Massacre au bulldozer en forêt de Fontainebleau

9 février 2017 / Florence Combe-Amrouche



Sous prétexte de « restaurer le chaos rocheux » cher aux peintres « d’antan », l’ONF a procédé à une coupe sauvage en forêt de Fontainebleau. L’auteure de cette tribune a enquêté et raconte sa stupéfaction.

Florence Combe-Amrouche, 53 ans, est originaire de la région de Fontainebleau où elle a effectué toute sa scolarité jusqu’à la terminale.


Cela fait plus de quarante ans que je fais de la randonnée à travers la forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne), dont je connais le moindre chemin.

Dimanche 29 janvier dernier, nous sommes allés au carrefour du Bas-Bréau, à proximité de Barbizon. Quelle stupéfaction à notre arrivée ! Une hécatombe d’arbres ! Pins sylvestres et chênes jonchaient le sol, entiers ou bien coupés en lamelles ou en rondins, au bord de la route forestière.

Bravant l’interdiction, nous avons pénétré plus avant dans la forêt et nous sommes tombés sur des centaines d’arbres abattus et découpés. Nous avons aussi découvert des dizaines d’arbres encore debout, marqués de peinture rouge, orange, bleue ou blanche, probablement prêts pour l’abattage. De jeunes arbres vigoureux, sains, espacés les uns des autres… À proximité, d’énormes engins motorisés à crochets, des bulldozers, des tracteurs et des débardeurs avaient transformé les chemins de randonnée en un énorme chaos boueux. On n’entendait plus un seul animal, plus un seul chant d’oiseau. Un paysage de désolation.

Un panneau de l’Office national des forêts (ONF) justifiait ainsi cette destruction massive : « Le chantier consistera à rouvrir ces paysages qui, à terme, retrouveront leur visage d’antan très apprécié par les peintres. Ce chaos rocheux offrira également aux promeneurs de beaux points de vue sur le massif. »

À l’ONF, un interrogatoire pour savoir si j’étais membre d’une association ou journaliste

Pour en savoir plus, je me suis rendue à l’agence territoriale de l’ONF, à Fontainebleau, le vendredi 3 février vers 14 h. J’ai été très mal reçue par une secrétaire, qui m’a interrogée sur les raisons de ma présence, m’a demandé de quelle association je faisais partie, pour qui je travaillais, si j’étais journaliste. Elle a fini par me dire que le plan d’aménagement que je souhaitais consulter n’était pas visible par le public, mais confidentiel. Je lui ai dit que si je ne pouvais pas avoir accès aux documents administratifs, je saisirais la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada).

D’un caractère tenace, je suis retournée à l’ONF le jour même à 16 h 30, peu avant la fermeture. La secrétaire qui faisait barrage était partie. J’ai été accueillie par un monsieur nommé Guillaume Larrière, responsable communication à l’ONF Fontainebleau. Surpris de me voir revenir, il m’a expliqué les raisons de cet abattage massif : « Il s’agit d’une coupe pour restaurer le chaos rocheux. L’idée est de restaurer des paysages anciens, tels qu’on les avait à l’époque des peintres : un travail mené avec le département et le musée de Barbizon ». Il m’a assuré qu’aucun tracteur n’était présent sur le chantier et que le bois, sur la partie haute du chaos, était enlevé par des chevaux. « L’entreprise qui coupe les arbres vient des Alpes par la Dirrecte [Direction régionale des entreprises, de la consommation, du travail et de l’emploi] Rhône-Alpes. C’est une opération d’ouverture », m’a-t-il précisé. M. Larrière n’a cependant pas accepté de me donner accès au plan d’aménagement du Bas-Bréau pour l’instant et m’a demandé de lui envoyer une demande par courriel. « [Il verra] ce [qu’il] peut faire », a-t-il conclu.

J’ai mené mon enquête dans le village de Barbizon. Certaines personnes racontent que le Chalet des dames du carrefour du Bas-Bréau, un restaurant-buvette en ossature bois qui bénéficiait d’une concession accordée par l’ONF, a été volontairement fermé pour des raisons sanitaires. Il serait question de construire à la place un énorme complexe avec restaurants, boutiques de souvenirs et galeries au pied du chaos rocheux…

Les arbres vieillissent, meurent, c’est le cycle de la vie. Cela nous ramène à notre humanité, à notre finitude, comme une fatalité. Mais voir des arbres en pleine fleur de l’âge coupés en rondelles, broyés et réduits en poussière par centaines, c’est comme une amputation des bras et des jambes, comme si l’on m’empêchait de respirer. Le consumérisme effréné de nos sociétés, la marchandisation de la nature et de la forêt nous conduisent tout droit à notre perte. Le patrimoine forestier s’étiole progressivement, non seulement en Amazonie, à Java ou à Bornéo, mais aussi en France, à Barbizon.




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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : © Florence Combe-Amrouche

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