle, il s’agit d’un système qui « induit les consommateurs en erreur », ni plus ni moins. Safe Food Advocacy Europe, une organisation européenne, juge très sévèrement le Nutri-score dans un rapport publié le 22 septembre. Même les modifications apportées récemment à l’algorithme du dispositif ne trouvent pas grâce à ses yeux.
 
Cet étiquetage nutritionnel, initié par la France et désormais utilisé dans sept pays européens, pourrait être imposé à tous les produits alimentaires en Europe en 2023. La Commission européenne planche actuellement sur la question. Objectif : aider le consommateur à choisir les aliments les plus sains. Le logo doté de cinq lettres (de A à E) et de cinq couleurs (du vert foncé au rouge) permet de repérer facilement les aliments en fonction de leur qualité nutritionnelle. Plusieurs centaines de marques l’affichent déjà sur l’emballage de leurs produits.

 
Or, l’outil serait « inefficace », avec « des incohérences, des lacunes et des défauts » et « basé sur des critères incomplets et trop simplistes », selon Safe, qui se présente comme la « seule ONG basée à Bruxelles spécialisée dans la protection et la représentation des consommateurs européens dans le secteur alimentaire »

Luigi Tozzi, directeur adjoint de Safe, s’explique auprès de Reporterre : « Notre rapport montre qu’il existe une corrélation entre des aliments ultratransformés et des scores positifs avec le Nutri-score [1], au-delà du type de classement qui est donné. » Il estime que le système d’étiquetage nutritionnel le plus adapté devrait éviter de promouvoir des aliments ultratransformés.

« L’étude compare ce qui n’est pas comparable »

 
« Nous ne sommes pas du tout d’accord avec les éléments présentés dans ce rapport, répond Lisa Faulet, chargée de l’alimentation à Consommation, logement et cadre de vie (CLCV), l’une des principales associations de consommateurs françaises. Parce que l’étude compare ce qui n’est pas comparable : elle met en parallèle le Nutri-score avec d’autres logos comme Nova ou Siga. Or, ces outils analysent le degré de transformation des aliments, quand le Nutri-score s’intéresse uniquement à l’aspect nutritionnel. »

Safe considère que le Nutri-score pourrait être dangereux, car il ne prend pas en compte les additifs, colorants et perturbateurs endocriniens. Et pointe l’exemple du Coca‑Cola light classé B tandis que du jus d’ananas obtient un C parce que riche en sucre. « Le Nutri-score a pour but de comparer des produits d’une même catégorie entre eux, pas avec d’autres catégories », rectifie Lisa Faulet.

Muesli classé A par le Nutri-score. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/The RedBurn

 
La CLCV, qui ne connaissait pas cette organisation, pointe un élément qui l’interpelle à propos de Luigi Tozzi et de Floriana Cimmarusti, secrétaire générale de Safe : tous les deux sont italiens. « Luigi Tozzi a travaillé pour Confagricoltura [Confédération nationale agricole italienne] et Copa Cogeca [lobby des agriculteurs productivistes européens] pendant des années. » Comme le prouve un document de mai 2021 qu’il a élaboré pour mettre en garde l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) sur... les risques potentiels d’une réduction élevée des pesticides.

En Italie, le Nutri-score quasi banni de chez Carrefour

Depuis plusieurs mois, l’Italie mène un combat acharné contre le Nutri-score français, estimant qu’il pénalise injustement ses produits emblématiques comme l’huile d’olive, le jambon de Parme ou encore le gorgonzola...

En août dernier, l’Autorité de la concurrence italienne a ainsi contraint Carrefour Italie à limiter l’affichage du logo Nutri-score, jugé préjudiciable aux produits traditionnels italiens (décision consultable en italien). Seul un nombre limité de produits Carrefour continuent à arborer encore le Nutri-score dans les magasins italiens.

« Prends garde, ton heure est venue », « Tu vas mourir bientôt »

Le Nutri-score déplaît. Serge Hercberg, épidémiologiste de la nutrition, en sait quelque chose : « J’en ai déjà vu pas mal depuis que je fais de la santé publique, raconte celui qui est considéré comme le père du Nutri-score français. Mais avec les discussions européennes en cours pour adopter en 2023 un logo nutritionnel obligatoire pour l’Europe, je suis confronté à de nombreuses insultes, dont certaines à caractère antisémite, via les réseaux sociaux. Ce qui est nouveau, c’est qu’apparaissent dans le discours des menaces de mort : “Prends garde, ton heure est venue”, “Nutri-score, c’est de la merde. Tu vas mourir bientôt”... »

Selon Serge Hercberg, le Nutri-score fait l’objet d’une instrumentalisation politique en Italie, notamment par les partis d’extrême droite et populistes pour des raisons électoralistes. Le Nutri-score a été l’un des thèmes de la récente campagne des élections générales italiennes, remportées par l’extrême droite.

Face aux pressions des lobbies, de nombreux scientifiques et ONG appellent le gouvernement français à défendre le logo anti-malbouffe et le Parlement européen à l’imposer en Europe. Leur pétition a déjà recueilli plus de 34 000 signatures.


 

Vers un Nutri-score amélioré

Le Nutri-score est perfectible, ses promoteurs le reconnaissent bien volontiers. Il a ainsi fait l’objet d’améliorations en juin dernier, qui devraient être mises en œuvre par les industriels dans les prochains mois. Les produits à forte teneur en sel ou en sucre sont désormais classés plus sévèrement, en catégorie E ; fini les céréales du petit déjeuner classées en A si elles ont une teneur élevée en sucre ; les produits laitiers sucrés sont pénalisés par rapport à ceux non sucrés ; les huiles végétales avec de faibles teneurs en acides gras saturés sont mieux notées ; même chose pour les pains aux céréales complètes ; etc. Ce nouvel algorithme devrait permettre au consommateur d’affiner ses choix pour manger plus sainement.

L’association Safe réagit

Votre article met gravement en cause notre organisation « SAFE - Safe Food Advocacy Europe », en laissant entendre qu’il s’agit d’une association quasiment inconnue, œuvrant pour le compte d’un lobby d’origine italienne ayant des liens avec l’extrême-droite et visant, au moyen d’une instrumentalisation politique, à faire échec au Nutri-score afin de protéger différents produits italiens. La vérité est toute autre.

Tout d’abord notre organisation n’est pas inconnue puisqu’il s’agit d’une association européenne de consommateurs représentant des organisations issues de 15 Etats membres différents, et dont les employés sont originaires de différents pays de l’Union européenne. Le fait que la direction de SAFE soit composée de personne de nationalité italienne est indifférent de nos actions et activités de plaidoyer, qui visent la protection de tous les consommateurs européens. SAFE est en outre la seule ONG de ce type établie à Bruxelles et spécialisée exclusivement dans le secteur alimentaire. Notre secrétaire générale, Floriana Cimmarusti, est actuellement élue par le Parlement européen et le Conseil européen au conseil d’administration de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et y est la seule représentante des organisations de consommateurs européennes.

Alors que suite à votre prise de contact par mail, nous vous avions donné très précisément notre position, celle-ci n’a pas été correctement reprise et l’action qui nous est attribuée ne correspond pas à la réalité. Il est donc essentiel de rétablir la position figurant dans notre rapport démontrant qu’il existe une corrélation entre des aliments ultra-transformés et des scores positifs avec le Nutri-Score, au-delà du type de classement qui est donné. Le problème des aliments ultra-transformés est la perte de nutriments qui se produit lors du processus de production. Un système qui fournit des allégations nutritionnelles comme le Nutri-Score ne peut pas promouvoir un mode de production qui enlève d’abord les nutriments et les réintroduit ensuite avec des composés chimiques. C’est l’élément clé de notre rapport omis dans votre article. En outre, de nombreuses études établissent désormais une corrélation entre la consommation d’aliments ultra-transformés et des problèmes de santé. Le consommateur est convaincu qu’il achète des produits à bonne valeur nutritionnelle sans que cela ne soit réellement le cas, notamment à cause du Nutri-Score.

Le système d’étiquetage nutritionnel le plus adapté devrait éviter de promouvoir des aliments ultra-transformés, ne pas avoir de règles de notation favorable inconnues du consommateur (voir le cas de la boisson chocolatée et des produits à frire), prendre en compte la quantité de tous les nutriments positifs contenus dans un aliment, avoir des règles de calcul identiques pour les produits à un ou plusieurs ingrédients, se référer à la portion commercialisée du produit avec un avertissement sur la quantité à consommer pour une alimentation équilibrée.

Le rapport établi par notre organisation résulte d’études visant à protéger au mieux la santé des consommateurs. Il ne s’agit donc pas ici d’une quelconque instrumentalisation politique, SAFE - Safe Food Advocacy Europe étant apolitique et n’ayant aucun lien, ni avec l’extrême-droite, ni avec de quelconques menaces. Quant à notre Directeur adjoint Luigi Tozzi, il n’a jamais été employé chez Copa Cogeca, ni élaboré le document évoqué dans votre article.

La réponse de Reporterre :

Nous avons donné la parole à Safe food advocacy Europe dans notre article et bien repris sa position, à savoir que le Nutri-score favorise, dans certains cas, des aliments ultratransformés, et qu’il ne s’agit donc pas du système d’étiquetage le plus adapté.

Par ailleurs, Luigi Tozzi, directeur adjoint de Safe food advocacy Europe, se présente sur son compte Linkedin comme vice-président du groupe de travail « agriculture biologique » au sein de la COPA-COGECA de mai 2017 à février 2022.

Enfin, nous n’écrivons nulle part que Safe food advocacy europe est instrumentalisé par l’extrême-droite italienne. En revanche, nous apportons plusieurs éléments montrant que l’Italie mène bien un combat acharné contre le Nutri-score français depuis plusieurs mois.

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