Réintroduction de grands tétras dans les Vosges : « On va chercher des oiseaux à 2 000 km au Nord, c’est absurde ! »
Michel Munier et Françoise Preiss au coeur du massif qui abritait des grands tétras. - © Amanda Jacquel / Reporterre
Michel Munier et Françoise Preiss au coeur du massif qui abritait des grands tétras. - © Amanda Jacquel / Reporterre
Une troisième campagne pour la réintroduction du grand tétras dans les Vosges est un cours. Un plan absurde, selon Michel Munier, défenseur des forêts du massif, qui invite à préserver l’ensemble de la faune et leur habitat.
Vosges (France), reportage
Déjà plus de trace de neige dans cette forêt de l’ouest des hautes crêtes vosgiennes alors qu’avril pointe le bout de son nez. Le massif abritait des grands tétras jusqu’au tout début des années 2000, lorsque la neige était encore abondante et les montagnes moins fréquentées. « Nous sommes dans une période d’accélération brutale du réchauffement climatique. C’est vraiment la base de toute discussion sur le grand tétras », commence Michel Munier en même temps qu’il entame les premiers pas de cette balade sur son itinéraire habituel d’observation.
Enfant de la région, il a rencontré son premier grand tétras lors d’une promenade en ski en 1969. De nombreuses nuits d’observation s’en sont suivies. Il raconte son lien à l’animal et l’importance de faire son deuil dans un livre L’oiseau-forêt (Kobalann Eds, 2022), autant hymne que plaidoyer pour la nature. « Cet oiseau vivait dans les Vosges depuis plus de 10 000 ans et en cinquante ans, j’ai assisté à sa disparition », résume-t-il dans le film césarisé de son fils, Vincent Munier, Le Chant des Forêts (2025).
« La forêt est devenue inhospitalière pour le grand tétras »
Lorsqu’il parle de l’oiseau, l’ancien enseignant parle toujours de son habitat. Michel Munier pointe du doigt un sous-bois où des épicéas, assez jeunes, sont alignés côte à côte, sans trop d’espacement. « On a modifié la forêt des Vosges pour la remplacer par des pessières [plantation d’épicéas]. Ici, il y a cinquante ans, c’était une hêtraie-sapinière [forêt mixte de hêtres et de sapins]. Mais après 1945, en raison des arbres impactés par des éclats d’obus, on a coupé à l’excès et planté l’épicéa, considéré comme le bois d’avenir, facile à récolter », rappelle Michel Munier.
La monoculture dans certaines zones du massif et la raréfaction d’essences nécessaires à l’alimentation du grand tétras ont contribué à sa disparition. Relique glaciaire, l’oiseau mythique se nourrit notamment d’aiguilles de sapins, de bourgeons de feuillus et de myrtilles.
« C’est un oiseau lourd, qui se nourrit et se reproduit au sol, donc très sensible à la prédation. Ici, s’il veut décoller pour échapper à une martre ou un renard, les arbres trop serrés l’en empêcheront. La forêt est devenue inhospitalière pour lui. » Aussi appelé grand coq de bruyère, le grand tétras est le plus gros gallinacé d’Europe (les mâles pèsent entre 3,5 et 5 kg et les femelles entre 1,5 et 2,5 kg).
« Il y a dix mille ans, le massif des Vosges se libérait de sa calotte glaciaire. Lorsque les forêts sont devenues tempérées, les espèces comme les élans et les rennes ont disparu. Le tétras, lui, s’est maintenu là où la vieille hêtraie-sapinière froide s’est développée. La disparation des longs hivers de neige à basse altitude a entraîné l’extinction de cette espèce sensible… », rappelle le passionné.
Il souligne la résilience de l’oiseau : capable de vivre par - 50 °C, notamment grâce à des excroissances cornées qui poussent de chaque côté de ses doigts à l’automne pour lui permettre de marcher sur la neige, comme des raquettes. Il les perd au printemps.
Entre réchauffement climatique et surtourisme
Bâton en main, Michel Munier énumère les causes de sa disparition : outre l’accélération du réchauffement climatique, la chasse et le braconnage ou encore l’exploitation forestière, il évoque également le surtourisme : « Ce qu’on appelle le tourisme “quatre saisons”, de jour comme de nuit, hors sentiers comme avec le survivalisme, le VTT moteur, le quad, la rando sauvage, et toutes les infrastructures de sports d’hiver… »
Cette année encore, alors qu’une équipe est partie en Norvège pour capturer des grands tétras afin d’essayer, après déjà deux campagnes de capture, de les réintroduire dans les Vosges, l’emblématique route des crêtes a rouvert le 2 avril. « Elle a été déneigée ! Historiquement, elle n’ouvrait pas avant le 1er mai. En parallèle, on va chercher des oiseaux à 2 000 km au Nord et des essences à 1 000 km au Sud… C’est absurde, hors sol ! » juge Michel Munier. Et de questionner : « Pourquoi réintroduire [le grand tétras] dans les Vosges, le massif le plus bas et le plus pénétré par le tourisme ? »
« Pourquoi réintroduire dans les Vosges, le massif le plus pénétré par le tourisme ? »
Notre guide quitte la route forestière pour emprunter une piste qui s’enfonce parmi les grands arbres. « Je vous emmène relever un appareil de suivi de la faune. » Michel Munier fait partie du Groupe tétras Vosges, association chargée notamment du suivi et de la protection de l’habitat du gallinacé. « Dès les années 1970, alors que les populations faiblissaient, les premiers contacts avec les gestionnaires des forêts étaient difficiles. On nous répondait “Nous sommes payés pour faire pousser des arbres, pas des oiseaux…” Nous avons alors créé le Groupe tétras Vosges et des échanges constructifs ont pu voir le jour. »
Sur la tourbière que nous longeons, dernier stigmate de la période glaciaire, le bruit des pas devient spongieux. L’ouïe de Michel Munier est aux aguets. « Ah, là, c’est un pinson des arbres qu’on entend ! Et là un geai… qui imitait parfois un morceau du chant des grands tétras. Et là, un avion, mais je ne saurais pas dire quel modèle… », sourit-il.
Il installe une caméra au pied d’un arbre, en vérifie une autre accrochée trois mois plus tôt, un peu plus loin. « Depuis quinze ans, avec une vingtaine d’appareils posés sur ce site, on constate une légère augmentation des martres et des renards, prédateurs du tétras. » Une présence corollaire à la baisse du taux d’enneigement annuel sur le massif.
Un plan critiqué pour son opacité
Françoise Preiss, chargée de mission pour le Groupe tétras Vosges, nous rejoint pour installer une autre caméra. Elle aussi dénonce un « acharnement » dans ce plan de réintroduction « alors que les conditions d’accueil ne sont pas réunies ». Porté par l’État et le Parc naturel régional des Ballons des Vosges, ce plan est aussi critiqué pour son opacité, tant en termes de nombre d’oiseaux capturés, des actions d’amélioration de la quiétude, ou de budget.
Le parc naturel régional des Ballons des Vosges, à qui l’État a confié le pilotage du projet, n’a pas souhaité nous répondre avant le retour de l’équipe partie en Norvège. Sur leur site, l’objectif affiché est de « transloquer 40 à 50 oiseaux chaque année », sur cinq ans, avec un coût annuel estimé à 200 000 euros.
Le parc évoque aussi un taux de survie assez large, « compris entre 30 et 80 % à un an » suivant les « retours d’expérience des programmes européens similaires » et impliquant une régulation des prédateurs de l’oiseau. Le comité de pilotage du projet prévoit par exemple de recourir à des répulsifs ultrasons près des nids. « Or ces dispositifs sont susceptibles d’affecter gravement la faune locale, notamment des espèces protégées telles que le lynx, le chat forestier ou les chiroptères, sans qu’aucune évaluation d’impact n’ait été fournie », dénoncent plusieurs associations.
À ce jour, le parc estime qu’il resterait deux oiseaux de la réintroduction de 2024 sur le massif. Pour les deux naturalistes, le grand tétras est transformé en totem vivant qu’il faut tenter de réintroduire coûte que coûte… Ils citent les deux avis négatifs du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel du Grand Est (CSRPN) et du Conseil national du patrimoine naturel (CNPN) sur ce projet de réintroduction, non suivis par les porteurs du plan de réintroduction.
« J’ai été embauchée en 1995, quand les actions de préservation de l’habitat prenaient de l’ampleur. Mais depuis quatre ans, on ne parle presque plus que de l’espèce », regrette Françoise Preiss.
« Peut-être qu’il y aura des cas de reproduction des oiseaux relâchés, mais il ne faudra pas crier victoire trop vite. C’est au moins vingt ans après les derniers lâchers qu’on saura si l’opération aura ou non été une réussite », précise-t-elle.
« On devrait investir notre énergie pour protéger ces habitats »
Nous pénétrons en limite d’une vieille forêt, saturée du vert de la mousse dense au sol et de celui des conifères lorsqu’on lève les yeux. L’odeur et l’ambiance ont changé. Françoise Preiss et Michel s’interpellent par sifflements. Leurs voix deviennent basses, un chuchotis. « Celui-là c’est une cathédrale, il a bien 200 ans », désigne Françoise Preiss au pied d’un arbre. « Ici, les tétras venaient se percher sur les grands arbres », se souvient Michel Munier.
« On devrait investir notre énergie pour protéger ces habitats, de vieilles forêts qui se raréfient, et aider les forestiers à en avoir une gestion différente. Tout cet argent utilisé pour tenter la réintroduction aurait pu servir à l’ensemble de la faune et pas à une seule espèce qui va disparaître. Pourquoi vouloir les forcer à s’adapter ?, interroge-t-il. Sa disparition m’attriste, mais plus encore cet orgueil des hommes qui veulent dicter leur caprice à la nature. »
Michel Munier et Françoise Preiss utilisent les images de leurs caméras pour sensibiliser les forestiers : « On ne peut pas continuer à prélever des arbres sans apprendre à connaître ce monde sous nos pieds et jusqu’à la canopée, qui travaille pour cette harmonie et sa résilience. Cet oiseau et sa disparition nous ont ouvert les yeux sur l’ensemble du monde vivant des forêts. Le grand tétras nous a laissé en héritage cette réflexion : changer notre regard sur la forêt. Elle doit être une mosaïque ! »