« Ça a fait peur à la direction » : quand les militants écolos s’allient aux ouvriers
Une manifestation de soutien à la papeterie Chapelle Darblay, le 28 avril 2021 à Paris. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Une manifestation de soutien à la papeterie Chapelle Darblay, le 28 avril 2021 à Paris. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Militants écologistes et ouvriers font de plus en plus souvent front commun, y compris dans des secteurs polluants comme le raffinage et la logistique. Encore balbutiante, l’alliance se construit par la base.
Les salariés de la papeterie Chapelle Darblay (Seine-Maritime) soutenus par des écologistes pour sauver la seule usine française fabriquant du papier journal recyclé ; ceux de l’usine Michelin de Cholet (Maine-et-Loire), ravitaillés par des cantines militantes sur leur piquet de grève... Dans un mouvement balbutiant, mais bien réel, les alliances entre militants écologistes et ouvriers se multiplient sur le terrain, forgées par une série d’expériences locales.
Avec des appels conjoints à l’action, une présence sur les piquets de grève et les blocages et des échanges pendant les assemblées générales, les journées de mobilisation des 10 et 18 septembre ont été l’occasion d’en faire la démonstration.
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La clé de ces alliances réside dans la construction de « champs de lutte partagés », selon Julien Troccaz, secrétaire fédéral du syndicat Sud Rail. « Ce n’est pas juste nous qui participons à une lutte écologiste, ce sont aussi les écologistes qui participent à une lutte sociale », décrit le cheminot, dont le syndicat est mobilisé dans la lutte contre la LGV Lyon-Turin, en Savoie. Il y côtoie des organisations écologistes comme les Soulèvements de la Terre et Extinction Rebellion.
« Objectif commun »
Sur le terrain, « chaque mouvement conserve son autonomie, en termes de modalités d’actions par exemple, mais chacun apporte quelque chose et apprend de l’expérience de l’autre, pour atteindre un objectif commun », détaille le syndicaliste.
Si s’accorder sur des objectifs est relativement évident dans le domaine du ferroviaire, cela peut paraître plus complexe dans des secteurs polluants, comme le raffinage. Pourtant, les ouvriers de la raffinerie de TotalEnergies de Grandpuits (Seine-et-Marne) ont su rallier les Amis de la Terre et Greenpeace à leur cause, contre le greenwashing du projet de reconversion du site en plateforme de production de biocarburant, au prix de suppressions d’emplois.
« Faire exploser les digues entre nous »
« Il ne suffit pas de brandir la transition pour justifier la destruction d’emplois », avaient souligné les organisations écologistes dans une tribune cosignée avec la CGT. Elles dénonçaient le double discours du groupe, qui continue à développer des projets fossiles à l’étranger, comme l’oléoduc Eacop en Ouganda et en Tanzanie, et l’extraction de gaz au Mozambique.
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« C’était une alliance inédite avec des militants écolos dans le secteur des énergies fossiles et ça a été un véritable laboratoire pour faire exploser les digues entre nous », se réjouit Adrien Cornet, représentant syndical CGT à la raffinerie de Grandpuits.
Avant une quelconque convergence, il a fallu s’accorder sur des constats. D’abord, sur le fait que « les ouvriers des raffineries n’y travaillent pas par passion de faire les trois huit, de respirer des émanations de pétrole et d’attraper des cancers, mais pour sortir de la précarité », rappelle le syndicaliste. Ensuite, sur la conviction que « sans la classe ouvrière, il ne peut pas y avoir de transition écologique », notamment parce que « c’est nous qui avons la connaissance et les moyens de pression sur les points névralgiques du système de production capitaliste ».
Concrétiser les alliances passe par une palette d’actions : des communiqués cosignés avec les organisations syndicales, des caisses de grève, des ravitaillements des piquets par un réseau de cantines, une présence sur les blocages… Autant d’outils mobilisés les 10 et 18 septembre et déployés de plus en plus fréquemment en soutien à des luttes ouvrières.
Bloquer, ravitailler, construire un contre-projet
« La présence des Soulèvements de la Terre a fait peur à la direction, ils ne savaient pas à quoi s’attendre et ça a joué dans la balance pour les faire plier », se souvient Laurent, routier et syndicaliste de la CGT Geodis à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), qui a obtenu une hausse des salaires en mars, après trois semaines de mobilisation.
Nées de rencontres au cours de mobilisations sociales et d’appels à des forces extérieures lors de précédentes grèves sur le site, les relations entre les travailleurs syndiqués de Geodis et les militants du comité local des Soulèvements de la Terre, Plaine Tempête, sont devenues « naturelles ». Au point qu’ils ont adopté un slogan commun : « Soulèvement des salaires. » « Aujourd’hui, ce sont de vrais camarades. On sait qu’on peut compter sur eux pour soutenir nos revendications salariales », souligne Laurent.
« Construire ensemble permet de dépasser la soi-disant opposition entre écologie et emploi »
Les militants écologistes apportent de nouvelles forces de blocage de l’entrepôt et leur capacité à visibiliser la lutte, tandis que les ouvriers offrent leur expertise sur le fonctionnement de la logistique, qui nourrit l’élaboration en cours d’un contre-projet face à celui de l’entrepôt Green Dock.
« Construire cela ensemble permet de dépasser le discours habituel d’une soi-disant opposition entre écologie et emploi et d’inscrire nos échanges dans le temps long », explique Antoine [1], militant au comité Plaine Tempête. Celui-ci ne compte pas s’arrêter à l’entrepôt Geodis dans sa quête d’une « réappropriation » de la zone d’activités du port de Gennevilliers, « au service des réels besoins des travailleurs et des habitants du territoire ».
Le 18 septembre, ces militants étaient présents aux côtés des travailleurs sans papiers de l’entreprise NTI, sous-traitant de Paprec, au cours d’un débrayage devant le centre de tri des déchets, lui aussi situé dans la zone du port de Gennevilliers.
Un « mouvement de fond » dans l’écologie radicale
Les freins à l’unité entre les mouvements ouvriers et écologistes sont néanmoins persistants. D’un côté, il y a une « écologie bourgeoise » qui « prend le prétexte de l’écologie pour stigmatiser les ouvriers et justifier des fermetures d’usines », décrit Adrien Cornet, militant de la CGT Grandpuits et du parti Révolution permanente. De l’autre, « il y a des directions syndicales qui peinent à sortir d’une vision productiviste et de l’idée que s’allier avec les écolos serait se tirer une balle dans le pied », constate-t-il.
Face à ces obstacles, les convergences s’opèrent par la base, sur le terrain de luttes locales, encouragées par des intérêts matériels et tactiques, mais aussi des évolutions idéologiques.
Selon Paul Guillibert, chercheur en philosophie au CNRS, c’est un « mouvement de fond » qui est à l’œuvre dans le milieu écologiste radical : « Les militants sortent de ce logiciel qui envisage la lutte comme celle d’un front de citoyens faisant pression sur les gouvernements, à l’image des grandes marches pour le climat, pour réorienter la bataille contre les grandes structures capitalistes, telles que celles de l’agrobusiness ou du béton ciblées par les Soulèvements de la Terre », résume le chercheur.
Ce tournant s’accompagne d’une « prise de conscience qu’à toutes les formes de destruction de la nature sont liées à des formes d’exploitation du travail, et que la géographie des impacts de la crise écologique et climatique correspond à celle de la division internationale du travail », analyse Paul Guillibert, auteur de l’ouvrage Découvrir le marxisme écologique (Les Éditions sociales, août 2025, avec Alexis Cukier).
Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à transposer ce fourmillement venu du terrain vers le milieu académique. Une « réactualisation écologique du marxisme », comme l’appelle Paul Guillibert, à laquelle participent également des auteurs comme Jason W. Moore, Andreas Malm, Matt Huber, Stefania Barca et Kohei Saito.