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Luttes

Les Soulèvements de la Seine intensifient la lutte contre les « mégacanaux »

Environ 300 personnes ont défilé à Compiègne contre le projet de Canal Seine-Nord Europe, le 17 mai 2025.

Une coalition d’opposants au Canal Seine-Nord Europe a lancé le 17 mai, dans l’Oise, le premier acte d’une « saison » de lutte contre les projets pharaoniques qui risquent d’affecter la Seine.

Compiègne (Oise), reportage

Comment stopper les projets titanesques censés s’abattre sur le bassin versant de la Seine ? Une coalition de mouvements, sous l’impulsion des Soulèvements de la Terre, a lancé à Compiègne (Oise), le 17 mai, le premier acte de la « saison des Soulèvements de la Seine » qui doit en compter quatre d’ici juillet.

Ils espèrent réunir quatre grands combats écologistes contre l’industrialisation du fleuve : le Canal Seine-Nord Europe ; l’entrepôt logistique Green Dock, en Seine-Saint-Denis ; le drainage de la zone humide de la Bassée, au sud-est de Paris ; et la bétonisation du triangle de Gonesse, au nord de la capitale.

Projets XXL

Le premier concerne un chantier titanesque, déjà en cours, pour le percement d’une voie navigable XXL permettant à des péniches de grand gabarit de circuler entre la Seine et les ports du Nord. Ce projet de « mégacanal » de 107 km doit coûter 5 à 7 milliards d’euros, engloutir 2 500 hectares de terre et affecter en profondeur le milieu naturel, alors qu’il existe déjà un canal de taille moyenne (canal du Nord) aujourd’hui sous-exploité.

Lors de la mobilisation à Compiègne, le 17 mai 2025. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Il prévoit la construction de 6 écluses géantes, 2 ponts-canaux, ainsi que la mégabassine de retenue d’eau la plus grande de France, pour assurer un débit continue (22 fois plus grande que celle de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres).

Lire aussi : Projets XXL sur la Seine : vers une autoroute à marchandises

Après des décennies d’atermoiements, les travaux d’une première écluse et d’un pont destiné à l’acheminement des matériaux ont débuté à Montmacq (Oise), mais le combat des opposants est loin d’être perdu. Deux recours juridiques, contre l’enquête publique et l’autorisation environnementale, sont en attente de jugement et de nombreuses espèces protégées ont été inventoriées sur le tracé du chantier, ouvrant autant de possibilités de recours contre chacune des étapes de construction.

Des coupes rases ont déjà été menées aux abords de l’Oise et la rive a été dégagée pour laisser la place au futur canal. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« Nous n’avons pas fait de chantier comme celui-là depuis un siècle, nous savons qu’il va prendre plusieurs décennies et que le financement n’est pas bouclé », dit Sarah, du collectif Mégacanal non merci, dont le nom a été choisi il y a deux ans pour marquer la continuité avec la lutte de Sainte-Soline. Le Canal Seine-Nord Europe pourrait ainsi pâtir de sa démesure, espèrent ses opposants. « Sur des projets de réseau aussi large, il y a toujours des points de faiblesse dont dépend tout le système », dit Julie.

« L’empire logistique »

Le gouvernement envisage d’ailleurs de plus en plus clairement de « prioriser » les grands projets d’infrastructure, c’est-à-dire de geler les plus coûteux, pour faire des économies.

Le moment militant qui s’ouvre est donc crucial, pour les quelque 300 personnes réunies le 17 mai au bord de l’Oise, à Compiègne. Tous ciblent la démesure de « l’empire logistique » symbolisé par les quatre projets touchant le bassin versant de la Seine.

Dans les rues de Compiègne, environ 300 personnes contre le projet de Canal Seine-Nord Europe ont été dénombrées par l’organisation de la manifestation. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Un cortège festif s’élance en centre-ville de Compiègne, sous l’œil discret d’un drone, en survol permanent. La répression qu’affrontent toutes les luttes écologistes a frappé les militants de Mégacanal non merci. Deux « écureuils », des militants qui s’étaient installés dans des arbres pour bloquer le démarrage des travaux, en janvier, sont poursuivis.

Déclinaisons locales

Pierre Parreaux, militant écologiste de toujours, scrute ce projet titanesque depuis dix ans et a produit un contre-argumentaire ciselé en 112 « diapos » pour contester son utilité. Il avait déjà été la bête noire d’un précédent projet de mégacanal, entre le Rhin et le Rhône, abandonné en 1997. Ce n’est qu’en 2023, avec les premiers coups de pelleteuses, que des militants se sont saisis de son argumentaire.

C’est en grande partie de l’école d’ingénieurs de Compiègne que la résistance au projet est née, que ce soit les élèves ou leurs professeurs, qui démontent scientifiquement le projet et font vivre la mobilisation.

Valérie François, cheminote syndiquée à Sud-Rail. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

La lutte est également animée par une des nombreuses déclinaisons locales du mouvement des Soulèvements de la Terre, qui se sont multipliées à l’été 2023, lorsqu’il était menacé de dissolution. Ce moment de « reterritorialisation » des Soulèvements de la Terre a fait évoluer les luttes locales, observe Julie, un masque d’oiseau multicolore sur les yeux. « Les Soulèvements de la Terre sont devenus tellement massifs et la répression est tellement forte et rapide, qu’il était devenu nécessaire de revenir à une plus petite échelle. »

« Les Soulèvements, c’est une patate d’enfer, s’émerveille Valérie François, cheminote de Sud-Rail derrière la table de Bassines non merci, sur le village de l’eau. Leur mode opératoire est rodé, autour de l’auto-organisation et de la lutte en fête. »

« Désarmer les structures écocidaires »

Julien Le Guet, figure de la lutte contre les mégabassines, a fait le déplacement du Marais poitevin avec quelques idées, qu’il partage au micro d’une des tables rondes organisées ce 17 mai. « L’attachement au territoire est primordial. Il faut faire en sorte que les gens qui habitent à 1 km d’un superbe milieu naturel sans forcément le connaître aient envie d’aller le découvrir, parce que c’est simplement beau », dit ce militant de Bassines non merci.

D’où l’importance, selon lui, d’organiser des déambulations et balades naturalistes pour susciter la curiosité des riverains. Et d’aller chercher les habitants par de multiples réunions publiques, dans chacune des 90 communes affectées par le projet pharaonique.

Julien Le Guet, de Bassines non merci, apporte ses connaissances naturalistes lors d’une promenade aux abords de l’Oise, au niveau du tracé du canal. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« Il faut réussir à créer l’événement. Nous sommes tous pacifistes, mais la question de la résistance concrète se pose », ajoute Julien Le Guet, dont le mouvement a fait évoluer ses modalités d’action lorsque les travaux de construction des bassines ont commencé, en organisant des actions de « désarmement des structures écocidaires » visant à retirer les bâches des bassines.

Une source bénite par le pape

Une des clés de la massification du mouvement sera aussi, selon lui, la « composition » : additionner les forces, y compris en dehors des organisations écologistes et éviter l’emprise de l’une d’elles sur la lutte. « Il paraît qu’une source bénite par le pape doit être détruite par le projet, ce serait une bonne raison d’aller associer les catholiques à la lutte », dit, goguenard, le père de Julien Le Guet, Christian, un autre visage important de la bataille de Sainte-Soline.

Entre les stands, la cantine militante et la sono de la fête de l’eau où se succèdent les prises de parole, sous le soleil de la fin d’après-midi, Jacques Delhay, une autre figure du mouvement, acquiesce. Conducteur de péniche, syndicaliste CGT, il se bat depuis toujours contre la « déchéance du [transport] fluvial ». Les canaux existants, estime-t-il, auraient bien besoin des milliards d’euros prévus pour le projet Canal Seine-Nord Europe, qu’il juge absurde et non finançable. « Pendant longtemps, j’étais un des seuls à m’intéresser à ce projet. Il y a 2-3 ans, j’ai été rejoint par trois péquins. Puis on a grattouillé et, une par une, les organisations nous ont rejointes. »

Les prochains « actes » de la saison des Soulèvements de la Seine sont programmés à l’Île-Saint-Denis contre le projet Green Dock le 1er juin ; au triangle de Gonesse les 14 et 15 juin ; et à la Bassée, ou une plaine alluviale de 30 000 hectares doit être en grande partie détruite par un projet de « mise en grand gabarit de la Seine », les 5 et 6 juillet.


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