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ReportageLuttes

Les Soulèvements de la Terre se jettent à l’eau contre le « mégacanal » Seine-Nord

Une partie des manifestants a réussi à déployer une banderole sur le chantier du Canal Seine-Nord Europe, dans l'Oise, le 11 octobre 2025.

Près de 2 000 personnes ont défilé, samedi 11 octobre dans l’Oise, contre le chantier du Canal Seine nord. La coalition des opposants s’apprête à contester chacun des 107 kilomètres de ce gigantesque chantier.

Thourotte, Montmacq, Longueil-Annel (Oise), reportage

La résistance fleurit, contre le « mégacanal » Seine-Nord Europe. Samedi 11 octobre, au moins 2 000 personnes selon les manifestants (1 000 selon la police) se sont réunies dans l’Oise pour dénoncer la démesure et les dégâts environnementaux de ce projet de canal de 107 kilomètres de long et 54 mètres de large. Il doit être percé en parallèle ou sur le tracé de l’actuel canal du Nord, pour permettre à des péniches géantes de rallier Paris depuis les grands ports du nord.

Paillettes, animaux totems et drapeaux colorés ont déambulé en musique sous un franc soleil à l’appel d’une vingtaine d’organisations. « Le canal Seine-Nord, c’est dix fois le tunnel sous la manche en matière d’excavation de terres », dit une organisatrice au micro. « J’avais une forêt devant chez moi. Ils ont absolument tout détruit. Ça me donne envie de chialer », ajoute Benoît, habitant de la zone, enseignant et militant à la Fédération syndicale unitaire.

Plus de 2 000 personnes, selon les organisateurs, se sont rassemblées à l’appel d’une vingtaine d’organisations. © Pablo Patarin / Reporterre

Le projet, qui pourrait coûter 5 à 8 milliards d’euros d’argent public et doit s’approprier 2 500 à 3 200 hectares de terres selon les sources, prend forme depuis une quinzaine d’années dans une relative confidentialité. Les premières valses de tractopelles, en 2022, à 2 kilomètres de Compiègne à vogue de péniche, ont fait éclore la mobilisation. Autour de militants historiques, réunis dans l’association Mégacanal non merci, des étudiants de l’école d’ingénieur de Compiègne et le groupe régional des Soulèvements de la Terre, se sont agrégés.

Alliances contre « l’empire logistique »

En mai 2025, cette coalition lançait un été des Soulèvements de la Seine, pour faire le lien entre les quatre luttes touchant à son bassin-versant et impliquant « l’empire logistique » qui fait pousser des aménagement XXL, notamment au bord du fleuve [1] Ces mois de mobilisations et les rendez-vous estivaux des luttes, comme les Résistantes, ont fait venir Extension Rebellion, Greenpeace, la FSE, Alternatiba, la Confédération paysanne ou encore Attac, achevant de donner à cette lutte une dimension nationale.

Les collectifs en lutte contre les autres projets d’artificialisation des terres autour de la Seine et en Île-de-France étaient présents à cette manifestation. © Pablo Patarin / Reporterre

Samedi, la vague joyeuse a éclaboussé la quiétude de l’Oise, pendant qu’une cinquantaine de vélos sillonnaient les environs pour distribuer des tracts. Les organisateurs avaient prévu un « surgissement », qui est intervenu après deux heures de manifestation, à Montmacq (Oise).

Au pas de course, sous l’œil d’un hélicoptère de la gendarmerie, les 2 000 manifestants ont délaissé le parcours officiel de la manifestation pour traverser un champ et rejoindre les rives du canal du Nord, en contrebas de la route.

Une partie du cortège a bifurqué à travers champs pour rejoindre le bord du canal. © Pablo Patarin / Reporterre

Là, des radeaux de fortunes, bodyboards, frites en mousses et bouées gonflables ont été sortis du bois et une cinquantaine de personnes se sont jetées à l’eau pour rejoindre l’autre rive, où s’étirent les premiers hectomètres de terrassement du futur chantier et un alignement d’une quinzaine d’engins de travaux.

Plouf et fumigènes

Une équipe de rameurs, en barque, s’ajoutaient à ce grand plouf, et une banderole était déployée pendant qu’une vingtaine de gendarmes mobiles dépassés arrivaient sur le chantier.

À la nage ou sur une embarcation de fortune, des manifestants ont réussi à rejoindre le chantier pour y déployer symboliquement une banderole. © Pablo Patarin / Reporterre

Dans la « mani’fiesta », Vincent, paysan à Nesle (Somme), raconte comment, pour les besoins du chantier, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) préempte les terres alentour. 450 000 euros ont été proposés au propriétaire des 20 hectares qu’il louait avec sa femme, plus du double du prix habituel à l’hectare, affirme l’agriculteur adhérent à la Confédération paysanne.

« J’étais en train de labourer, en décembre 2023, quand une dame de la Safer est venue me dire que ces terres n’étaient plus à moi. Nous ne sommes pas sur le tracé du canal, mais ces terres servent de réserve foncière pour les agriculteurs qui seront expropriés », dit-il.

La gendarmerie n’a pu que regarder les manifestants faire la traversée aller et retour vers le chantier. © Pablo Patarin / Reporterre

Les organisateurs ont réussi à faire grandir la mobilisation contre ce projet titanesque, attirer l’attention des riverains et prévenir le promoteur, la Société du canal Seine-Nord Europe (SCSNE) que les 107 kilomètres de travaux qui s’amorcent seront 107 kilomètres de bataille juridique, militante et économique.

Si aucun « désarmement » du chantier, par le sabotage, n’a été réalisé ce 11 octobre, le mouvement s’est inscrit dans le répertoire désobéissant. La gendarmerie mobile a fermement encadré le cortège et procédé à deux interpellations, dont une en intervenant violemment au cœur même de la manifestation. Les deux personnes interpellées ont été relâchées le lendemain matin, indique une source chez les organisateurs. Elles risquent des poursuites pour dégradation légère et port d’arme (un petit opinel).

Les forces de l’État, qui pointent ici une arme vers le cortège, ont en revanche arrêté deux personnes sur le trajet retour de la manifestation. © Pablo Patarin / Reporterre

En fin d’après-midi, après l’arrivée de la foule au camp installé le temps du weekend sur les terres d’agriculteurs visées par le projet, à Longueil-Annel, un « écureuillage », lui aussi surprise, était organisé sur un des arbres qui jouxtent un bras mort de l’Oise, sur une parcelle appartenant à la Société du canal, selon les organisateurs.

« Ce chantier ne sera jamais sécurisé ni sécurisable »

Une plateforme en palettes a été hissée par la foule à 15 mètres du sol. Elle pourra servir, le moment venu, à installer un campement suspendu pour retarder le chantier. « Les gendarmes ont très peur d’une occupation », a lancé au mégaphone un des « écureuils ».

« Avec cette cérémonie, nous avons annoncé l’occupation future d’un maximum d’arbres pendant toute la période de coupe, qui s’étendra jusqu’au mois de mars », communiquaient dimanche matin les organisateurs sur la messagerie Telegram. Plus tard dans la soirée, plusieurs personnes se sont introduites sur le chantier de Montmacq pour allumer des feux d’artifice — preuve que ce chantier ne sera jamais sécurisé ni sécurisable au vu de sa taille colossale. »

«  Les gendarmes ont très peur d’une occupation  » des arbres, a dit au mégaphone l’un des «  écureuils  ». © Pablo Patarin / Reporterre

La suite de la lutte s’inscrit, pour l’heure, sur le front juridique. Un recours contre l’autorisation environnementale a été déposé en août 2024 et complété avec de nouveaux éléments ces derniers mois. Le projet est également fragilisé par la situation budgétaire de la France et les énormes besoins d’argent du réseau ferroviaire.

Le 9 juillet, la conférence de financement des transports aboutissait sur un principe de « priorisation » des grands chantiers, ouvrant, sans l’écrire, la porte à l’abandon de certains chantiers dispendieux dont certains sont déjà dans le viseur de Bercy.

Déjà engagé, le chantier du canal Seine-Nord Europe pourrait être rattrapé par son coût monstrueux. © Pablo Patarin / Reporterre

Le Conseil d’orientation des infrastructures doit inventorier les grands projets dans les prochains mois, pour désigner ceux qui seront considérés comme inutiles. Il compte dans sa composition certains fervents défenseurs du canal Seine-Nord, mais la pression financière demeure forte sur le projet, ce qui rend l’issue de ces échanges incertaine.

Officiellement, la SCSNE espère toujours mettre l’ouvrage en service en 2032 et affirme, sur son site, « s’attacher à limiter au maximum l’impact des travaux sur l’environnement ».




Notre reportage en images :


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