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EntretienLuttes

« Le carnaval est une fête qui a enrichi les luttes écologistes »

Une « déambulation » déguisée contre le projet de LGV Lyon-Turin à Détrier, en Savoie, le 23 août 2024.

Associé à Mardi gras, qui tombe cette année le 4 mars, le carnaval est aussi un outil de lutte militant. Joyeux et insubordonné, il a revitalisé les manifestations populaires, explique l’auteur Sacha Todorov.

Sacha Todorov est auteur, metteur en scène de théâtre et chercheur indépendant. Ses recherches (sur les carnavals militants ou le « théâtre réhabitant ») comme ses pièces (Robin des bois ou sur la défense des communs au Moyen Âge) portent sur les luttes sociales, écologistes et la transmission de leur mémoire.



Reporterre — Le 3 mars 2013, des militants de la zad de Notre-Dame-des-Landes défilaient en compagnie de marionnettes géantes d’animaux sauvages pour protester contre la construction d’un aéroport, incarné, lui, par une vieille carlingue Vinci. Pourquoi la date est-elle importante dans l’histoire des carnavals militants en France ?

Sacha Todorov — Je les appelle « carnavals militants » puisqu’ils sont nommés ainsi par leurs organisateurs et organisatrices, et qu’ils sont préparés spécifiquement dans une perspective militante. Pour cette pratique, 2013 est une date charnière en France : selon mes recherches, il y en avait moins d’une dizaine dans les années 2000, contre plus de 40 entre 2013 et 2019, la plupart ayant eu lieu à la zad ou en soutien à celle-ci.

La fête de ce jour consista principalement en un défilé allant du village de Notre-Dame-des-Landes jusqu’à la zad : il s’agissait à la fois pour les sympathisants et sympathisantes d’avoir une occasion de se rassembler, et de fournir aux médias une image plus positive de cette lutte à un moment où elle était en grande difficulté. Ce qui m’a intéressé, c’est que chacun est parvenu à actualiser l’imaginaire du carnaval (fête des humbles contre les puissants, transgression des interdits et des lois…) pour le mettre au service de cette lutte : la pratique traditionnelle des déguisements ou de dessins d’animaux prenait un sens particulier dans cette lutte écologiste, dont le slogan était « Tritons crété-e-s contre béton armé ».

10 février 2018 : bûcher du «  caramentran  » de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, à l’occasion du carnaval organisé pour fêter l’abandon du projet. © JS Evrard / AFP

De même, le carnaval peut être une fête où l’on donne à voir le monde dont on désire l’avènement : les participants et participantes ont appliqué cette idée en « libérant » lors de ce carnaval le carrefour des Ardillières, qui était tenu par les forces de l’État. Même si cette libération n’a duré que quelques heures, elle a pu donner un avant-goût de ce que serait la zad dans un avenir souhaité.


Votre enquête montre que le carnaval, à partir des années 1980, est devenu « une pratique militante à part entière ». Alors pourquoi avoir remonté le fil de l’histoire jusqu’aux années 1960 ?

Lors de cette enquête, je me suis assez vite rendu compte qu’il y avait une filiation au cours des quarante dernières années entre des événements contestataires qui se nourrissaient les uns les autres, dans une forme de contre-culture.

De l’Angleterre à la France, notamment. Dans ce pays, il y a eu des carnavals militants dans le cadre des mouvements antimilitaristes des années 1980, vers la fin de la guerre froide, puis des mouvements écologistes et sociaux contre les grands programmes de construction d’autoroutes votés par Margaret Thatcher. La figure de Jay Jordan, cofondateur du collectif Reclaim the Streets  Reprenez les rues »], est emblématique de cette époque. En s’installant à la zad de Notre-Dame-des-Landes dans les années 2000, il a favorisé un transfert des mémoires militantes de l’Angleterre vers la France. Pour lui, la force du carnaval, c’était d’être aussi dans la proposition d’alternatives dans la construction des imaginaires.

Au cours des années 1990, cette « vague » anglaise s’est jointe au mouvement altermondialiste, et a participé à l’organisation des grands contre-sommets — notamment le Carnival Against Capital (« Carnaval contre Capital ») en 1999, une série de grandes actions de désobéissance civile contre les centres financiers mondiaux de la planète, qui marquèrent les esprits.

18 juin 1999 : Carnival Against Capital, blocage de la City de Londres. © Sonja Kellenberger

Pour aller à la source du carnaval comme outil militant, il faut remonter jusqu’aux années 1960, avec la diffusion de L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, de l’historien russe Mikhaïl Bakhtine. Il y a eu une vraie rencontre entre ce livre et le Moment 68 : en faisant du carnaval — parfois de manière idéalisée — la grande fête du peuple contre les élites, Bakhtine a créé une sorte de répertoire au sein duquel les mouvements contestataires de l’époque ont puisé. Avant cette date, le carnaval n’était plus qu’une fête chrétienne, soit peu politisée, soit tombée en désuétude.


Vous expliquez dans votre livre que les carnavals empruntent à une tradition plurimillénaire, mais qu’ils s’inscrivent aussi dans le « répertoire d’action collective des nouveaux mouvements sociaux ». Que voulez-vous dire par là ?

La notion de « répertoire d’action collective » fut inventée par le sociologue Charles Tilly pour désigner l’ensemble des actions dont les groupes peuvent se servir pour se faire entendre : manifestations, grèves, etc. À partir des années 1960, les nouveaux mouvements sociaux (antimilitaristes, antinucléaires, féministes, etc.) ont développé de nouvelles formes de luttes : sit-in, concerts, manifestations théâtralisées, etc. Ce qui est surprenant avec le carnaval, c’est qu’il relève du répertoire « ancien » — au Moyen Âge, il servait parfois à exprimer des conflits locaux —, puis est réinventé au sein du répertoire contemporain après être tombé dans l’oubli.

Il répond notamment à une usure des manifestations classiques. D’une part, parce qu’il est ancré dans le plaisir et la fête, revendiqués comme faisant partie intégrante de la lutte. D’autre part, surtout pour les carnavals anglais, parce qu’il est marqué par la désobéissance civile et/ou l’action directe (blocage des routes, des centres financiers, etc.), et par l’autogestion et la démocratie directe, aux antipodes des manifestations déclarées et organisées verticalement par un parti ou un syndicat.


Il y a eu aussi des oppositions au carnaval comme outil de lutte militant…

Oui, je cite dans mon livre la méfiance de certains Gilets jaunes pour ce qui pourrait ressembler à « une révolution pour de faux » — un doute déjà présent au sein du mouvement altermondialiste. Mais faire la révolution pour de faux, est-ce l’épuiser ou la préparer ? Ce débat est aussi ancien que le carnaval, aussi bien du côté des contestataires que de celui de l’ordre en place ! Il n’y a pas de réponse en soi. Tout dépend de la façon dont les carnavaliers et carnavalières s’en emparent.

Une «  déambulation  » déguisée contre le projet de LGV Lyon-Turin à Détrier, en Savoie, le 23 août 2024 © Maxime Gruss / Reporterre

Par ailleurs, même si les revendications des Gilets jaunes étaient très variées, ce mouvement a présenté parfois des convergences avec le mouvement altermondialiste des années 1990, aussi bien sur le fond — exigence de démocratie réelle, critique de la mondialisation, rejet de la domination des ultrariches —, que sur la méthode — refus de la manifestation traditionnelle, usage de l’action directe, déplacement de l’action au cœur de lieux symboliques (les centres financiers en 1999, les Champs-Élysées en 2018), etc.


Aujourd’hui, ces carnavals semblent loin, avec l’essor de l’autoritarisme impérialiste et la normalisation de l’extrême droite…

Après les attentats du 11 septembre, qui bridèrent le mouvement altermondialiste, l’effet Covid s’est fait fortement ressentir, et a malheureusement brisé un certain élan des luttes écologistes et sociales des années 2010 — la répression pénale et policière a bien sûr également joué un rôle.

Je pense aussi qu’il y a dans cette impression de fin de la contestation un effet de la « bollorisation » des médias, qui éclaire davantage l’extrême droite et sa prétendue normalisation, que les mouvements contestataires vivaces.

Personnellement, en tant qu’homme de théâtre, je partage avec les militants l’idée que l’important, c’est déjà de rassembler les gens, et de construire petit à petit des communautés qui prennent conscience d’elles-mêmes. C’est un combat très politique aujourd’hui, quand les subventions publiques aux lieux culturels rassembleurs sont fortement réduites, tout comme l’est l’écriture de l’histoire. On ne se positionne pas politiquement sans connaissances historiques, donc c’est un combat central. Ne laissons pas l’extrême droite le recouvrir avec ses mythes éculés.
 

De la City à la zad — Une brève histoire des carnavals militants, de Sacha Todorov, aux éditions Classiques Garnier Flammarion, janvier 2024, 196 p., 24 euros.

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