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Le jour où Reporterre a largué les amarres

9 septembre 2013 / Hervé Kempf (Reporterre)




Le récit relatant les raisons qui m’ont poussé à quitter le quotidien du soir où je travaillais depuis 1998 a rencontré un intérêt inattendu : Adieu Le Monde, vive Reporterre a été lu plus de 82 000 fois [au 22 avril 2014] sur le site du "quotidien de l’écologie", et de nombreuses fois, sans doute, sur les sites qui l’ont reproduit (la reprise des articles de Reporterre est libre, les sites repreneurs étant invités à respecter les règles de Creative Commons).

Il a suscité une foultitude de tweets et des centaines de courriels. Les uns et les autres exprimaient dans leur immense majorité un soutien à la démarche entreprise. Je remercie chaleureusement toutes et tous, et tâcherai de répondre directement à chaque courriel.

Le journal Le Monde a réagi à mon récit par un communiqué et par un article du médiateur du journal, Pascal Galinier, intitulé « Verts de rage ».

Pour ceux qui n’auraient pas le temps de le lire, en voici un bref résumé : « … départ très médiatisé… écolo-chroniqueur vedette… petite musique dissonante, militante… rupture soigneusement mise en scène… réquisitoire… site internet écologiste militant… vraie-fausse ‘clause de conscience’… quant à la conscience… examinons les faits… ex-confrère… a été sur place en payant son voyage… complotite… insinuation délirante et infamante… vieux confrère… ses critiques… sûrement pas complètement étranger… fanatisme idéologique… bon débarras… ».

Je n’ai pas de commentaire à ajouter à cette analyse.

Je remercie Pascal Galinier de l’hommage indirect qu’il rend à mon article : il a sans doute jugé que celui-ci était parfaitement clair et informé, puisqu’il n’a pas pensé utile de me passer un coup de téléphone pour vérifier tel ou tel point, demander une précision, poser les questions que pouvait soulever telle ou telle phrase.

J’assure par ailleurs Pascal Galinier qu’il reste, malgré la différence de points de vue qui semble s’être esquissée entre nous, mon “confrère", et non mon "ex-confrère". La qualité de journaliste ne découle pas de l’appartenance à tel ou tel média, mais de la détention de la carte de journaliste. Et c’est pourquoi j’ai l’honneur, suivant l’usage qui fait tout le charme de la comédie humaine, de le saluer confraternellement, ainsi que tous les confères et consoeurs, quel que soit leur employeur, qui se sont intéressés à cet événement.

Par ailleurs, on trouvera diverses réflexions sur Internet.

Par exemple, des tweets de Véronique Maurus, journaliste au Monde pendant 37 ans, et qui en a été la "médiatrice" entre 2007 et 2011, juste avant notre confrère Pascal Galinier :

On trouvera d’autres points de vue sous la plume de Patrick Piro, de Politis, de Gilles Luneau, de Global Magazine, de Guillaume Malaurie, du Nouvel Observateur, de Jean-Luc Porquet, du Canard enchainé, de Jade Lindgaard, de Mediapart, ainsi que deux entretiens avec Marine Jobert, du Journal de l’Environnement, et Isabelle Hanne, de Libération.

Il m’a aussi été donné de participer à une discussion très stimulante avec Eric Dupin, Jean-Marc Manach et Daniel Schneidermann, diffusée par Arrêt sur Images autour des questions : « Qu’est ce qu’un journaliste neutre ? Qu’est-ce qu’un journaliste "impavide" ? Qu’est-ce qu’un journaliste engagé ? L’objectivité existe-t-elle ? »

Les ZAD informatives

Je n’attendais pas que mon texte reçoive un tel écho. Il visait d’abord à informer les lecteurs qui suivaient la "Chronique Ecologie", les visiteurs de Reporterre, ainsi que les lecteurs de mes ouvrages. Les informer de mon départ et de la nouvelle aventure que nous entreprenions : un média sur l’écologie.

Et c’est cela qui importe aujourd’hui. Les amarres sont larguées. Le canot, construit avec des amis dans les heures de loisir, s’est préparé à la haute mer. Malgré des moyens insignifiants, il n’en est pas moins soigneusement caréné, accastillé, équipé. Il a fait des sorties modestes dans la rade, gagnant de jour en jour l’estime d’amateurs devenus souvent fidèles. Et voici qu’il franchit la jetée qui protégeait la rade de la houle et des tempêtes de l’océan. Sur le quai, une foule inattendue a crié des vivats, a fait sonner la sirène, certains ont même chanté des "oh hé, hé hisse hé ho", encourageant l’équipage et ceux qui s’y sont embarqués.

Mais c’est un bateau magique que celui-là, comme tous les canots qui tentent la traversée de l’océan parce qu’à terre, il y a trop de liens et de sujétions ligotant les marins libres. C’est un bateau qui peut grandir, qui peut embarquer en pleine mer de nouveaux passagers, qui peut gagner les îles où d’autres pirates ont créé des ZAD informatives - zones autonomes de diffusion informatives -, et naviguer de conserve dans les mers bleues de la liberté...

Connaissez-vous Hakim Bey ?

Un auteur mystérieux - il est même possible qu’il n’existe pas - qui a publié naguère un texte passionnant, Zone autonome temporaire dont voici le début :

« Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un ’réseau d’information’ à l’échelle du globe : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d’îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s’approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des ’communautés intentionnelles’, des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse. »

Hakim Bey comprend le net comme l’espace privilégié où peuvent apparaître et disparaître les zones d’autonomie temporaire qui sont selon lui le nouveau mode de mise en oeuvre des rébellions actuelles. A vrai dire, le projet de Reporterre se sépare de cette vision, parce qu’il espère bien ne pas être temporaire, afin de contribuer durablement à dissoudre les sujétions paralysantes qui dominent sur le continent. Mais l’image du réseau pirate convient assez bien à ce que l’on pourrait imaginer de l’avenir : que des sites autonomes par rapport au système médiatique oligarchique parviennent, en coopérant, à reproposer aux citoyens une vision cohérente d’un autre monde possible, celui du post-capitalisme.

Mais je m’arrête ici. Nous sommes dans notre petit canot, et pour l’instant, il nous faut seulement assurer notre survie sur l’océan immense. Voici les outils qui vont permettre notre navigation.

Règles de navigation pour survivre dans l’océan médiatique

Le premier outil, c’est une boussole toute simple : Reporterre est un instrument d’information. S’il produit et diffuse de l’information nouvelle et utile, il restera à flot et poursuivra sa route. Sinon, il coulera.

Le cap est fixé : rendre compte de la crise écologique et de ses causes, par les informations et par les réflexions. Le drapeau est déployé visiblement : nous pensons que la crise écologique est le facteur dominant l’époque, autour duquel doivent se réorganiser les activités humaines, qu’elles soient culturelles, politiques, ou économiques.

Mais la seule façon pour en convaincre et être utile, c’est de produire des informations exactes et des idées pertinentes.

Ces informations, nous les organisons en cinq volets :

- Infos proprement dites. Elles sont de deux catégories : produites par nous ou à notre demande (et alors Reporterre est indiqué après le nom de l’auteur), ou envoyée par des associations ou des organismes et que nous reprenons parce qu’elles apportent une nouvelle originale - même si on y trouve un point de vue marqué : la mention Reporterre ne figure alors pas dans la ligne indiquant, sous le titre, quel est l’auteur. Titres et chapô sont de nous, et il arrive que l’on corrige l’orthographe du texte.

- Tribunes. Elles développent une analyse ou une réflexion originale et stimulante. Elles expriment l’opinion de leur signataire, et cet espace accueille des points de vue qui peuvent être contradictoires : c’est un lieu de débat, une plate-forme de réflexion sur les thèmes écologiques.

- Alternatives. Il s’agit d’informations, mais qui expriment une initiative, une solution ou une innovation sociale ou technique. Parce qu’on ne peut pas seulement, même si c’est indispensable, relater la dégradation de l’environnement et enquêter sur ses agents, mais qu’il faut aussi montrer la créativité et l’énergie que déploie la société pour vivre sans saccager la planète.

- A découvrir. Livres, films ou spectacles intéressants pour la réflexion écologique, et événements activistes ou de discussion collective. Ils entrent en mémoire dans La bibliothèque de Reporterre et dans Les événements de Reporterre.

- Une minute, une question. Des interviews courtes, réalisées à la volée, à écouter.

Cette rubrique vient de susciter deux réactions : « S’il vous plait, pouvez-vous arrêter de mettre systématiquement la photo de l’auteur de l’article : on se fait un avis sur l’allure qu’elle (il) a / avant de lire, alors que tout dépend de la photo / et qu’il vaudrait mieux que tout dépende des arguments de l’article ! », écrit B.B. Bon, on va discuter de cette idée en rédaction.

Deuxième réaction : l’interview de Luc Guyau, ancien président de la FNSEA, suscite le courroux de M.P. : « Une agriculture ’qui nourrirait le monde’ ne sera pas avec lui biologique. Tout au plus pourra-t-elle selon lui s’en inspirer. Ben voyons ! Depuis plus de quarante ans que l’on nous bassine, malgré de nombreuses études, avec ce mensonge pour faire la belle vie à l’agroindustrie, aux Pharmalobbies (qui se rèjouissent de nos maladies) et aux complexes militaro-industriels ! Bien dommage que voulant faire de l’info vous vous fassiez mine de rien ( et inconsciemment j’espère) le relais de telles mafias criminelles ».

Ceci nous permet de redire que vont s’exprimer sur Reporterre beaucoup de gens qui ne partagent pas notre analyse de la situation, mais qu’il est quand même intéressant d’entendre, ne serait-ce que parce que leurs idées évoluent. Et quand les choses ne sont pas claires, comme en 2010 à propos du gaz de schiste, eh bien on recueille les différents points de vue, tel que celui-ci en faveur de l’exploitation de ce combustible. Sur plein de sujets, on accueillera les points de vue divergents, et sur d’autres, où la pensée dominante dispose largement de lieux pour s’exprimer, on ne se sentira pas obligé de lui faire une place.

Pas de règle absolue, on écoutera ce que vous nous direz sur planete (arobase) reporterre.net, on en discutera en rédaction, la qualité de l’information finale étant le critère principal.

Ainsi, nous entamons aujourd’hui même, en public, sous vos yeux, la négociation avec M. Ayrault pour qu’il vienne faire son coming out sur Reporterre : "Oh oui, désolé, c’était trop bête, cette idée d’aéroport, je vire écolo pour la France de 2025". Bienvenue sur Reporterre, Monsieur Ayrault...

La métaphore du boulanger

Au fait, pas de forum, sur Reporterre. On ne sait pas s’il y en aura un jour, mais ce qui est certain, c’est que c’est aujourd’hui impossible. Pourquoi ? Parce que cela requiert du temps à gérer, lire, modérer, etc. Et le temps disponible, qui est notre ressource la plus rare, on veut le consacrer à la recherche d’informations et à leur présentation. Nous sommes une bande de personnes de bonne volonté. Moi, d’abord, nouveau chômeur, et Thierry, Joseph, Pascale, Véronique, Olivier, Barnabé, qui ont des boulots ailleurs, et ne peuvent consacrer que peu de temps au site.

Donc, tout le temps disponible, on le consacre à l’information. On lit vos courriels, ils sont très utiles, on essaie d’y répondre, mais si vous voulez vous exprimer sur Reporterre, le mieux est d’écrire des textes réfléchis et soupesés que l’on sera ravis de publier en Tribunes...

Et l’on voudrait étendre ce temps disponible, embaucher un jeune journaliste à mi-temps pour quatre mois (tout prochainement, c’est quasi bouclé), publier les camarades journalistes qui nous proposent avec enthousiasme des bons sujets (en rémunérant - modestement - ces "piges"), embaucher telle autre journaliste expérimentée, embaucher le rédacteur en chef - votre serviteur -, etc. Sans compter qu’il faut payer le téléphone, les billets de train pour les reportages, les cartouches d’imprimantes, la location d’un local... On fait tout dans la sobriété heureuse, mais sobriété ne veut pas dire vivre de l’air du temps.

Autrement dit, pour produire de l’information, il faut du travail, et le travail, il faut le payer. Il est normal de payer son pain parce que le boulanger a travaillé pour le faire et a acheté de la farine ; de même, il est normal de payer l’information parce que les journalistes ont travaillé pour la produire. Nous faisons le pari qu’une large part de nos recettes viendra du soutien des gens qui enverront autant d’euros qu’ils l’estimeront juste, car ils comprendront que c’est utile. A nous de produire l’information, à vous de lui permettre d’être libre.

Misère, cet article est beaucoup trop long. Bon, l’actualité du quotidien de l’écologie parlera mieux que de longs discours. Du nouveau à venir... ça va être bien, promis...


Pour soutenir l’information libre sur l’écologie et Reporterre :




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Première mise en ligne sur Reporterre le 8 septembre 2013.

Illustrations :
- Dessin : nayazyke.ru
- Photo du canot : Ministère de la défense
- Bateau de pirates : B 52
- Peinture de N.C. Wyeth : Null entropy
- Planète en crise : Perceval
- Jean-Marc Ayrault : lamontagne.fr
- Sobriété heureuse : faireailleurs.org
- Boulanger : Gabfle

Lire aussi : Un nouveau logo pour Reporterre

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