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EntretienAlimentation

Stratégie nationale pour l’alimentation : « La FNSEA a été très active pour empêcher toute régulation de l’agro-alimentaire »

Les aliments ultratransformés ne sont mentionnés qu’à deux reprises dans la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, regrette Benoît Granier, responsable alimentation au Réseau Action Climat.

Après deux ans de retard, la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat a été publiée le 11 février. Un soulagement pour Benoît Granier, du Réseau Action Climat, qui pointe toutefois ses limites.

Le gouvernement a publié le 11 février la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc). Ce document est supposé définir la manière d’aller vers une alimentation plus saine et écologique d’ici 2030.

Issue des propositions de la Convention citoyenne pour le climat et fondée sur la loi Climat de 2021, la Snanc devait initialement être publiée avant juillet 2023. Mais les reports et retards se sont enchaînés depuis plus de deux ans, en raison de pressions successives visant à préserver les intérêts de l’industrie de la viande ou des aliments ultratransformées, entre autres.

Benoît Granier, responsable alimentation au Réseau Action Climat se dit soulagé que la Snanc ait finalement été publiée. Il revient toutefois pour Reporterre sur les nombreuses limites et le manque d’ambition de cette stratégie nationale.


Reporterre — La Snanc mise beaucoup sur des incitations et sur la bonne volonté des industriels pour améliorer l’alimentation. Une telle politique incantatoire d’inspiration néolibérale peut-elle, selon vous, améliorer les choses ?

Benoît Granier — Il y a quand même quelques points positifs. Pour une fois, les ministères de l’Agriculture, de la Santé et de l’Écologie ont travaillé ensemble à une stratégie commune, alors qu’ils étaient jusqu’à maintenant sur des mots d’ordre désunis, voire contradictoires.

On a aussi un chiffrage de l’objectif de 12 % de consommation de produits bio, pour l’ensemble de la population. Et l’obligation de transparence pour la grande distribution et la restauration commerciale, quant à leur pourcentage d’achat de produits « durables et de qualité ». C’est une transparence importante pour exiger ensuite des objectifs et pour que la société civile s’en empare.

« Il y a une quasi absence de mesures contraignantes »

Au-delà de ça, c’est vrai qu’il y a une quasi absence de mesures contraignantes. Alors même que de nombreux acteurs économiques sont eux-mêmes en attente de règles communes claires. Certains voudraient mettre en place des mesures vertueuses, limitant la publicité pour les produits malsains par exemple, mais ne le font pas de peur d’être désavantagés face à leurs concurrents.


Quels sont les acteurs qui ont fait pression pour empêcher l’adoption de mesures contraignantes ?

Ce ne sont pas forcément les distributeurs. Certains n’étaient pas favorables à une réglementation instaurée du jour au lendemain mais plaidaient pour une phase de concertation. Côté agro-industriels, l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) et la FNSEA [principal syndicat représentant l’agriculture intensive] s’opposaient à toute réglementation. Il ont été extrêmement actifs auprès du gouvernement pour empêcher toute régulation du secteur agro-alimentaire.

La Fédération des entreprises de charcuterie traiteur et l’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes se sont également opposées à toute mesure chiffrée de réduction de la consommation de viande.


La Snanc évoque seulement un objectif de « limitation » de la consommation de viande, alors que l’on sait que réduire l’alimentation carnée est une urgence pour le climat et la santé.

Il faudrait un objectif chiffré, assorti de moyens pour les atteindre, que l’on puisse suivre dans le temps pour les évaluer et éventuellement rectifier le tir. On ne peut pas mener une politique publique efficace sans cela.


Auriez-vous également souhaité que les aliments ultratransformés (AUT), qui font l’objet de plus en plus d’études scientifiques alarmantes pour la santé, soient davantage pris en compte ?

Le gouvernement a été excessivement timide sur le sujet. Les aliments ultratransformés ne sont mentionnés qu’à deux reprises dans la Snanc, simplement pour dire qu’il faut « poursuivre l’expertise sur le sujet ». C’est lié à la difficulté de définir ce qui relève ou non des produits ultratransformés.

Les industriels se battent beaucoup sur cette définition. Un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur ces produits, publié en 2024, pouvait être interprété de différentes manières [l’avis notait de nombreux risques pour la santé associé aux AUT, mais avec un niveau de preuve faible]. Malheureusement, le gouvernement a retenu la même interprétation que les industriels, c’est décevant.



Un autre point de tension concernait la restriction de la publicité et du marketing autour de la malbouffe.

Dans une première version finalisée de la Snanc, dès fin 2023, on avait une trajectoire chiffrée, année après année, de diminution de la publicité pour les produits trop gras, trop salés et trop sucrés dans les médias audiovisuels. Mais finalement, Matignon a arbitré et supprimé cet objectif de diminution chiffrée.

« Il y a eu une baisse des publicités pour la malbouffe sur les créneaux des programmes audiovisuels pour enfants »

À la place, on a juste un renvoi à la charte de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), qui s’est avérée insuffisante ces dernières années. Il y a bien eu une baisse des publicités pour la malbouffe sur les créneaux des programmes audiovisuels pour enfants. Mais aucune baisse sur ce qu’on appelle les « heures conjointes », c’est-à-dire les créneaux où parents et enfants regardent la télévision ensemble.

Or, ce sont sur ces heures conjointes que les enfants sont majoritairement exposés. De plus, la charte ne s’intéresse pas aux publicités sur les réseaux sociaux, Internet, ou au marketing fait lors d’évènements sportifs ou dans les supermarchés, entre autres.


Outre de vrais objectifs chiffrés, quels auraient pu être les leviers efficaces pour une stratégie ambitieuse pour l’alimentation, la santé et l’environnement ?

On pourrait s’inspirer de plusieurs villes ou pays qui agissent. Par exemple, Amsterdam a interdit la publicité pour la viande dans l’espace public, le Royaume-Uni a interdit la publicité pour les produits trop gras, trop salés ou trop sucrés à la télévision avant 21 heures. On pourrait aussi faire en sorte que les promotions ou les produits en tête de gondole dans les grandes surfaces soient davantage des produits sains et durables.

« Si l’on veut une stratégie nationale alimentaire ambitieuse, il faut un minimum de cohérence »

Mais la Snanc restera de toute manière anecdotique si elle ne s’inscrit pas au sein d’une politique économique et agricole cohérente, qui œuvre à produire une alimentation saine et durable et qui préserve l’environnement. Même si la Snanc était parfaite, cela n’aurait aucun sens tant que l’on promeut une agriculture productiviste, riche en pesticides, en intrants de synthèse, qui empoisonne l’eau, les écosystèmes, les agriculteurs et les consommateurs.

Avec la loi Duplomb, puis maintenant la loi Duplomb 2 et une loi d’urgence agricole à venir au printemps, on reste dans une logique de baisser toujours plus les normes sanitaires et environnementales. Si l’on veut une stratégie nationale alimentaire ambitieuse, il faut un minimum de cohérence.

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