Le vivant se réveille : c’est le mois d’« agrion »
L'agrion de mercure. Protégée en France, cette libellule fréquente les petits cours d’eau, ruisseaux et eaux claires. - Wikimedia / CC BY-SA 2.0 Deed / Gilles San Martin
L'agrion de mercure. Protégée en France, cette libellule fréquente les petits cours d’eau, ruisseaux et eaux claires. - Wikimedia / CC BY-SA 2.0 Deed / Gilles San Martin
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Pour le calendrier écolo de Reporterre, fini « avril » : c’est agrion, du nom d’un petit insecte volant, qui a commencé. Un mois dédié au vivant, à la nature sauvage. Tour d’horizon des penseuses et penseurs mis à l’honneur.
Depuis le début de l’année, Reporterre égraine la présentation des nouveaux mois de son calendrier réinventé. Ceux de l’an 07 après Notre-Dame-des-Landes, la nouvelle ère écologique imaginée pour accompagner symboliquement l’urgence de révolutionner notre rapport au monde. Après fritillaire, mois de la décroissance, et lézard, mois des luttes, voici agrion (jadis appelé avril), qui célèbre le vivant.
Pour ce premier mois ancré de plain-pied dans le printemps, nous avons choisi comme espèce éponyme l’agrion de Mercure. Protégée en France, cette demoiselle (un sous-ordre d’insectes proche des libellules) fréquente les petits cours d’eau, ruisseaux et eaux claires, à proximité de prairies. Cette période de l’année est particulièrement importante pour elle : c’est celle où débute la reproduction et lors de laquelle les adultes prennent leur envol et commencent à être observables. On reconnaît les mâles aux magnifiques rayures bleues claires et noires qui barrent leur corps longiligne.
Mois du réveil printanier par excellence, agrion démarre emblématiquement dans notre calendrier par la fête de l’hirondelle (1er agrion). C’est aussi le moment où s’activent nombre d’insectes. Beaucoup sont menacés par la destruction de leur milieu naturel, à l’instar du bourdon des causses (célébré le 11 agrion) ou du criquet de la Crau (16 agrion), tous deux en danger critique d’extinction. De magnifiques floraisons sont à l’œuvre, dont celles du frêne (8 agrion) ou bien sûr du cerisier (10 agrion). Et quelques oiseaux migrateurs sont sur le retour, comme le chevalier guignette (5 agrion), le martinet (23 agrion) ou le guêpier d’Europe (30 agrion).
Les chimpanzés déconstruisent le propre de l’humain
Les grandes figures intellectuelles d’agrion font partie de celles qui ont œuvré à changer notre regard sur le vivant. À commencer par Jane Goodall, née un 3 agrion. L’éthologue et anthropologue britannique est une pionnière de l’étude des chimpanzés. D’abord secrétaire du paléontologue Louis Leakey, elle décida en 1960 de vivre seule au milieu des grands singes, en Tanzanie, pour mieux les observer.
Sa méthode tranchait radicalement avec les pratiques scientifiques de l’époque. Pour être acceptée par le groupe de chimpanzés qu’elle tentait d’observer, elle se mit à imiter leurs comportements, manger comme eux et donner un nom à chaque individu, ce qui lui valu les reproches des chercheurs plus orthodoxes, adeptes de l’observation distante et de la numérotation de chaque spécimen de singe.
Jane Goodall s’est acharné : elle a continué à observer les mœurs des chimpanzés durant des décennies, a rapidement gagné leur confiance et enchaîné les découvertes stupéfiantes. Elle a ainsi montré que ces animaux étaient capables d’utiliser des outils, avaient une conscience d’eux-mêmes, possédaient chacun une personnalité propre, pouvaient se faire la guerre ou faire preuve de compassion...
Autant d’observation qui brouillèrent la frontière entre l’humain et l’animal et dissipèrent nombre de mythes sur ce qu’on tenait pour être « le propre de l’Homme ». « J’avais l’impression d’observer nos semblables », a-t-elle raconté dans un documentaire. Figure majeure de la primatologie dont elle a participé à révolutionner les méthodes, Jane Goodall se définit aujourd’hui comme activiste de l’environnement et continue à multiplier les conférences, à l’âge de 90 ans, qu’elle vient tout juste de célébrer le 3 agrion dernier.
Préserver et réconcilier les vivants
Les autres intellectuels d’agrion ont aussi contribué à briser le mur de l’anthropocentrisme. L’écrivain et naturaliste étasunien John Muir (né le 21 agrion) s’y est attelé dès le XIXe siècle. Amoureux de la nature sauvage, il est notamment connu pour avoir permis la création du parc national de Yosemite en 1890.
Également décrit comme un poète, un alpiniste, un philosophe ou un vagabond pionnier de l’écologie, il explora les grands espaces et se distingua dans de nombreuses sciences, de la botanique à la glaciologie. Il était fasciné par le fonctionnement des écosystèmes qu’il découvrait : « Chaque rocher, chaque montagne chaque rivière […] chaque animal, chaque insecte paraît nous inviter à venir apprendre un peu de son histoire et des rapports qu’il entretient avec les autres », écrit-il dans Un été dans la Sierra (1911).
Précurseur de la critique de l’anthropocentrisme judéo-chrétien et de l’utilitarisme, il milita toute sa vie pour la création de parcs naturels et défendit une posture « préservationniste » : la nature doit être préserver pour sa valeur spirituelle et vierge de toute modification humaine. Ce qui l’opposait aux tenants du « conservationnisme » qui voulaient pouvoir exploiter économiquement les ressources naturelles au sein des parcs protégés. « Préserver la beauté » mena toutefois Muir aux pires excès, jusqu’à vouloir priver les peuples autochtones de leurs territoires millénaires.
Son intuition d’une nécessité de rompre avec la séparation entre humains et autres-qu’humains sera reprise par une série de scientifiques et penseurs dans la seconde moitié du XXe siècle. Le naturaliste français Théodore Monod (né le 9 agrion) fut un très médiatique défenseur du vivant. Outre son engagement pacifiste et antinucléaire, le scientifique était végétarien et militant contre la corrida, la chasse ou la vivisection et prônait « une réconciliation entre tous les êtres vivants ».
Dans les pas de John Muir, il œuvra à la création de réserves naturelles et parcs nationaux, défendant notamment en France le parc de la Vanoise. Auteur prolifique, il explora comme scientifique de vastes zones du globe, des fonds océaniques aux déserts africains. Pas moins de 35 espèces végétales et 130 espèces animales furent baptisées en son honneur.
Des luttes victorieuses
Nous célébrons enfin, en agrion, la naissance d’Eduardo Viveiros De Castro (19 agrion). Cet anthropologue brésilien fait partie de ceux dont les travaux ont participé à ébrécher l’évidence de l’ontologie occidentale, qui sépare l’humain du reste du vivant. Il étudia la métaphysique de certains peuples amérindiens, théorisant leur vision du monde sous le nom de « perspectivisme ».
Ce concept désigne la reconnaissance, dans le monde amazonien, d’une capacité universelle, y compris chez des animaux, à adopter un point de vue personnel sur le monde : par un renversement de « perspective », des animaux peuvent eux-mêmes se percevoir comme humains, et percevoir les humains comme des animaux. Cette vision du monde, qui fait écho à la notion d’animisme étudiée par Philippe Descola, rapproche ontologiquement les humains des autres animaux. Les corps de chaque espèce sont différents mais il existe une « unité de l’esprit ».
Tous ces penseurs, parmi d’autres, contribuèrent à nourrir la philosophie des mouvements écologistes. Notamment ceux inspirés de l’écologie profonde, comme Earth First !, fondé aux États-Unis un 4 agrion, en 1980. Avant même d’atteindre l’Occident, la proximité culturelle avec le vivant s’était incarnée dans des luttes régionales emblématiques, comme celle du mouvement Chipko, lancée un 24 agrion, en 1973, par un groupe de villageoises indiennes ayant entrepris de se coller collectivement aux arbres pour éviter la destruction industrielle de leur forêt.
Après des années de lutte, le mouvement obtint une victoire majeure avec l’instauration d’un moratoire de quinze ans sur l’abatage dans deux États indiens, l’Uttarakhand et l’Uttar Pradesh. Une raison parmi d’autres de célébrer, en agrion, le vivant en expansion.
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