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Entretien — Politique

Mathilde Panot : « Rompre avec ce monde de malheur, voilà qui fait rêver »

Mathilde Panot à Paris, le 19 mai 2022.

Elle parle du rêve porté par la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), celui d’une « rupture avec ce monde de malheur » : Mathilde Panot est l’invitée des Grands entretiens de Reporterre.

Mathilde Panot est députée La France insoumise de la dixième circonscription du Val-de-Marne.


Écoutez Mathilde Panot dans Les Grands entretiens de Reporterre :


Reporterre — Imaginons que vous soyez ministre de l’Écologie. Quelles sont les trois premières mesures que vous proposeriez à la nouvelle Assemblée nationale ?

Mathilde Panot — Une des choses qui me tient énormément à cœur, c’est le droit à l’eau — un fil rouge de notre campagne présidentielle. Encore récemment, les scientifiques ont alerté sur le fait qu’une sixième limite planétaire, celle de l’eau douce, a été franchie. Ma première décision sera de mettre les moyens nécessaires, un ou deux milliards d’euros, pour qu’il n’y ait plus, en Guadeloupe et à Mayotte, de personnes qui n’ont pas d’eau pendant parfois plusieurs semaines et qui pour certaines doivent sans cesse acheter des bouteilles en plastique.

La deuxième décision : la bifurcation du modèle agricole. Il entraîne aujourd’hui une maltraitance sociale et écologique : un paysan se suicide tous les jours ou tous les deux jours ; un tiers des paysans n’arrive pas à vivre avec plus de 350/400 euros par mois [1] ; et ce système industriel entraîne des cancers à répétition par les pesticides, mais aussi des fléaux comme l’obésité ou le diabète. Et il y a maltraitance écologique sur les écosystèmes, sur l’eau, sur les sols qui sont détruits durablement par le lobby industriel. Une décision que nous prendrions serait à la fois de bloquer les prix de première nécessité – notamment les fruits et les légumes – et de fixer des prix plancher pour que les paysans puissent vivre dignement. Et nous interdirions immédiatement le glyphosate et les néonicotinoïdes, les pesticides tueurs d’abeilles.

« Nous interdirions immédiatement le glyphosate et les néonicotinoïdes, les pesticides tueurs d’abeilles. » © Mathieu Génon/Reporterre



Et la troisième mesure ?

Pour commencer la bifurcation de notre modèle énergétique et avant même de parler de nucléaire et des 100 % d’énergie renouvelable, il faut travailler sur la sobriété énergétique. Et par exemple interdire les panneaux publicitaires lumineux qui consomment autant qu’une famille de quatre personnes à l’année.


Le 19 mai, la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) a présenté son programme. Elle prévoit 65 % de baisse des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, sans nucléaire, avec des énergies nouvelles très largement développées et aussi beaucoup de sobriété. Comment réduire les émissions de gaz à effet de serre dans une telle proportion ?

D’abord, ce qui se passe est historique : personne n’aurait pu croire il y a quelques mois que nous nous mettrions d’accord sur un programme de gouvernement partagé. Ce programme nous permet de penser que lorsque nous arriverons majoritaires aux élections législatives, nous serons en mesure de gouverner ensemble parce que nous avons fait ce gros travail de se comprendre, de décortiquer les différences que nous avions.

La question de la baisse des émissions à effets de serre est vitale. La première des choses acceptées par toutes les forces qui composent la Nupes, c’est de dire que nous voulons planifier, c’est-à-dire nous réapproprier le temps long qui correspond à l’écosystème — parce que dans la nature vous avez des cycles longs. Il faut sortir de la dictature du temps court que nous impose le marché. La planification doit être démocratique, elle doit impliquer les citoyens de notre pays, et les choix doivent être faits collectivement. Les choses ne seront plus imposées comme cela se passe avec le marché où, généralement, les plus pauvres trinquent et les multinationales et les plus riches peuvent continuer à faire tout ce qu’ils veulent. C’est vraiment un changement de système qu’il faut opérer.

Évidemment, il y a la rénovation énergétique. Au lieu de mettre des objectifs dont on repousse les échéances parce qu’on ne les atteint pas, la planification permet d’agir avec l’implication des communes, des citoyens, des salariés, notamment via les CHSCT [comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail] que nous voulons remettre en place. Ils ont été détruits sous le quinquennat précédent et celui d’avant.

Nous allons avoir besoin d’une grande mobilisation populaire pour réorienter notre modèle de production. Cela implique aussi le bâtiment, qui est un des secteurs les plus émetteurs de notre pays. Par exemple, le ciment produit 6 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre [2].

Je vais prendre un exemple un peu décalé pour que tout le monde comprenne. Chibam est une ville au Yémen qu’on appelle la « Manhattan du désert » parce qu’il y a plusieurs dizaines voire centaines d’années, on y a construit des immeubles en terre crue de sept étages. À Dubaï, on a construit des immeubles avec du verre et du béton. Le point commun entre ces deux villes, c’est qu’il y fait régulièrement 45 °C. Mais à Chibam, vous n’avez pas besoin d’avoir de climatiseurs, parce que la température à l’intérieur est plutôt fraîche même avec des canicules à l’extérieur. À Dubaï, c’est tout le contraire, le béton et le verre rendent indispensables les climatiseurs qui sont utilisés à tout va au point que la température extérieure de la ville a augmenté de 6 °C en trente ans [3]. Parce que pour faire du froid, vous rejetez du chaud à l’extérieur.

Cela est un des aspects de notre projet pour recréer des emplois notamment chez des artisans qui vont apprendre à mieux connaître les matériaux qu’ils ont localement. Cette bifurcation là se fait par de la formation, par de l’investissement public. Et aussi par les appels d’offres pour qu’on ne se retrouve pas sans cesse avec Bouygues, Eiffage et Vinci.


Ça, c’est une partie de la sobriété. Il faudra encore trouver d’autres moyens de réduire la consommation d’énergie.

Nous voulons faire un pôle public des transports et de l’énergie. L’ouverture à la concurrence, que ce soit sur le transport de personnes ou sur le fret, a mené à une catastrophe. 9 % seulement de nos marchandises sont transportées par rail. Nous voulons donner les moyens au fret ferroviaire pour arrêter le tout camion dans notre pays. 48 000 personnes meurent de manière prématurée dans notre pays du fait de la qualité de l’air.


Vous affichez un chiffre, quand même, extrêmement impressionnant : 65 %
de baisse des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. C’est-à-dire dans un peu plus de sept ans à peine. C’est radical.

C’est ce que disent les scientifiques.


Avez-vous pu détailler quelle serait la contribution de chaque mesure à cet objectif extrêmement ambitieux ?

Le conseil à la planification fera ce travail, y compris avec de nouveaux indicateurs. Nous devons sortir de l’indicateur du PIB [produit intérieur brut], pour utiliser des indicateurs portant sur l’éducation, sur la santé. Si on ne se base pas sur d’autres indicateurs, on n’arrivera pas à opérer la bifurcation que nous voulons. Nous avons des scénarios sur lesquels s’appuyer, notamment le scénario Négawatt. Il a chiffré secteur par secteur les baisses d’émissions que nous devrions faire. Et puis, des gens travaillent avec nous, y compris au ministère de la Transition écologique, et ils sont malheureux d’être dans un ministère qui a la médaille d’or du nombre de suppressions d’emplois de tous les ministères. Nous disposons aussi des travaux du Haut Conseil pour le climat. Nous avons l’intelligence dans notre pays pour faire ce travail. Si nous nous donnons une ambition moindre que ce sur quoi alertent les scientifiques, nous allons de nouveau recommencer avec une impasse. Est-ce compliqué d’y arriver ? Évidemment. Est-ce que cela va impliquer des ruptures extrêmement fortes ? Évidemment. Mais nous savons que ces ruptures sont vitales. Quand nous voyons la sécheresse qui risque de s’aggraver et de poser d’énormes soucis dans les mois à venir, dire que nous n’avons plus le temps n’est pas une formule théorique.

Donc, puis-je vous dire aujourd’hui exactement combien de % en moins on fera sur chaque secteur ? Non. En revanche, je sais où chercher les informations. Nous avons des groupes de travail. Et nous serons prêts pour faire cela.


Cette baisse radicale des émissions de gaz à effet de serre ne rentre-t-elle pas en opposition avec la croissance telle qu’elle est conçue à l’heure actuelle, c’est-à-dire la croissance du PIB ? Les économistes et les gens de la BCE et des autres pays européens diront : « Vous êtes à moins 2 % ! »

Il faut une décroissance forte sur les ressources naturelles. C’est pour cela que nous proposons d’inscrire dans la Constitution la règle verte, c’est-à-dire le fait « de ne pas prélever plus sur la nature que ce qu’elle peut reconstituer ; ni de produire davantage de déchets que ce qu’elle peut supporter ». Les effets que peut avoir une telle inscription dans la Constitution sont extrêmement forts. Cela veut dire sur absolument tous les projets. On pourra stopper des projets immédiatement.

Sur la question des indicateurs, il va falloir les changer rapidement. Aujourd’hui, vous creusez un trou avec quelqu’un, vous rebouchez le trou, vous avez fait de la croissance dans le PIB ! Cela n’a aucun sens.


Sauf que pendant trois mois la personne qui a creusé un trou a reçu un salaire et un travail.

Nous avons des choses bien plus intéressantes à leur faire faire ! L’Ademe [l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie] estime que si on fait vraiment une bifurcation de notre modèle énergétique, on est à peu près à un million d’emplois créés [à l’horizon 2050]. Sur le système agricole, on est à peu près à 300 000 nouveaux emplois paysans. Au-delà du débat croissance et décroissance, nous prenons par le fil de la planification le fait de gouverner par les besoins. Cela veut dire que si nous voulons garantir le droit à l’eau, il faut des gens qui s’occupent des canalisations. Si nous voulons sortir des pesticides, nous devons créer au moins 300 000 emplois paysans. Si nous voulons aller vers l’écoconstruction, nous devons créer des centaines de milliers d’emplois. Et nous devons créer des centaines de milliers d’emplois dans les Ephad, mais aussi à l’hôpital public et dans beaucoup d’endroits pour qu’on puisse prendre soin des gens.


Dans ce pays, il y a des besoins de logement. Comment construire en empêchant l’artificialisation des sols qui se poursuit dans notre pays à une allure terrifiante ?

Oui, il faudra construire des logements. Mais avant de construire des logements, il faudra d’abord et avant tout que nous réquisitionnions s’il le faut — en tous cas que nous utilisions — les millions de logements vides dans notre pays. L’Insee en recense 3 millions. Deuxième chose : il faudra forcer les bailleurs ou les propriétaires à prendre leurs responsabilités avec le permis de louer. Si votre appartement est indigne, vous n’avez pas le droit de le louer. Encadrement des loyers : il n’est pas supportable dans notre pays d’avoir des gens qui ont des taux d’effort aussi importants. Le taux d’effort, c’est la part de vos revenus que vous mettez dans le logement. J’ai une famille dans la circonscription où je suis élue — à Ivry-sur-Seine — dont la maman est handicapée, le papa est homme de ménage. Ils sont à un taux d’effort de 126 %. Cela veut dire que ces gens sont déjà à 15 000 euros de dettes. Leur revenu ne permet pas de payer le loyer. Et après, il faut payer de quoi manger. C’est insupportable.

« Si votre appartement est indigne, vous n’aurez pas le droit de le louer. » © Mathieu Génon/Reporterre

Dernière chose, c’est la question de la construction. On ne doit plus toucher aux zones humides et aux zones agricoles dans notre pays. Cela sera interdit. C’est une des choses que nous avons écrites noir sur blanc dans notre programme partagé.



On ne touche plus aux terrains agricoles ?

Ce n’est plus possible de toucher aux terrains agricoles.


Même pour un parc photovoltaïque ?

Cela dépend s’il est réversible ou pas réversible. Je suis favorable à ce qu’on ne touche plus aux terrains agricoles.


Alors on construit où ?

Eh bien, sur des friches. Une question se pose qui n’est pas une petite question. Tous les gens qui travaillent sérieusement sur la question énergétique disent qu’il n’est pas possible de faire du 100 % énergies renouvelables dans une métropole comme celle de Paris et des alentours. Vous savez quelle est l’autonomie alimentaire d’une ville comme Paris et ses alentours ?

Ce doit être une semaine.

Trois jours ! Et par contre, on fait des projets comme EuropaCity qui heureusement a été arrêté, même s’il reste toujours la question de la gare sur les terres agricoles les plus fertiles d’Île-de-France. Donc, oui en fait, il faut arrêter cela. La question de l’aménagement du territoire se pose de manière très sérieuse.


Comment faire, par exemple, avec le grand projet sur le plateau de Saclay qui a aussi des terres agricoles extraordinaires, projet plein d’universités, de centres de recherche et d’entreprises qui peu à peu grignotent les terres. Il est lancé depuis des années. Vous arrêtez les chantiers en cours ?

Oui.


Cela bousculerait.

Oui. Cela bousculerait. Mais vous avez peut-être vu quelque chose qui m’a beaucoup touchée, ces jeunes diplômés d’Agro Paris Tech qui au moment où on leur remet leurs diplômes expliquent qu’ils ne veulent plus participer à un système destructeur de l’être humain et des écosystèmes. Vous avez peut-être vu cette tribune de 150 étudiants des Écoles normales supérieures qui expliquent qu’eux non plus ne veulent pas participer à un système qui conduit l’humanité et les espèces vivantes à leur perte.

« La Nupes embarque beaucoup de gens dans l’espoir que, oui, un autre monde est toujours possible. » © Mathieu Génon/Reporterre



En même temps, des centaines de jeunes ingénieurs vont travailler dans des start-up, dans l’intelligence artificielle, et rêvent de développer le plateau de Saclay…

Nous avons un programme sérieux, et cinq ans à l’Assemblée nationale nous donnent une sorte de culture de gouvernement. Et ensuite, vous avez la question de l’imaginaire. Lorsque vous parlez aux gens, on sent chez beaucoup une sorte de sentiment de victoire, avec la Nouvelle union populaire écologique et sociale. Elle embarque beaucoup de gens dans l’espoir que, oui, un autre monde est toujours possible. Cet esprit-là reformule aussi des imaginaires. Pourquoi avons-nous fait autant de propositions de loi sur la question de la publicité ? Parce que la publicité fascine l’imaginaire. Quand Emmanuel Macron vous explique que le rêve de tout jeune est d’être milliardaire, eh bien, moi, je ne crois pas que les jeunes de ce pays rêvent d’être milliardaires. Beaucoup de gens reconnaissent l’autre comme leur semblable et refusent qu’il y ait autant de gens mal logés, huit millions de personnes obligées d’aller à l’aide alimentaire pour se nourrir correctement, dix millions de pauvres dans notre pays qui vivent dans des situations parfois d’indignité totale. C’est aussi sur ça que se base notre projet.


Est-ce un rêve comme, par exemple, d’aller dans l’espace, un rêve à la Elon Musk ?

Non, ce n’est pas un rêve.


Est-ce un imaginaire mobilisateur ?

Bien sûr. Prenons les jeunes diplômés des grandes écoles. Normalement, quand vous êtes dans une situation sociale favorisée, vous avez une tendance à vouloir continuer le système qui vous favorise. C’est intéressant que cela craque aussi dans ces endroits-là. Beaucoup de gens sont fatigués qu’on leur dise sans cesse qu’on ne peut pas faire autrement dans notre pays. Nous sommes arrivés dans un moment où pour beaucoup de gens, c’est une question vitale de changer de système. Pour beaucoup de gens qui souffrent dans notre pays, et il y en a beaucoup, on peut parler de santé mentale, de conditions matérielles, de revenus, d’éducation. Pour beaucoup de gens, l’idée d’une rupture avec ce monde de malheur est quelque chose qui fait rêver.


La Nupes prévoit 300 000 créations d’emplois agricoles. Il y a plusieurs décennies que le nombre de paysans diminue. Comment créer ces emplois agricoles ? Avec quel financement ?

Oui, il y a eu en fait une invention de l’agriculture sans paysans. C’est vers cela qu’a tendu toute la politique subventionnée par la politique agricole commune. Et qui a créé le désastre qu’on connaît tous. Et plus vous étendez le nombre d’hectares des exploitations, plus l’agriculture est intensive en pesticides.

« Il faut réorienter l’argent, notamment celui de la politique agricole commune, pour aider à l’installation des jeunes et à leur formation. » © Mathieu Génon/Reporterre

Nous voulons renverser cela. Avoir une agriculture intensive mais cette fois-ci en main-d’œuvre. C’est le seul moyen de sortir de ce modèle d’intrants et de pesticides à tout va. La première des choses qu’il faut faire, c’est de s’occuper des paysans actuels. Nous proposons de geler la dette des paysans qui sont aujourd’hui écrasés. Cela va avec une conversion de leur agriculture, et surtout une interdiction des fermes usines, c’est-à-dire une limitation de la superficie des fermes.

Deuxième chose, il faut réorienter l’argent, notamment celui de la politique agricole commune, pour aider à l’installation des jeunes et à leur formation. C’est comme cela que nous pensons pouvoir installer 300 000 nouveaux emplois paysans — peut être un peu plus. On verra là aussi selon les besoins.

Et vous savez, une des raisons pour lesquelles je ne suis pas si inquiète, c’est que ce qu’on est en train de décrire est un changement global du système. Mais à chaque fois, vous avez des intelligences, des expertises sur lesquelles s’appuyer. La Confédération paysanne — c’est historique — a appelé à voter pour la Nouvelle union populaire écologique et sociale. Cela n’était jamais arrivé. Et, je vous assure qu’à la Confédération paysanne, il y a des gens qui savent exactement ce qu’il faut faire. Jean-Baptiste Eyraud, de l’association Droit au logement, aussi. Il pourrait être un excellent ministre sur la question du logement. Vous voyez, l’idée du gouvernement que nous montons est de s’appuyer sur un mouvement très fort, syndical, associatif, des gens qui vont nous aider à faire bifurquer le modèle.

Enfin, nous voulons arrêter les accords de libre-échange dont souffrent les agriculteurs en premier lieu, avec un protectionnisme écologique que nous avons inscrit dans notre programme de gouvernement partagé.


Mais en face, les propriétaires qui possèdent deux ou trois logements, les acheteurs de SUV, les publicitaires Publicis, Havas et compagnie vont faire tout ce qu’ils peuvent pour vous empêcher. De plus, vous arrivez dans un contexte où la question économique est compliquée, avec un retour de l’inflation. D’autres pays européens auront du mal à vous soutenir ou à rester neutres.

Vous parliez des gens qui possèdent trois appartements ou autres. Oui, c’est une minorité de la population qui peut se faire entendre très fortement. Mais ils ne sont que 5 à 10 % de la population française. Donc, nous ne pouvons le faire qu’avec une mobilisation massive de la population. Il y a des exemples où des ruptures très fortes ont été faites avec des mobilisations d’étudiants qui allaient construire des maisons en kit pour que les gens soient logés immédiatement.

Lesquels ?

Je pense au Chili, durant la période du président Allende, assassiné trois ans plus tard. Il disait : « L’Histoire est nôtre et ce sont les peuples qui l’écrivent. » Il faut se rendre compte du changement : des paysans qui étaient en quelque sorte des serfs ont récupéré les terres. Et des jeunes venaient les aider les weekends à les cultiver. Des maisons étaient construites en kit partout pour faire en sorte que tout le monde ait un toit immédiatement avant de trouver des solutions plus pérennes. Bref, il y a eu une mobilisation massive de la société. Nous n’arriverons pas à faire des changements avec des forces aussi puissantes de l’autre côté si nous n’avons pas une mobilisation populaire très forte.

Elle est possible. Pourquoi ? Parce que les prix augmentent de manière dramatique : plus 40 % sur les pâtes en un an. Les gens sont pris à la gorge. Donc, soit nous arrivons et nous changeons le système pour permettre aux gens de vivre dignement, soit la colère va exploser.

Vous parliez des prix de l’électricité. Le Portugal et l’Espagne viennent de les bloquer. C’est un exemple de désobéissance. Qu’a dit la Commission européenne ? « Nous comprenons. » Avec nous aussi, j’espère qu’ils comprendront. Parce que nous appliquerons le programme pour lequel le peuple français aura voté. Cela passera par le blocage des prix pour que les gens puissent respirer, par l’augmentation des salaires, par la retraite à 60 ans, et par des mesures écologiques.

Lorsque vous permettez aux gens de retrouver un niveau de vie qui est digne, vous relancez une machine de consommation vertueuse. Les gens ne vont plus acheter n’importe quel produit parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, produit généralement bourrés d’hormones et de pesticides. Mais vous permettez aux gens d’acheter des produits de qualité. Dans les années 1970, le budget d’une famille était d’à peu près 10 % dépensé dans la santé et 20 à 30 % dans l’alimentation. Aujourd’hui c’est 10 % dans l’alimentation et 20 % dans la santé. Je ne parle même pas des gens qui ont renoncé à se soigner parce qu’ils ne peuvent plus le faire. Alors, oui, nous allons mettre plus d’argent dans l’alimentation pour que ce soit une alimentation de qualité.


Mathilde Panot, imaginons que le 24 juin, les candidats Nupes n’aient pas la majorité. Madame Élisabeth Borne resterait Première ministre. Et vous seriez dans l’opposition. Comment envisagez-vous les choses dans cette hypothèse ?

Première des choses, si nous avons un déferlement populaire dans les urnes, nous pouvons être au second tour dans quasiment toutes les circonscriptions. Ce que je veux faire comprendre ici, c’est que plus nous aurons de mobilisation, plus nous avons de chance d’avoir un groupe majoritaire à l’Assemblée qui permette d’avoir ce gouvernement de la Nouvelle union populaire et Jean-Luc Mélenchon Premier ministre. Et donc, d’appliquer notre programme.

Deuxième chose. En 2017, Emmanuel Macron a eu la majorité absolue à l’Assemblée nationale avec 32,5 % des voix au niveau national. Nous sommes sondés aujourd’hui entre 29 et 36 %. On sait ce qu’on pense des sondages. Mais je le dis pour dire que c’est une potentialité. Et que je crois que la violence qui se déchaîne contre nous est aussi une preuve de la panique qui peut s’exercer.

Dans le cas où nous perdrions, nous ferons notre travail de députés d’opposition. Probablement de la première opposition, de la plus grande opposition. Et nous ferons ce que nous avons fait pendant cinq ans mais de manière beaucoup plus nombreuse. J’invite toutes celles et ceux qui ont suivi ce que nous avons fait à l’Assemblée nationale pendant cinq ans alors que nous étions seulement 17 députés sur 577 à imaginer ce que nous pourrions faire, si nous étions trois fois, quatre fois, dix fois, quinze fois plus nombreux…

« Plus nous aurons de mobilisation, plus nous avons de chance d’avoir un groupe majoritaire à l’Assemblée qui permette d’avoir ce gouvernement de la Nouvelle union populaire et Jean-Luc Mélenchon Premier ministre. » © Mathieu Génon/Reporterre



15 x 17 cela fait 255, un peu moins que la majorité.

Oui, un peu moins que la majorité. Ce que nous ferons c’est évidemment d’essayer de contrer pan par pan ce que Emmanuel Macron essayera de faire comme souffrances sociales et écologiques à notre pays. Et évidemment, nous n’avons jamais fait de l’opposition sans faire de la proposition. Nous continuerons à montrer qu’il y a une alternative dans notre pays, que cette alternative est souhaitable, que cette alternative est sérieuse et préparée.


Vous ne croyez pas M. Macron capable d’évoluer ?

Non. Je l’ai assez pratiqué pendant cinq ans à le voir gouverner absolument seul. Notamment en Conseil de défense pendant la crise Covid couvert par le secret défense. Il est le responsable de trente-deux personnes qui ont perdu un œil en manifestation des Gilets jaunes, de cinq personnes qui ont perdu une main, de la mort de Mme Redouane, du refus de faire la lumière sur les morts de violences policières comme Adama Traoré et d’autres, de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, de l’inaction climatique. Je n’ai aucun espoir qu’Emmanuel Macron, qui a gouverné pour et par les riches, se décide à mener une autre politique.


Cyril Dion, Jean-Marc Jancovici et d’autres ont signé une tribune récemment pour dire : « Il faudrait faire une formation pour les ministres du gouvernement sur les enjeux climatiques et écologiques. » Et comme cela ils sauraient et ils changeraient.

Ils savent exactement. Les rapports sont assez nombreux. Rappelez-vous de la Convention citoyenne pour le climat. Elle en était arrivée à ce que nous disions dans notre programme — à quelques exceptions près — parce qu’ils ont écouté ce que les scientifiques disaient. Et finalement le gouvernement a torpillé les propositions de la Convention. Donc, ils savent exactement ce qu’ils font. Ils ont décidé de protéger avant tout leurs amis les riches et leurs amis multinationales. Je propose, non pas qu’on les forme, mais qu’on les remplace.


Une campagne électorale c’est difficile. Il y a beaucoup de violence verbale, particulièrement à l’égard des femmes. Comment vit-on en tant que femme engagée dans la politique ?

Déjà on essaye de ne rien laisser passer. Moi, j’ai été insultée de « poissonnière » par un député de La République en marche alors que je montais à la tribune. Il a eu — fait qui n’est quasiment jamais arrivé — une amende. Et je crois que c’est une des seules choses dont on se rappellera du mandat de ce monsieur. Donc, ne rien laisser passer est très important, pas seulement pour ma personne, mais aussi parce que les femmes en politique sont certes beaucoup plus nombreuses qu’avant, mais qu’il faut constamment et sans cesse inventer ce que c’est d’être une femme en politique.

Je suis assez fière du mandat qu’on a fait avec les autres femmes de mon groupe. Nous avons constitué en quelque sorte des modèles, non pas par nos personnes nous-mêmes, mais en montrant que oui, il est possible d’être des femmes en politique. Et de l’être de beaucoup de manières différentes.

J’ai la réputation d’avoir une parole assez crue. Les qualificatifs [utilisés à mon égard] sont une manière de repousser les femmes en dehors de la politique, de nous dire que nous n’y avons pas notre place. Nous sommes en politique. Nous le resterons. Et que cela leur plaise ou non, nous serons là à l’avenir. C’est la meilleure manière de leur répondre.

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