Sur les terres de l’abstention et du FN, un maire résiste par l’écologie

3 octobre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)



A Grande-Synthe, où l’abstention a battu un record et le FN réalisé 40% aux dernières élections européennes, le maire s’est fait réélire en mars pour un troisième mandat grâce à un programme résolument écologiste. Portrait d’un élu local pas comme les autres.


Pour réfléchir avant La Rencontre de Reporterre, lundi 6 octobre : L’écologie au cœur de la reconstruction politique

Actualisation : Damien Carême a quitté le Parti socialiste en novembre 2014.


- Grande-Synthe (Nord), reportage -

Chemise blanche et sourire jovial, Damien Carême semble déborder d’énergie. Renouvelable bien entendu. En retard, il déboule dans une salle boisée de la maison communale de Grande-Synthe (Nord). Une poignée de main ferme, puis on s’installe autour d’une immense table, avec une tasse de café équitable. « Alors, de quoi on parle ? », lance-t-il. Car depuis sa première élection au fauteuil de maire en 2001, les projets se succèdent et s’accumulent. Avec une ligne directrice : l’écologie.

Tout commence avec des arbres

La politique, Damien Carême est tombé dedans quand il était petit. Son père, René Carême, décédé en 2011, a dirigé la ville de Grande-Synthe de 1971 à 1992. Un maire « qui a marqué l’histoire », comme le titrait le quotidien La voix du Nord.

Tout a commencé avec des arbres. « Nous sommes originaires de Lorraine, raconte son fils. Là-bas, il y avait beaucoup de forêt. Quand nous sommes arrivés à Grande-Synthe, mon père a voulu planter des arbres. » La ville compte à l’époque plus de 20 000 habitants, des ouvriers de la sidérurgie principalement. Encore aujourd’hui, la sombre silhouette des fourneaux d’Arcelor barre le chemin entre la commune et la mer.

À l’entrée de la ville des écoquartiers pimpants remplacent peu à peu les barres d’immeubles en brique rouge construits à la hâte dans les années 1960. Mais les démolitions successives n’ont pas encore réussi à changer la donne sociale : près d’un quart de la population n’a pas d’emploi. Grande-Synthe est la quarante-septième ville la plus pauvre de France.

L’image d’une cité pauvre et polluée lui colle à la peau : les médias ne parlent d’elle que pour pointer la délinquance. « Le MacDo braqué pour la deuxième fois en trois mois », titrait encore La voix du Nord, le 4 juin dernier. Et c’est en partie pour « changer l’image de la ville » que Damien Carême décide de devenir maire.

Pourtant, à l’origine, il ne se destinait pas à reprendre le flambeau paternel. « J’avais dit, ’’jamais je ne deviendrai maire !’’ Mais quand on n’est pas d’accord avec ce qui se fait, on se doit de proposer une alternative. » Il décide donc de se présenter en 2001. Sa liste sort vainqueur des élections, et c’est le début d’une longue histoire : il est réélu en 2008 et 2014.

Son père lui a donné le goût de la politique et celui des balades en forêt. L’écologie, il la vit comme une évidence : « L’environnement me paraît essentiel, il s’agit de notre avenir. » Pragmatique plutôt qu’idéaliste. Et socialiste avant d’être écologiste : « Il faut aider les gens dans l’immédiat, mais aussi sur le long-terme. Les populations en difficulté sociale seront les plus touchées par les problèmes environnementaux. »

Un discours déjà maintes fois entendu, aux accents presque tragiques. Mais Damien Carême semble avoir un certain talent pour passer de la parole aux actes.


- Depuis plus de dix ans, la ville démolit, construit, aménage les quartiers populaires. -

« Damien, il fait des choses que personne d’autre ne tente », témoigne Olivier Caremmelle, directeur de cabinet et ami de longue date. Sans doute parce qu’il est convaincu de sa capacité à transformer. À contre-courant, l’homme croit au pouvoir de la politique : « Les conventions internationales sont vouées à l’échec, mais les collectivités locales ont un vrai pouvoir pour faire changer les choses. » L’avenir se joue d’après lui au niveau local.

Alternatives tous azimuts

Gestion différenciée et raisonnée des espaces verts, introduction de l’éco-pâturage, création de jardins partagés, d’une Université populaire, passage au 100 % bio dans les cantines, construction de logements sociaux économes en énergie... La liste des initiatives ferait trembler d’émotion n’importe quel militant écologiste.


- Des moutons, des vaches rouges flamandes et des chevaux de trait pâturent dans la ville. -

Comment est-ce possible ? La ville de Grande-Synthe, malgré ses 24 % de chômeurs et ses 35 % d’habitants sous le seuil de la pauvreté, est très riche d’un point de vue fiscal. « Avec les dotations de solidarité urbaine et les impôts que payent Arcelor, nous avons les recettes fiscales d’une ville de 80 000 habitants, alors que nous ne sommes que 21 000 », explique Damien Carême.

De même, pour la construction des logements sociaux, la mairie n’a presque rien dépensé : elle a bénéficié du programme national de rénovation urbaine (PNRU). Il y a donc des moyens, mais aussi de la volonté. « Ce sont des choix politiques avant tout », rappelle Damien Carême.

Comme pour la cantine. La loi exige 20 % de produits issus de l’agriculture biologique. La mairie a décidé de passer à 100 %, « parce que rester à 20 %, c’est une aberration, c’est ridicule ». Quitte à absorber par les impôts le surcoût de 25 % par repas. Quitte à bidouiller le marché public.

« Je n’ai ouvert le marché qu’aux seules entreprises d’insertion, parce que je savais qu’il n’y en avait qu’une localement. Je lui ai ensuite imposé de se fournir uniquement en bio », précise-t-il. Certains fronceront des sourcils, d’autant plus que le maire a déjà été soupçonné de favoritisme ; lui reste calme et raconte son histoire en riant.

Sur le terrain, les habitants semblent satisfaits. Nathalie (1) cultive quelques mètres carré dans un des jardins partagés de la ville : « C’est bien, ça crée une bonne entente, les gens se parlent plus. » Signe de cette popularité, le maire a été réélu dès le premier tour avec 53 % de suffrages en mars dernier, malgré la concurrence de cinq autres listes.

Autre récompense pour une commune industrielle, Grande-Synthe a été élue capitale de la biodiversité en 2010. Pourtant, tout n’est pas rose dans cette ville verte. La population ne cesse de diminuer, tandis que le chômage paralyse la vie économique. « Je reproche au maire sa « fixette » sur la biodiversité alors qu’il y a des gens en souffrance », explique dans une interview à la Voix du Nord Sélima Chabab, conseillère municipale Divers gauche, ancienne adjointe de M. Carême. « Les abeilles, les libellules, c’est bien, mais les habitants doivent rester prioritaires, demeurer le pivot de la pensée du maire. »


- Des jardins partagés aménagés au pied des immeubles. -

Conforté par sa réélection, Damien Carême balaie les critiques d’un revers de main. « Si on explique aux gens pourquoi on fait ça, ils nous font confiance. » Pour son dernier mandat, il compte mettre les bouchées doubles : une ferme urbaine et une monnaie locale sont en projet. Grande-Synthe s’est d’ailleurs déclarée « ville en transition », depuis trois ans.

Et après ?

Au bout d’une heure d’entretien, Damien Carême file à un rendez-vous à la Communauté urbaine de Dunkerque, où il est en charge de la « transformation écologique et sociale » et des transports. Il est également vice-président de cette communauté urbaine et conseiller régional.

Trop pour un seul homme, qui dénonce de surcroît le cumul des mandats ? « Un maire se doit d’être proche, et d’écouter ses habitants », souligne Sélima Chabab. Sur-investi, Damien Carême paraît vouloir tout gérer : il mène lui-même des visites guidées de sa ville.

Il a en revanche décliné un mandat législatif. Le niveau national ne l’intéresse pas, d’autant plus qu’il se retrouve souvent en porte-à-faux avec le Parti socialiste, dont il est membre. « Je suis vu comme un zombie, un Ovni », plaisante-t-il. Décroissant dans l’âme, il a d’abord soutenu Arnaud Montebourg, avant de s’éloigner de lui.

Mais il garde sa carte, convaincu « qu’il faut changer les choses de l’intérieur ». Et il ajoute : « Si j’étais chez les Verts, on dirait que je fais tout ça parce que je suis éoclo ! » Lui veut prouver que le changement, c’est maintenant, et surtout, c’est possible.

Mais qu’adviendra-t-il de la transition amorcée après la fin de son mandat, en 2020 ? Le maire incarne tellement son projet qu’il paraît impensable sans lui. Même s’ils apprécient les initiatives engagées, les habitants restent peu investis. « Ils participent à des actions ponctuelles, mais pas forcément de manière régulière », reconnaît-il. Pour Sélima Chabab, « la démocratie participative fait défaut à Grande-Synthe. »

L’abstention record, de 71 %, et le score de 40 % du FN aux élections européennes sonnent d’ailleurs comme un avertissement. Autre signe d’un désengagement de la population, la ville ne compte aucune association écologiste. Le maire avoue regretter le manque de relais citoyens, pour pérenniser la démarche. « Généralement, ce mouvement de transition écologique est initié par les habitants. Ici, c’est le contraire, c’est un mouvement descendant », admet-il.


- « La ville s’est métamorphosée », témoigne une habitante. -

Damien Carême se donne encore six ans pour consolider son projet. Et pour ce faire, il veut attirer des populations plus aisées. « Cela nous permettrait de relancer le commerce local et la vie économique ». Grande-Synthe pâtit jusqu’à aujourd’hui de l’image d’une ville poussiéreuse et gangrenée par la misère sociale. Pour rendre la ville plus séduisante, le maire admet « surjouer la carte de la biodiversité, pour changer notre réputation ».

Un « greenwashing » assumé : face au risque de passer sous la barre des 20 000 habitants, ce qui signifierait moins d’aides et de dotations, le maire tente par tous les moyens de retenir les classes moyennes. Grande-Synthe, future ville bobo ?

Dans les rues, le long des trottoirs, des arbres fruitiers déploient leur feuillage. La centaine d’espèces de pommes locales sont presque toutes représentées. Pour Damien Carême, l’écologie, surtout par petites touches, peut transformer la ville et la vie des habitants. Son enthousiasme sans emphase et sa détermination donnent envie d’y croire aussi.


Note

1 - Son prénom a été modifié




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Source et photos : Lorène Lavocat pour Reporterre

Première mise en ligne sur Reporterre le 7 juin 2014.

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