Notre Dame des Landes : Si vous avez loupé les derniers épisodes...

5 juillet 2014 / Nicolas de La Casinière (Reporterre)

A l’occasion du grand week-end d’opposition au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, rappel des rebondissements qui ont marqué la lutte depuis un an.


Notre Dame des Landes : le nom de ce bourg campagnard de Loire-Atlantique est devenu un emblème des résistances durables aux grands projets d’infrastructures, écologiquement néfastes, opérant des alliances entre États et multinationales.

Le nom de la bourgade a été mis au devant de la scène par l’opération César* en octobre 2012 censée expulser la ZAD, le périmètre envisagé pour implanter le projet d’aéroport. La tentative d’évacuation des occupants a tourné au fiasco militaire.

Ce qui a déclenché une mobilisation nationale, avec quelque 40 000 personnes participant en plein mouillasse d’hiver, à une manifestation illégale de reconstruction des cabanes détruites.

Jean-Marc Ayrault, alors Premier ministre temporisait en annonçant le 24 novembre 2012 la création de trois commissions, chargées de réinstaurer le dialogue et de se pencher sur les questions environnementales et agricoles. Si la première d’entre elles a entériné le bien fondé du projet d’aéroport, la commission scientifique a vivement critiqué ce qui est prévu pour le déplacement d’espèces protégées, le manque de respect de la loi sur l’eau, les méthodes de compensation de la destruction de terres agricoles… Une critique entérinée par le Conseil national de protection de la nature

Le préfet a mis fin en mars 2013 à la présence policière permanente sur la Zad. Les opposants ont commencé à y lire le signe d’un éventuel abandon du projet. Mais tant que la déclaration d’utilité publique du 9 février 2008 n’est pas officiellement abrogée, le projet reste officiellement sur les rails. En attendant, le projet accumule plus d’un an et demi de retard vis-à-vis du dernier calendrier annoncé.

Que s’est-il passé depuis le rassemblement de l’été dernier ?

- Sur le plan administratif : préalables et optimiste en béton

Des arrêtés préfectoraux ont été publiés le 21 décembre 2013, ouvrant des dérogations à la loi sur l’eau et au déplacement d’espèces protégées, normalement interdits. Ils ont été présentés comme les dernières étapes administratives avant l’arrivée des bulldozers pour le début des travaux. Mais aucune tentative de démarrage de travaux publics n’a suivi.

En janvier 2014, optimiste, Nicolas Notebaert, président du consortium Vinci-AGO (Aéroport du grand ouest) annonce un début des travaux « sans doute avant l’été » (2014). Le préfet affiche alors la même échéance, omettant le « sans doute ».

En février 2014, l’État lance l’appel d’offres pour les travaux du barreau routier, prévu pour desservir le site du futur aéroport et le raccorder aux grand axes routiers Nantes-Rennes et Nantes-Vannes.

En avril, le Conseil national de protection de la nature émet un avis défavorable à la destruction du campagnol amphibie, espèce protégée présente dans la zone humide de Notre-Dame des Landes, mais oubliée par l’inventaire officiel qui a servi à l’enquête publique.

- Sur le plan juridique : recours en cours

Les arrêtés préfectoraux, loi sur l’eau et espèces protégées, sont attaqués début février 2014 devant le tribunal administratif au motif d’inventaire préalable insuffisant de la faune et de la flore, et de « l’incapacité écologique et technique » de réaliser des compensations environnementales imposées par la loi en cas de destruction d’une zone humide.

Le 10 février la cour administrative d’appel rejette d’autres recours déposés à l’automne 2012, contre la cessibilité de parcelles.

En avril 2014, Bruxelles lance une procédure d’infraction contre la France : la Commission européenne met en demeure la France de s’expliquer en épinglant la faiblesse des études de l’impact environnemental lors de la procédure d’autorisation du projet aéroportuaire. La procédure, longue, peut se solder par des sanctions financières qu’encourt l’État français. Cette décision européenne est un revers majeur pour les promoteurs de l’aéroport.

- Sur le front de la communication : lobbying et tentative de division

En février 2013, des journalistes de radio France dénoncent une publicité pro aéroport contractée par le syndicat mixte aéroportuaire pour convaincre le grand public de la légitimité du projet.

Toute l’année 2014, des articles de presse, y compris dans des médias conservateurs, multiplient les mises en cause de la pertinence économique, conjoncturelle, écologique d’un tel projet. Les termes d’« abandon du projet », d’« aéroport en fin de course », ou « dans la zone rouge » n’ont jamais autant été utilisés, notamment par les médias pas spécialement critiques.

- Sur le terrain : rumeurs et plantations

En novembre 2013, une rumeur d’intervention militaire imminente pour évacuer la Zad, avive la capacité de mobilisation régionale et des comités de soutien à la lutte contre l’aéroport, basés dans toute la France.

Le 17 novembre, un cambriolage chaparde une vingtaine d’ordinateurs dans les locaux de la société Biotope, chargée de l’accompagnement environnemental pour Vinci (dans la périmètre de la Zad où est envisagé l’aéroport lui-même) et pour l’État pour le barreau routier de raccordement aux axes routiers ouest et nord convergeant sur Nantes.

Le 14 décembre 2013, quelque 200 mirabelliers et des arbres fruitiers sont plantés dans le cadre des nombreuses opérations de remise en culture, semailles et chantiers collectifs de « Sème ta zad ! ».

Le 24 avril, l’expulsion après décision de justice de la ferme occupée de Saint Jean-du-Tertre, n’aura pas lieu. Les cinq escadrons de gendarmes mobiles requis sont décommandés. La préfecture parle d’un « accord d’apaisement ».

Dans la rue : fumées, flashball criminels et unité dans la lutte

Le 22 février 2014 a vu les rues de Nantes envahies par une mobilisation sans précédent contre le projet d’aéroport : 520 tracteurs et de 40 et 60 000 personnes. Des incidents en ville ont émaillé ce long cortège, laissant neuf vitrines cassées et plus de cinq heures de face à face et d’affrontements avec la police.

Deux syndicats de police ont mis en cause leur hiérarchie quant à l’immobilisme forcé du dispositif laissant s’installer un si long affrontement. Des tirs de balles "de défense" ont visé la tête des manifestants : trois de ces victimes, Quentin Torselli, 29 ans, Damien Tessier, 29 ans et Emmanuel Derrien, 24 ans, en perdent un œil. Cela consitue un triste record dans la répression de manifestation ces dernières années.

Suite à leurs plaintes, l’Inspection générale de la police nationale a ouvert une enquête. Deux autres plaintes ont été déposées par deux journalistes indépendants touchés par des tirs de ces armes à balles de caoutchouc. On attend qu’elles avancent...

Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, a dès le soir de la manifestation dénoncé la violence de l’ultra gauche, des black blocs « originaires de notre pays, mais aussi de pays étrangers ». Le préfet décerne à l’Acipa, la principale association d’opposants, le titre de « vitrine légale d’un mouvement armé », lui demandant de faire elle-même le ménage. Mais les opposants ne tombent pas dans le piège et restent unis.

Jean-Marc Ayrault demande aux écologistes de « sortir de l’ambiguité » au sujet de leur soutien à de tels opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Sans résultat non plus. Un courrier du président PS de la région Pays de Loire menace de retrait de financement les associations environnementales ou paysannes qui ne dénonceraient pas l’occupation de la Zad et les incidents de la manifestation du 22 février. C’est le « chantage aux subventions » qui se voit dénoncé publiquement. L’unité est réaffirmée après toutes ces tentatives de division.

Bye bye Mister Ayrault


Le 21 novembre 2013, Frédéric Cuvelier, ministre délégué aux Transports, martèle que l’aéroport controversé de Notre-Dame-des-Landes doit « être construit » car il « répond à une nécessité de croissance ». Un des plus véhéments partisans du projet d’aéroport, Jacques Auxiette, président PS de la région Pays de la Loire redemande à François Hollande une « évacuation sans délai de la Zad ».

Le 27 février, Jean-Marc Ayrault, encore Premier ministre, déclare qu’aucune évacuation forcée ne sera entreprise avant le traitement complet des derniers recours juridiques des opposants, selon les calendriers judiciaires.

Le 31 mars 2014, il quitte le gouvernement qu’il menait depuis le 15 mai 2012. Ancien maire de Nantes, il était le fervent promoteur de l’aéroport. Son successeur et le reste du PS sont beaucoup moins intéressés par ce qui est devenu une patate chaude politique.

D’ailleurs, lors des négociations avec les écologistes pour constituer son gouvernement, Valls met l’abandon du projet d’aéroport dans la balance pour maintenir la participation d’EELV à son gouvernement. La proposition n’a pas eu de suite, mais elle montre un autre regard sur ce projet que du temps d’Ayrault à Matignon.

Héritière de Jean-Marc Ayrault, mais moins passionnée par le projet, Johanna Rolland, PS, est élue maire de Nantes au deuxième tour avec 56,1 % des voix. Ségolène Royal qui avait demandé en octobre 2011 une remise à plat du projet, un moratoire et une suspension de la concession à Vinci (mais c’était lors des primaires du PS avant les présidentielles), ne s’est pas aventurée à diagnostiquer l’avenir du projet depuis qu’elle est ministre de l’Environnement...

Elle entend juste se ranger à la promesse du gouvernement d’ « attendre l’issue des recours » en respectant les délais de jugements de tous les procédures engagées.

Des contre-expertises comme s’il en pleuvait

Le collectif d’élus opposés au projet rend public le 26 septembre une étude réalisée par un cabinet d’ingénierie sur les plans d’exposition au bruit, concluant que la gêne sonore de l’aéroport actuel de Nantes Atlantique n’est pas une raison valable de créer un nouvel aéroport.

En janvier 2014, le collectif des Naturalistes en lutte dénonce un inventaire bâclé de la faune et de la flore par la société Biotope, lui opposant un recensement entrepris par plus de 200 bénévoles et scientifiques depuis des mois.

Fin juin, une expertise d’architectes refait les calculs du coût d’un maintien de l’actuel aéroport et de son réaménagement : il apparait que les service de l’aviation civile ont truqué leur chiffrage, multipliant par quatre le chiffrage normal afin de surévaluer et d’écarter l’hypothèse de faire avec l’existant.

Dans les commissariats et les tribunaux : menottes et embastillements

Virgile Mazery, un apiculteur, est assigné en référé en justice par Vinci le 26 novembre 2013 pour occupation illégale de terres où il a placé ses ruches. Le tribunal de Saint-Nazaire réfutant le 11 décembre le caractère d’urgence de la demande d’expulsion, l’apiculteur peut laisser butiner ses abeilles en paix.

Les procédures pour refus de prélèvement ADN se poursuivent contre les militants de terrain, le 2 décembre 2013 en appel à Rennes, le 19 juin 2014 en première instance à Rennes, à nouveau à Nantes lors de quatre audiences différentes en juillet.

Après la manifestation du 22 février, la police annonce une cellule spéciale de huit spécialistes. Après cinq lampistes arrêtés sur place le jour même, des comparutions immédiates à retardement sont lancées au lendemain même des élections municipales. Les accusations peinent à trouver de dangereux terroristes.

La justice retient quand même la charge d’« association de malfaiteurs » contre quatre militants rennais interpellés avec, dans le coffre de leur voiture, deux lampes frontales que la police suppose volées. Un militant nantais est condamné à un an ferme pour avoir lancé un fumigène au-delà des lignes des policiers, trace de son ADN faisant foi.

Le 24 juin, la cour d’appel de Rennes a relaxé Sylvain Fresneau, agriculteur et militant anti-aéroport. Il avait été poursuivi et condamné en première instance a un mois de prison avec sursis pour « violences volontaires avec arme », en fait pour avoir reculé son tracteur et la remorque vers les gendarmes mobiles lors d’une manifestation à Notre-Dame-des-Landes en juin 2012.


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Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos :
. chapo : Voir « Des artistes s’engagent pour Notre Dame des Landes »
. manifestation de novembre 2012 : Jean-Paul Mathelier
. « il faut du flic » : Hervé Kempf, Reporterre
. manifestation du 22 février : « La manifestation de Nantes, regard décalé »

Lire aussi : DOSSIER : Notre Dame des Landes


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