Videosurveillance dans les abattoirs : adoptée, mais contestée au nom des libertés

Durée de lecture : 5 minutes

13 janvier 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)

L’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi sur les abattoirs incluant la mise en place de la videosurveillance. Saluée par les associations de protection des animaux, cette mesure pourrait attenter aux libertés.

Jeudi 12 janvier dans la soirée, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la première proposition de loi « relative au respect de l’animal en abattoir », concernant 960 établissements en France. Les députés ont notamment décidé la mise en place d’une videosurveillance dans ces établissements à partir du 1 janvier 2018.

- Le texte de la proposition de loi : Loi relative au respect de l’animal en abattoir.

En 2016, la révélation de cas de maltraitances animales dans plusieurs abattoirs français par des vidéos clandestines de l’association L214 avait suscité un vif émoi. Une commission d’enquête parlementaire, dirigée par le député de Charente-Maritime Olivier Falorni, s’est alors emparée du sujet, visitant des établissements et procédant à de nombreuses auditions. Publié en septembre, son rapport contenait 65 propositions, visant à « faire évoluer les règles, accroître la transparence et le contrôle, renforcer la formation du personnel, améliorer les pratiques d’abattage, moderniser les équipements ». Rejetée en décembre dernier, la disposition la plus spectaculaire, sur la video, est donc finalement adoptée. Olivier Falorni se réjouit sur Twitter : « C’est une très grande victoire pour la protection animale, je suis fier du combat gagné. »

« La videosurveillance, niveau zéro de la pensée politique » 

« La vidéosurveillance permet de pallier à l’insuffisance des contrôles vétérinaires dans les abattoirs. Elle encourage la vigilance et vise à empêcher les infractions majeures à la réglementation », explique Agathe Gignoux, chargée d’affaires publiques pour CIWF France, opposée à l’élevage industriel.

Mais la mesure suscite de nombreuses réserves. « Remédier au manque d’inspecteurs des services vétérinaires par des caméras, c’est poser un sparadrap sur une blessure sans la soigner, dénonce Éric Heilmann, coauteur du livre Vidéosurveillance ou vidéoprotection ? aux éditions Le Muscadier. Quand Sarkozy a voulu généraliser les caméras dans les villes, il a utilisé le même argument : il n’y a plus assez de flics. » Pour ce professeur de sociologie à l’université de Bourgogne, l’installation de la vidéosurveillance ne règle en rien le problème des moyens, et relève du « niveau zéro de la pensée politique » : « C’est une solution de facilité dont l’efficacité n’est pas prouvée, et qui est potentiellement attentatoire aux libertés des salariés. » Des salariés par ailleurs soumis à des cadences infernales propices aux erreurs.

« L’objectif du contrôle vidéo n’est pas de fliquer les salariés, mais d’améliorer le bien-être animal », répond Agathe Gignoux. Pour rassurer les opposants aux caméras, les associations prônent un encadrement strict de leur usage : les images ne seront mises à disposition que des services vétérinaires (et non pas de la direction), et le dispositif s’inscrit dans un cadre légal, validé par la Cnil (Commission nationale informatique et liberté).

Surtout, la vidéosurveillance existe déjà ailleurs, comme au Royaume-Uni, où 55 % des abattoirs en sont équipés. « De nombreux établissements français s’y mettent, notamment pour répondre à la demande des supermarchés britanniques. Nous pensons qu’il vaut mieux encadrer ce développement inéluctable afin d’éviter toutes dérives », fait valoir Agathe Gignoux.

« 85 % des Français sont favorables à ce contrôle vidéo, d’après un sondage réalisé par la Fondation Brigitte Bardot et l’Ifop », rappelle M. Falorni dans une interview dans Paris Match. Déterminé, le député a donc présenté un amendement pour rétablir sa «  mesure phare ».

« Ce n’est pas en surveillant les salariés qu’on améliorera les choses » 

Mais ces garde-fous ne convainquent pas Yves-Pierre Malbec, éleveur dans le Lot et membre de la Confédération paysanne : « Ce n’est pas en surveillant les salariés qu’on améliorera les choses. » D’après lui, la priorité est dans l’amélioration et la mise en conformité des équipements, mais surtout dans la multiplication des outils d’abattage de proximité. Abattoirs à la ferme ou mobiles, comme ceux développés en Suède. « Ces structures permettent de diminuer les temps de transport, très stressant pour les animaux », explique M. Malbec, qui doit parcourir une heure et demie de route pour faire tuer ces moutons. Mais les députés ont rejeté l’expérimentation de tels abattoirs mobiles.

Les députés se sont également prononcés contre le droit de visite des parlementaires dans les abattoirs et contre la création de comités locaux de suivi des établissements qui rassembleraient tous les acteurs à l’échelle locale.
Que reste-t-il alors à l’arrivée ? La création d’un Comité d’éthique national, " probable coquille vide " d’après Agathe Gignoux, et la création d’un délit de maltraitance animale dans les abattoirs et les entreprises de transport.

Les locataires du Palais Bourbon ont donc accouché d’une souris. Une souris fragilisée, car il ne reste que six semaines avant la fin des travaux du Parlement. La proposition de loi va être examinée par le Sénat, puis reviendra devant une Assemblée dont la majorité aura probablement changé. Pour peser, Agathe Gignoux en appelle à tous les citoyens : « Il faut se mobiliser pour ce texte, mais aussi en dehors. Si on en arrive à cette situation intenable dans les abattoirs, c’est parce que notre consommation de viande a explosé. Chacun doit aussi y mettre du sien, en réduisant la part des produits animaux dans son alimentation. »


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Lire aussi : Scandale des abattoirs : ce qu’en disent les éleveurs paysans

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Pixabay (CC0)
. bœuf : Pixabay (CC0)

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