« Les blocages des agriculteurs auraient pu mener à des pénuries »
Des agriculteurs ont bloqué le marché de Rungis, le 31 janvier 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Des agriculteurs ont bloqué le marché de Rungis, le 31 janvier 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
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D’après le géographe Renaud Duterme, notre système trop interdépendant est « vulnérable au moindre petit couac ». Comme les manifestations d’agriculteurs en colère.
Le flux ininterrompu des marchandises à travers le monde, les chaînes d’approvisionnement longues et complexes... Dans Pénuries, quand tout vient à manquer (Payot), le géographe belge Renaud Duterme raconte les conséquences d’une telle interdépendance dans un monde en plein bouleversement climatique et géopolitique.
Extraction des matières premières, transformation des marchandises, achalandage de nos supermarchés... Chaque évènement (guerre, inondation, sécheresse, épidémie, grève, etc.) peut venir gripper la machine et provoquer des goulets d’étranglement, avec des pénuries à la clé. Les exemples ne manquent pas : Covid-19, guerre en Ukraine, assèchement du canal de Panama, etc. Notre système mondialisé rend nos sociétés de plus en plus vulnérables.
Reporterre — « Saviez-vous que la plupart des villes ne survivraient que 2 à 3 jours sans apport extérieur de nourriture ? », lit-on à la fin de votre livre. Des blocages, tels que ceux organisés par les agriculteurs ces derniers jours, auraient-ils pu entraîner une situation de pénurie ?
Renaud Duterme — Techniquement, oui. Puisqu’une ville comme Paris est dépendante d’un afflux quotidien de milliers de camions, que ce soit pour les supermarchés ou pour tout ce dont on a besoin. Même si l’utilisation du mot « pénurie » est un peu provocatrice. Car clairement, nous ne sommes pas encore dans une situation de pénurie globale dans nos régions. Dans certaines zones du monde, la pénurie existe depuis longtemps.
Avec les actions des agriculteurs, le gouvernement savait très bien que Paris pouvait être paralysée. Il y a, par exemple, eu une forte pression des manifestants pour bloquer le marché de Rungis. Et on a vu la détermination du gouvernement pour que ça n’arrive pas [plusieurs agriculteurs ont été interpellés le 31 janvier près du marché de Rungis, pour « entrave à la circulation »]. Si la situation avait perduré, il y aurait sans doute eu de la répression.
De manière purement théorique, cette situation met en évidence ce que j’essaye de dénoncer dans mon livre, c’est-à-dire des chaînes de production et d’approvisionnement vulnérables au moindre petit couac. Or, des couacs de nature sociale comme ceux-là vont se produire inévitablement de plus en plus, parce qu’on est dans un système dans lequel les contradictions et les inégalités se creusent. Forcément, le mécontentement va s’accentuer. Là, ça touche les agriculteurs, mais ça pourrait toucher d’autres professions.
Cette crise permet de remettre au centre de l’attention des professions qui ont été un peu oubliées, comme les agriculteurs. Mais je pense aussi aux routiers. On nous a un peu fait miroiter des sociétés soi-disant « post-industrielles », des sociétés de services où il n’y aurait plus vraiment d’intérêt à avoir des industries, etc. Sauf que toute société de services repose sur des bases matérielles, sur des bases liées au transport, à la logistique. Et, sans ça, elle ne tient pas.
Vous parlez dans votre livre des bouleversements agricoles. Le malaise actuel des agriculteurs en est une des conséquences directes...
Les agriculteurs se plaignent beaucoup, d’une part, de la mise en concurrence et des accords de libre-échange. Ce qui montre le besoin de relocaliser une grande partie de notre production alimentaire. Aujourd’hui, chaque territoire est spécialisé. De nombreuses régions sont peu à peu devenues les fournisseurs de certains aliments pour le monde entier. C’était par exemple le cas de l’Ukraine, avant l’invasion russe, qui avait le statut de grenier à céréales de l’Europe.
D’autre part, les agriculteurs dénoncent une surcharge administrative et des décisions qui sont prises sans qu’ils aient été consultés. Une grande partie de leur emploi du temps est consacrée à des tâches qui ne sont pas vraiment liées à leur boulot. J’ai aussi constaté cela en interviewant des routiers confrontés aux nouvelles technologies.
C’est le paradoxe de celles-ci : d’un côté, ce genre de profession se fait peut-être de manière moins éprouvante, mais de l’autre, il y a une certaine perte de liberté, une perte de sens. Ces gens ont l’impression de devenir simplement des techniciens, des robots. C’est une des raisons de la perte d’attractivité de ces métiers. D’ailleurs, dans ces deux professions, le renouvellement des générations est assez compliqué. Ce qui va poser problème dans les prochaines années. C’est la même chose dans le secteur de la santé.
« Il faut permettre au monde agricole de sortir de ce “tout à l’exportation” »
Ces métiers perdent leur sens premier. Les agriculteurs le disent souvent. En plus, il y a une espèce d’agribashing contre eux, alors qu’une grande partie d’entre eux sont avant tout prisonniers d’un système : on les a contraints à s’agrandir en permanence et à s’endetter. De sorte que, maintenant, c’est très compliqué pour eux d’envisager des solutions de décroissance.
Il faut absolument garder autre chose en tête : oui, il faut se protéger de la concurrence étrangère mais, à mon sens, en évitant aussi d’aller installer une concurrence déloyale ailleurs. Tout ce que les agriculteurs reprochent aujourd’hui à notre modèle agricole européen, c’est exactement ce que nos pays ont fait avec les pays du Sud, principalement, en leur envoyant nos surproductions casser les prix de leurs marchés.
Je cite justement dans mon livre le projet d’une usine géante de frites — on ne se refait pas en Belgique ! Une grande partie de la production était destinée à l’Amérique du Sud. Une aberration. Heureusement, le projet a avorté grâce aux mobilisations populaires en Belgique.
Il faut permettre au monde agricole de sortir de ce « tout à l’exportation » et revaloriser des filières locales. Ce qui nécessite un soutien des pouvoirs publics : on culpabilise beaucoup le consommateur, mais ce dernier regarde avant tout, et à juste titre, les prix.
Outre les agriculteurs, il y a aussi eu ces dernières années les Gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites, les manifestations écologistes... La multiplication de ces tensions est-elle une preuve de la pénurie qui s’amorce ? Quels sont les risques politiques ?
Il y a de plus en plus de contraintes économiques et sociales qui pèsent sur les plus pauvres. Évidemment, c’est en lien avec la raréfaction des ressources. Par exemple, la hausse des prix de l’énergie a provoqué une hausse des inégalités avec un renchérissement des prix. Toute une série d’artisans a, par exemple, dû mettre la clé sous la porte.
Face à cette situation d’abondance qui arrive à son terme, il y a trois façons possibles de gérer la situation : soit on la gère de façon libérale, c’est ce qui est en train de se passer. On s’en remet à l’argent et au marché. Ce qui va induire encore une hausse des inégalités, porteuse de tensions sociales et donc de perturbations.
La seconde façon de la gérer, c’est la gestion autoritaire : à partir du moment où certaines choses viennent à manquer, il va falloir arbitrer de façon dictatoriale. C’est un risque clairement réel et qui peut d’ailleurs se combiner au premier. L’avènement de certains partis ou de certains mouvements au pouvoir, comme en Argentine, montrent comment un autoritarisme social peut se combiner à un libéralisme économique.
La troisième option, que j’appelle de mes vœux, c’est une gestion beaucoup plus démocratique dans laquelle on arbitre les choses en fonction de l’utilité sociale et du bien-être social. Il faut alors se questionner individuellement, mais surtout collectivement, sur ce qui rend heureux. Quand on fait des sondages d’opinion, la plupart des gens estiment qu’un système de santé efficace serait bien plus intéressant que le développement de la 5G, par exemple. Il y a un décalage de plus en plus flagrant entre la base et les gouvernements, et en France particulièrement.
© NnoMan Cadoret / Reporterre
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Pénuries, quand tout vient à manquer, de Renaud Duterme, aux éditions Payot, janvier 2024, 211 p., 20 euros. |