Les chercheurs défendent dans la rue la liberté de la science

22 avril 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Ce samedi, dans plus de 50 pays, la communauté scientifique organise une Marche pour les sciences. Ce mouvement répond aux attaques de Donald Trump, contre la science, en particulier celle du climat. Mais s’interroge aussi sur l’asservissement de la science aux intérêts économiques.

Tranquillement installés au fond de leurs labos, vêtus d’une blouse blanche, un paquet de graphiques sous le bras et une rangée d’éprouvettes sur la paillasse : on imagine plus volontiers les scientifiques comme de paisibles et consciencieux travailleurs que comme une force sociale prenant la rue. Et pourtant : pancartes fabriquées maison à bout de bras et tee-shirts customisés sur le dos, les scientifiques du monde entier ont décidé de défiler, ce samedi 22 avril 2017, à l’occasion de la Marche pour les sciences. Plus de 600 défilés ont été annoncés à travers la planète. En France, 24 marches, accompagnées d’animations diverses, sont organisées dans une vingtaine de villes. À Paris, elle partira à 13 heures du Jardin des plantes.

L’attaque du nouveau président des États-Unis, Donald Trump, contre les sciences, en particulier celles du climat, a suscité des réactions et une mobilisation inédites dans la communauté scientifique internationale. « Une hostilité idéologique à l’égard des sciences s’exprime désormais dans la doctrine officielle de la Maison-Blanche », s’inquiétaient en France les signataires de la tribune appelant à la Marche, publiée le 15 février dernier.

Dès l’élection du président états-unien, les scientifiques américains se sont mobilisés, notamment pour sauver les données menacées, comment vous l’avait raconté Reporterre. Un mouvement spontané, coordonné et propagé grâce aux réseaux sociaux, d’où est née l’idée d’une marche pour les sciences qui aurait lieu le jour de la Terre, le 22 avril. « J’ai vu la mobilisation émerger sur Twitter, et avec d’autres connaissances, on s’est dit qu’on allait le faire aussi en France. Parce que Donald Trump nous inquiète. Mais aussi parce que l’on a pensé qu’on pouvait aussi mobiliser ici », raconte Emmanuelle Perez-Tisserant, maîtresse de conférence en histoire à l’université de Toulouse-II et initiatrice en France de la Marche.

« Les politiques ne savent pas comment fonctionne la recherche » 

Parmi les motivations, elle cite « le fait que les mesures contre la science du climat ont une portée globale et qu’en France, on s’était déjà bien mobilisé pour la COP21 ; que beaucoup de chercheurs ont des liens avec les États-Unis ; et le constat qu’en France la recherche manque de financements et que le gouvernement la considère comme marginale ».

Une observation largement partagée dans la communauté scientifique française, puisque la marche a rassemblé bien au-delà des espérances des organisateurs. Les syndicats se sont alliés à la marche, les étudiants, les enseignants, les associations de défense de l’environnement ou de médiation scientifique, tout un ensemble de personnes faisant de la vulgarisation, tels que des youtubeurs, des auteurs, des associations comme Femmes et Sciences ou même l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information. Mais aussi des soutiens a priori moins évidents tels que la Conférence des présidents d’universités, des instituts, des musées scientifiques, des sociétés savantes, ainsi que les principaux organismes de recherche en France (CNRS, Inra, etc.). La liste est déjà longue et ne cesse de s’allonger.

La mobilisation des scientifiques a commencé aux États-Unis après l’élection de Donald Trump.

Le message n’est est pas moins politique. Tout d’abord, le monde scientifique français s’inquiète de la décrédibilisation de la science dans le débat public. « On a l’impression que la plupart des hommes et femmes politiques français ne savent pas comment fonctionne la recherche. Par exemple, quand Manuel Valls dit que la sociologie explique et donc excuse, c’est un manque de connaissance des sciences humaines et sociales. Et c’est problématique, parce que cela sert à justifier des politiques qui ne s’appuient pas sur la réalité, et donc vont actionner les mauvais leviers », poursuit la chercheuse en sciences humaines. Les déclarations de François Fillon, de Marine Le Pen ou de Nicolas Sarkozy sur le climat allant dans le même sens. Une attitude qui vient en partie du fait que, « en France, il n’y a pas de chercheurs parmi les gens qui font les politiques publiques », note Fabien, un écologue qui participera à la marche parisienne ce samedi. « En Allemagne, Angela Merkel a un doctorat en physique, mais en France les cursus sont séparés et les décideurs n’ont pas de connaissance fine des méthodes scientifiques. »

« Le capitalisme veut rentabiliser toutes les connaissances »

« La science est de moins en moins utilisée pour les décisions de politiques publiques », enchérit Barbara Demeneix, professeure au Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste des perturbateurs endocriniens. Son domaine, qui touche aux intérêts des plus grosses firmes chimiques dans le monde — les perturbateurs endocriniens sont présents dans les plastiques comme dans les pesticides — est particulièrement exposé. Elle dénonce le système de « fabrique du doute » mis en place par les industriels, qui payent des scientifiques chargés de contester la dangerosité de certains produits. « Pour chaque résultat, il y a toujours un petit élément d’erreur ou de doute. Cela fait partie de la démarche scientifique. Et c’est exploité par les gens de l’industrie pour dire que ce n’est pas absolument prouvé, donc qu’il ne faut pas réglementer, se désespère-t-elle. En définitive, on minimise la contribution des scientifiques au profit des arguments économiques. »

Cette perte de crédibilité de la science va de pair avec une seconde inquiétude : la baisse des budgets attribués à la recherche et à l’enseignement supérieur, dénoncés par tous les scientifiques interrogés par Reporterre. En parallèle, le mode de financement a évolué. « Avant les instituts de recherche avaient des enveloppes qu’ils redistribuaient. Les chercheurs étaient certains d’avoir des moyens reconduits d’une année sur l’autre, précise Fabien. Mais désormais, l’essentiel des financements se fait sur des projets de court terme. Tous les trois à cinq ans, on doit refaire un dossier. Or, j’étudie la biodiversité des forêts. Il faut de l’accumulation de données sur des périodes très longues. Dans une forêt, les changements ne s’observent pas sur une période de trois ans ! »

Un monde sans scientifiques indépendants…

Un système de financement qui sélectionne le type de recherches menées. « Jusqu’à un tiers de l’évaluation peut reposer sur l’impact économique de la recherche, déplore Barbara Demeneix. À chaque fois que je fais une demande de financement, on doit démontrer que le résultat pourrait avoir un impact économique dans le très court terme. Cela favorise la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale. Le capitalisme veut rentabiliser toutes les connaissances. »

« Il faut que les scientifiques assument un positionnement politique »

« La communauté scientifique a subi de plein fouet les politiques libérales de ces 30 dernières années », résume Hugo, également écologue. Lui fait partie de la jeune génération directement touchée par ce serrement de ceinture. Il a fini sa thèse il y a plus d’un an, mais n’a toujours pas de poste. Pour l’instant, c’est le chômage qui finance ses recherches, car il faut bien continuer à publier pour alimenter le CV, et avoir la chance d’obtenir un poste. Les témoignages des chercheurs concordent pour affirmer que l’âge auquel ils peuvent espérer obtenir un poste fixe ne cesse de reculer.

Avec la Marche pour les sciences, l’ensemble de la communauté scientifique interpelle citoyens et politiques, tant pour défendre de bonnes conditions de production de la connaissance que pour renforcer les liens entre science et société. Tous les citoyens sont d’ailleurs appelés à marcher à côté des défenseurs de la science. Car les conditions dans lesquelles on produit la connaissance sont une question éminemment politique. Comment les impôts, ressource publique et citoyenne, doivent financer la science ? Comment doit-elle participer à la décision politique ?

« L’idéal selon lequel la science serait au-dessus du politique, parfaitement indépendante, est à mon sens largement erroné, estime Hugo. Les questions que l’on se pose ont une composante idéologique très forte. Il faut que les scientifiques assument un positionnement politique. Ceux qui disent ne pas avoir de position politique sont en fait juste du côté de la pensée dominante. »

La marche, programmée par un heureux hasard à la veille de l’élection présidentielle, espère porter le message auprès des candidats, mais ne s’arrêtera pas là. Un ensemble de propositions pour améliorer la place de la science dans la société, émanant de l’ensemble des participants, est en train d’être élaboré. Il sera soumis à un processus de consultation via les réseaux sociaux à l’automne prochain, pour ensuite être porté auprès du prochain gouvernement.




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Lire aussi : La résistance à Trump s’organise sur les réseaux sociaux

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : compte Twitter @ScienceMarchFR
. dessin : compte Twitter @ScienceMarchFR

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