Les paysans opposés à la ferme-usine des Mille Vaches ont gagné un rendez-vous avec les ministres

16 janvier 2014 / Linda Maziz (Reporterre)

Les ministres Cécile Duflot et Philippe Martin recevront les paysans. Ceux-ci leur exposeront le danger que fait peser sur l’agriculture la ferme-usine des Mille Vaches. Une rencontre arrachée de haute lutte, lors d’une action spectaculaire menée ce matin sur le terrain. Reporterre était là et raconte.


- Reporterre, Drucat (Somme)

[Actualisation à 14 h 00] - Les paysans de la Confédération paysanne ont décidé de lever leur occupation et de quitter le chantier de la ferme-usine des Mille vaches. Dans la matinée, ils ont mené une opération de menottage aux poteaux du hangar en construction, puis entrepris de démonter des treillis soudés destinés au ferraillage d’une dalle. Un feu a également été allumé sous le hangar, aussi bien pour symboliser le piquet de grève que pour se préserver du froid, mordant sur le site.

Ils avaient juré de maintenir l’action jusqu’à obtenir un rendez-vous avec les ministres de l’écologie et de l’aménagement du territoire et ils ont tenu parole. Ces objectifs, Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération, a tenu au moment d’une dernière prise de parole, à les resituer dans leur contexte. « Depuis que Philippe Martin est en place, donc depuis le mois de juillet, la Confédération paysanne lui a fait par écrit des demandes de rendez-vous auxquelles il n’a jamais répondu. Avec Cécile Duflot, on a eu des contacts en début de semaine pour essayer de voir avec elle comment on pouvait travailler ensemble sur cette histoire. Ces contacts sont restés lettre morte ».

Jusqu’à ce midi. « Aux dires du préfet de la Somme, Philippe Martin s’est engagé à nous proposer un rendez-vous dans la semaine. Et en regardant sur twitter, j’ai pu constater que Cécile Duflot avait annoncé sur son compte qu’elle me recevrait demain matin ».

Bien que légèrement surpris par cette réponse formulée via le réseau social, Laurent Pinatel ne peut que se réjouir de cette victoire. « On demande à rencontrer Martin et Duflot, on a les rendez-vous. Ce n’est pas une fin en soi. On leur dira que ce type de projet ne doit pas exister, parce qu’on est en train de mettre en place une agriculture de type industriel et que nous on revendique une agriculture paysanne. Les deux ne peuvent pas exister ».

La Confédération a de quoi se réjouir, comme les militants de l’association Novissen, dont certains sont venus rejoindre l’occupation dans la matinée. Depuis la bataille engagée il y a deux ans contre la ferme-usine des Milles vaches et son lot de manifs, de pétitions et d’actions, on ne peut pas dire que les succès pour ces opposants aient été nombreux. La vigueur de l’action d’aujourd’hui a permis de donner un plus grand écho à la lutte. « Pour nous, ce qui est violent, c’est quand des fermes comme ça se montent et font disparaître chaque jour des paysans. Parce que le prix du lait, il va se fixer d’ici. Et quand Michel Ramery dit qu’il vendra à 270 euros, on sait que pour la France entière, ça sera 270 euros », souligne le porte-parole du syndicat agricole.


- Le récit de l’action du matin, que Reporterre a accompagné depuis le début.

« Tout le monde a ses menottes ? » Dans la voiture, l’équipage est paré. Il est presque huit heures, mais le jour ne s’est pas encore levé dans la Somme. Difficile de trouver des repères au milieu des champs perdus dans l’obscurité. Il y a de la buée sur les vitres et la pluie, glaciale, tombe à grosse gouttes. Mais d’après le GPS, la destination, un terrain à cheval sur les communes de Buigny-Saint-Maclou et Drucat-le-Plessiel, près d’Abbeville, est toute proche.

Ça y est, après trois heures de route depuis Paris, on distingue enfin le chantier, celui de le ferme-usine des Mille Vaches, dont les travaux ont démarré à l’automne. Il est éclairé, car à cette heure déjà en activité. On voit quelques camions, quelques ouvriers, mais pas de gendarmes. Il n’y a donc pas eu de fuite et c’est un soulagement pour les militants de la Confédération paysanne, dont une soixantaine de membres s’apprêtent à investir le chantier.

Le chemin d’accès est chaotique, boueux. Les véhicules à peine garés, les opposants s’extraient pour dégainer leur attirail et se diriger vers ce qui semble être un énorme hangar en construction, dont l’armature permet d’apprécier la démesure. Pas de banderoles, mais des drapeaux jaunes qui fleurissent un peu partout, à l’effigie du syndicat.

Quelques-uns ont revêtu des casques, surmontés de cornes. D’autres se sont munis de bombes de peintures et commencent à inscrire en rouge et en capitale « Non aux mille vaches » ou encore « Des fermes, pas des usines ». La détermination des paysans se lit sur leur visage et se devine aussi dans leur comportement. Sans hésitation, ils récupèrent des barrières métalliques et du matériel de chantier pour bloquer le passage des camions. Il y a bien eu quelques protestations des quelques ouvriers présents, mais ils n’ont rien tenté pour empêcher cette intrusion.

Alors que Laurent Pinatel, porte-parole de la Conf’ allait faire une déclaration, un homme revêtu d’un gilet de chantier fluo vient soudain au contact des manifestants et laisse éclater sa colère. « Vous n’avez aucun droit, vous n’avez rien à faire ici ! Moi aussi je suis un agriculteur, j’étais producteur laitier et j’ai failli crever », gronde-t-il en leur intimant l’ordre de dégager. « Lui, c’est Michel Welter, un des associés. C’est la danseuse du promoteur, Ramery », glisse un opposant. Il a peut-être été agriculteur, mais aux yeux de la Conf, c’est un traître à la cause paysanne. Des invectives fusent. « Tu fais de la merde en te faisant exploiter, c’est toi qui va nous faire crever ! »

Deux gendarmes qui viennent d’arriver sur les lieux mettent un terme à cette altercation. Michel Welter s’éloigne, visiblement excédé. « Pour lui, il n’y a plus d’avenir dans l’agriculture paysanne. La solution, ça ne peut être que ce genre de structure », commente un paysan.

"Si l’on fait des usines à vaches, on va crever"

« Un projet comme celui-ci, ce sont des milliers d’emplois paysans qui sont détruits partout en France, martèle Laurent Pinatel au micro. Pour signifier à quel point ces projets nous enchaînent à un destin funeste, on va symboliquement se menotter aux bâtiments. On n’est pas là seulement pour une opération coup de poing, on est là pour rester ! Si on fait ça, c’est parce que si on fait des usines à vaches ici, chez nous on va crever ». Son allocution est à peine terminée que les paires de menottes de ses camarades se referment sur les piliers et les structures des bâtiments. Nous sommes le jeudi 16 janvier. La ferme-usine des Mille vaches est occupée.

La mobilisation des membres du syndicat pour la réalisation de cette action est d’autant plus significative, que dans cette région, où l’agriculture est à dominante céréalière, la Conf’ ne compte qu’une poignée d’adhérents. L’essentiel des troupes est arrivé de toute la France, avec des militants venus de l’Aveyron, de Bretagne, d’Alsace, de Champagne, du pays Basque et d’ailleurs.

« On est ultra-motivés, assure Christian Roqueirol, éleveur de moutons dans le Larzac. On a toutes les raisons de se battre, et on a toutes les chances d’arriver à faire interdire ce projet. Et si on parvient à stopper celui-là, derrière on pourra arrêter tous les autres ». Ce projet de ferme totalement hors-norme, porté depuis trois ans par l’industriel du BTP Michel Ramery, est une première en France. Mais les paysans craignent, avec cette offensive, une généralisation de ces modèles intensifs, déjà une réalité en Allemagne. A terme, un millier de vaches pourraient être entassées dans des hangars, auxquelles s’ajouteraient en permanence 750 veaux et génisses, qui produiront d’un côté du lait, vendu à prix cassé, et qui alimenteront, de l’autre, un méthaniseur avec leurs déjections ainsi transformées en électricité.

C’est la deuxième action du genre. Dans la nuit du 11 et 12 septembre 2013, une vingtaine de membres de la Conf’ avaient investi une première fois le chantier de cette ferme industrielle, pour y mener une opération de démontage symbolique (pneus dégonflés, capots relevés, trappes à carburant ouvertes) et y peindre le slogan « Non aux Mille vaches » sur 250 mètres de long. Un dépôt de plainte du promoteur ont conduit six personnes en garde à vue. Pas de quoi intimider ces opposants, plus que jamais déterminés à faire capoter ce projet.

M. Ramery n’a pas respecté le permis de construire

Et aujourd’hui, ils sont d’autant plus motivés qu’ils sont venus avec de nouveaux éléments. « Quand on a un projet de bâtiment, on dépose un permis de construire. Et quand on construit, on respecte le permis de construire. Or, là, il se trouve que Ramery n’a pas respecté le permis. Il n’a donc pas respecté la loi. Le gars sait que son permis n’est plus conforme, puisqu’il a déposé une demande de permis modificatif », indique Laurent Pinatel, porte-parole de la Conf’.

- Laurent Pinatel -

« Ce chantier est tout simplement illégal, parce que les constructions, telles qu’elles sont, ne respectent pas le permis de construire initial », insiste Pierre-Alain Prévost, qui détaille : « Un bâtiment a été déplacé en zone inconstructible. Ce déplacement a permis de creuser un nouvel espace qui lui permet d’y installer un autre bâtiment, dont on distingue les fondations. En outre, il y a un problème de surface. Le bâtiment des Mille vaches doit s’étendre sur 234 mètres en longueur, pour 8500 m2. Mais la largeur de ce bâtiment est plus grande de deux mètres, soit 468 mètres carrés ». Certes, une demande de permis de construire modificatif a été déposé par le promoteur le 28 novembre, « mais il ne peut s’agir que d’ajustements, pas de transformation importante du projet. Ces modifications ne rentrent pas dans ce qui est couramment admis ».

La ministre Cécile Duflot sommée d’agir

La Confédération paysanne vient donc bloquer un chantier qu’elle estime illégal, et veut ainsi pousser le gouvernement à prendre ses responsabilités. Car si Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture, comme Philippe Martin, ont officiellement désapprouvé ce projet, autant l’un que l’autre n’ont rien tenté pour l’arrêter, se déclarant impuissants. « Aujourd’hui, on donne donc à l’Etat les arguments qui lui manquaient, souligne Laurent Pinatel. Ce qu’on demande à notre grand pays républicain et démocratique, c’est l’application de la loi. Michel Ramey dit qu’il a des amitiés avec le PS, ce n’est pas pour autant qu’il doit être au-dessus des lois. On demande donc l’application pleine et entière de la loi, l’arrêt immédiat du chantier et la démolition des bâtiments illégaux. On ne partira pas d’ici tant qu’on n’aura pas eu un rendez-vous avec Cécile Duflot, qui est ministre de l’aménagement du territoire et qui a le dossier sur son bureau. C’est elle qui aujourd’hui peut décider d’arrêter le chantier ou pas. Et on demande aussi un rendez-vous avec Philippe Martin le ministre de l’environnement qui a signé de son côté l’autorisation d’exploiter pour 500 vaches. On ne partira pas tant qu’on n’aura pas ces rendez-vous ».


Une installation industrielle qui considère les vaches comme des machines

Difficile de qualifier ce système « d’élevage », quand on sait qu’en France, un troupeau moyen compte une cinquantaine de bêtes. Là, il s’agit moins d’une étable que d’une véritable usine, où la vache est reléguée au rang de simple machine à produire du lait et des bouses. Surtout des bouses, d’ailleurs. « Il annonce 270 euros les mille litres de lait alors qu’aujourd’hui on est à 350 euros. Avec un tel prix, Ramery ne peut pas rentabiliser son affaire sans le méthaniseur », estime ainsi Laurent Leray, éleveur bovin, dans l’Orne. « Les animaux ne sont plus qu’un prétexte à produire de l’énergie, puisque son projet ne peut tenir qu’avec les subventions publiques versées pour les kilowatts produits. On privatise les recettes et on collectivise les charges », renchérit Claude Cellier, un secrétaire national du syndicat.

Parce qu’elle provoque la sortie de la production laitière du cadre strictement agricole, la ferme-usine des Mille vaches est devenue pour la Confédération paysanne, l’épicentre d’une lutte engagée contre l’agrobusiness. « Cette bataille, c’est tout simplement une action de sauvegarde du monde paysan. Avec ce modèle, on tue l’agriculture, les campagnes et la paysannerie, dit Claude Cellier. L’accaparement des terres au profit des industriels, ça signifie que les paysans vont perdre totalement la main sur les terres agricoles. La liberté d’entreprendre, ce n’est pas la liberté de tout prendre ! »

La production laitière en France, rappelle-t-il fait vivre près de 70 000 fermes, avec une moyenne de deux emplois. « Mais avec des troupeaux de mille vaches, on divise par vingt le nombre d’exploitations, martèle Laurent Leray, venu de l’Orne. Dans ma commune de 1500 hectares, il y a 17 exploitations dont 16 laitières. Rendez-vous compte, Ramery, il accapare à lui tout seul 1200 hectares pour la production laitière auxquels s’ajoutent encore 3000 hectares en surface d’épandage. C’est autant de terrains, où il ne peut y avoir d’autres éleveurs. Si on transpose le système Ramery, dans une région où il y a beaucoup d’éleveurs, on tue toute la vie paysanne et on supprime toute la dynamique d’entraide qui existe, par la mise en commun du matériel par exemple, et on remet en cause toute la politique d’installation des agriculteurs ».

D’autant que des investisseurs comme Ramery n’hésite pas à faire jouer la carte de la spéculation pour récupérer à prix d’or les terres nécessaires à son rêve de gigantisme. Un modèle qui n’est pas soutenable socialement car destructeur d’emplois, mais aussi des savoir-faire paysans. « Dans ces fermes -usines, ce n’est plus un travail d’éleveurs, c’est un boulot d’ouvrier, effectué à la chaîne, avec une rationalisation des tâches bien précises ».

Les raisons de refuser le projet sont multiples. « L’agriculture n’est pas faite pour produire de l’énergie. On en a déjà vu toutes les limites avec les agrocarburants. Il faut arrêter de substituer des terres agricoles pour en faire de l’énergie », souligne Pierre-Alain Prévost, responsable des campagnes et des actions pour la Confédération paysanne, l’un des chefs d’orchestre de ce combat.

« Et puis une vache, c’est fait pour pâturer, pas pour vivre enfermée », rappelle de son côté Mikel Hiribarren, venu du pays basque, qui tient à rappeler cette évidence. Car dans la ferme de Ramery, cet animal classé comme herbivore aura droit à une alimentation sans herbe. Non seulement, les bêtes ne pourront jamais brouter, ni même voir la lumière du jour, mais elles auront droit à un régime alimentaire modifié.

« Et puis il y a tous les autres aspects de l’élevage en batterie qu’il faut dénoncer. Une telle concentration du bétail pose d’importants problèmes sanitaires. On va avoir des animaux bourrés aux antibiotiques, préventivement ». Sans compter l’importante consommation en eau, qui va nécessiter de de nouveaux captages. « Le système Ramery est à combattre, parce qu’il détruit l’emploi et le savoir-faire paysan, qu’il dévitalise les territoires, qu’il détruit l’agriculture, l’environnement, qu’il est excluant, polluant, qu’il va faire venir du bout du monde les aliments pour nourrir ces animaux pour ensuite exporter de la poudre de lait en Chine. C’est pour toutes ces raisons que nous on veut endiguer ça et l’interdire », résume Pierre-Alain Prévost.



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Source et photos : Linda Maziz pour Reporterre.

Photo du chapô : Confédération paysanne. Photo des vaches en batterie : Ca branle dans le manche.

Lire le Le Dossier de la ferme-usine des Mille Vaches.


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