« Mort au ciment, gloire au vivant » : une cimenterie envahie près de Rouen
Des fumigènes ont été craqués devant les murs recouverts de tags, à la fin de l’action à la centrale à béton de Lafarge à Val-de-Reuil, le 10 décembre 2023. - © Camille Loret / Reporterre
Des fumigènes ont été craqués devant les murs recouverts de tags, à la fin de l’action à la centrale à béton de Lafarge à Val-de-Reuil, le 10 décembre 2023. - © Camille Loret / Reporterre
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Un an après l’action contre la cimenterie Lafarge près de Marseille, environ soixante-dix activistes ont envahi le 10 décembre une centrale à béton près de Rouen. Objectif : « redécorer » les engins et bâtiments.
Val-de-Reuil (Eure), reportage
D’un pas décidé, environ soixante-dix militants ont marché à travers la forêt de Bord-Louviers, dans la matinée du 10 décembre. Objectif : rejoindre la centrale à béton de Lafarge à Val-de-Reuil, au sud de Rouen, très proche du futur tracé du projet de grand contournement est de Rouen. La centrale pourrait fournir le béton de l’autoroute en projet et également contestée. S’inscrivant dans l’appel à actions décentralisées contre le groupe français, leader mondial des matériaux de construction, les militants espéraient rendre la centrale inopérante. De quoi visibiliser leur lutte locale.
En hommage à la biodiversité qui se niche dans cette forêt, le groupe se surnomme « Les Tritons crêtés et pics mars ». Deux espèces emblématiques de la lutte contre le projet de grand contournement est de Rouen, qui doit recouvrir près de 516 hectares, dont 142 hectares de forêts sous le goudron.
Camille, la trentaine, a grandi à quelques kilomètres du futur tracé. Il milite depuis plusieurs années pour que la liaison A133-A134 ne voie pas le jour. Réunions publiques, lobbying auprès des élus, recours juridiques… « L’échec des voies légales a fait qu’une partie des militants locaux pense désormais à adopter des actions plus directes », explique-t-il.
« On veut faire le lien entre les luttes des habitants au quotidien et la filière industrielle du béton », explique Falou, la trentaine. Le militant s’agace des atermoiements de l’État. Le ministre des Transports, Clément Beaune, a annoncé à plusieurs reprises l’arrêt de certains projets d’infrastructures routières. « Des effets d’annonce, juge-t-il. Si on n’arrive pas à imposer à l’État un moratoire sur les projets routiers, on l’imposera en empêchant concrètement le démarrage des chantiers. »
Après une heure de marche vers la centrale depuis un lieu tenu secret, tous ont revêtu le vêtement de rigueur : une combinaison blanche des chevilles à la tête, des masques, des lunettes sombres et des surchausses.
Comme de nombreux participants, Zoé et son compagnon, Nifer, la soixantaine, se risquent à ce mode d’action pour la première fois. « On est aussi là pour se former », explique le couple. De l’occupation de ronds-points à l’intrusion dans une cimenterie, les deux retraités ont franchi le pas, « humiliés » par l’absence de réponse à leurs manifestations.
Un pied de nez à l’industrie « en roue libre »
Une fois vêtu, le groupe s’est élancé dans une course de 100 mètres, à grandes enjambées, pour franchir les broussailles. Sur le site, le déploiement a été rapide. « Less béton », « Lafarge tue », « Sous le béton, la rage »… Les bâtiments ont été recouverts de tags.
Tandis que pleuvaient les documents jetés depuis les bureaux, d’autres se sont attelés à vider des sacs de pigment de coloration pour béton et des barils de sable. Les tuyaux d’une toupie ont aussi été remplis de mousse. À ceux qui leur reprocheraient de dégrader l’outil de travail des ouvriers, les militants répondent que leurs conditions de travail ne sont pas bonnes, rappelant la mort récente d’un chauffeur d’une entreprise sous-traitante, enseveli sous des gravats dans une carrière d’une cimenterie Lafarge.
L’action n’a duré que dix minutes. « C’est aussi un pied de nez, un an après », dit Musca, venu de Basse-Normandie. Le 10 décembre 2022, des activistes avaient envahi la cimenterie Lafarge de Bouc-Bel-Air, dans les Bouches-du-Rhône ; une action qui s’était soldée par une enquête approfondie et des poursuites judiciaires.
Le site Lafarge de Val-de-Reuil s’ajoute à la carte nationale des actions décentralisées contre les cimenteries Lafarge. « On avait prévenu qu’on ferait des journées d’actions, on l’a fait », explique Nono, 32 ans, qui réalise sa première intrusion sur un site industriel.
Le militant espère que ces dégradations mettront à l’arrêt la cimenterie pour au moins quelques jours. « Ça ne nous fait pas plaisir de faire ça, on préfèrerait passer notre dimanche à ramasser des champignons ! affirme le militant. Mais si on ne tape pas au portefeuille, ça ne change rien. On veut montrer qu’on peut rendre [les sites] inopérants. » La prochaine fois, il espère que ces actions mobiliseront « des milliers de personnes sur ces sites d’industriels immoraux et en roue libre ».
Enquête ouverte
Retour en direction de la forêt au pas de course. Arrivée à une intersection, une partie du groupe a été interceptée par une patrouille de police. Les militants ont été placés sur le bas-côté, avant de s’échapper avec l’aide d’autres activistes et malgré les tirs de gaz lacrymogènes.
Sur le chemin forestier, ils ont croisé à nouveau des véhicules. Rencontre cocasse, il s’agit de la police de l’environnement. Interrogés sur leur présence, les activistes leur ont répondu : « On est là pour protéger l’environnement. » Après leur départ, la police s’est activée sur le site. Un agent indique à Reporterre : « Nous sommes en train de mener l’enquête, de faire les constats et les relevés. »
Dans la presse locale, la préfecture indique l’ouverture d’une enquête en flagrance pour dégradation en réunion, « séquestration » du gardien du site avec « libération volontaire » et violence sur personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité totale de travail (ITT).
Le parquet d’Évreux aurait été saisi avec la police judiciaire de Rouen et la sous-direction antiterroriste (SDAT). Cette même SDAT qui avait interpellé et placé en garde en vue en juin dernier des participants présumés au « désarmement » de la centrale Lafarge de Bouc-Bel-Air. L’exploitant aurait porté plainte suite à l’action du 10 décembre. France 3 parle de centaines de milliers d’euros de dégâts.
« Évidemment, malgré les calomnies d’autorités qui n’ont plus que le mensonge pour garder la face, personne n’a été “séquestré” durant cette action », répondent les militants dans un communiqué. Ils dénoncent le « petit numéro médiatique » du préfet et du directeur du site pour les « diaboliser ».
« Il semblerait que l’antiterrorisme se recycle comme inspecteur, ou voiture balai, de quelques bris de vitre, de quelques locaux administratifs chahutés, de quelques jets de mousse expansive bien ajustés dans des conduits et tuyaux bien choisis, et d’un ravalement de façade tout en couleur », relèvent-ils.