À Paris, ce charpentier initie à l’artisanat du bois (façon low-tech)
Jesse, alias le Charpentier volant, a quitté son emploi dans l'informatique pour travailler le bois, dans son atelier au Shakirail, dans le 18e arrondissement parisien. - © Mathieu Génon/Reporterre
Jesse, alias le Charpentier volant, a quitté son emploi dans l'informatique pour travailler le bois, dans son atelier au Shakirail, dans le 18e arrondissement parisien. - © Mathieu Génon/Reporterre
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Dans son atelier et sur les chantiers, Jesse travaille du bois de récup’, sans scie électrique. Cette approche durable de la construction repose la question de nos besoins.
Paris, reportage
Dans l’atelier du Charpentier volant, des planches du matériau noble sont empilées sur des étagères, des dizaines d’outils sont rangés dans des boîtes ou posés sur les établis. Sans trop attendre, Jesse se présente aux cinq participants venus ce vendredi de janvier pour une journée d’initiation au trait de charpente.
« Avant, j’étais dans l’informatique, mais ça n’allait pas dans la bonne direction », raconte Jesse, faisant écho à sa prise de conscience de l’urgence climatique. Après avoir découvert le travail des matériaux naturels, il a définitivement quitté les écrans pour se tourner vers l’artisanat du bois. En 2014, le Charpentier volant était né.
L’atelier de Jesse se trouve au Shakirail, lieu culturel et solidaire du 18ᵉ arrondissement de Paris où sont regroupées diverses associations et structures. Ses principaux clients sont des associations, des collectivités locales, des bailleurs publics et privés et quelques particuliers.
Les commandes passées sont des charpentes — il y a peu, Jesse a conduit le chantier de l’extension de la bagagerie solidaire Troubadour, qui ouvrira bientôt ses portes (Paris 14ᵉ), et plus récemment, celui de la reconstruction du hall La Bricole 2, à la Station Gare des Mines (porte d’Aubervilliers), qui accueillera des ateliers partagés. Il construit également du mobilier de jardin ou d’extérieur (serre, terrasse, abri à vélo, kiosque, bancs) et parfois des meubles. Régulièrement, Jesse organise aussi des journées de stage pour transmettre son savoir-faire ainsi que des chantiers participatifs.
Des outils manuels qui n’ont besoin ni d’essence ni d’électricité
Ce vendredi matin, la grisaille parisienne n’a pas déteint sur la motivation des nouveaux venus qui écoutent Jesse, attentifs. « Ici, toutes les coupes se font avec des scies à main. Il n’y a pas de circulaire. » Le ton est donné : aucune machine électroportative ne sera utilisée durant la journée. « On est rarement capable de réparer un outil technologique soi-même, explique le charpentier d’une voix sereine. Contrairement aux outils simples et manuels qui, en plus, n’ont besoin ni d’essence ni d’électricité pour fonctionner. »
Si Jesse privilégie les termes de technologie libre ou de basse technologie, sa démarche est proche de celle de la low-tech. Une échelle humaine et une maîtrise de l’outil et du geste qui ont attiré les curieux du jour.
« La finalité est d’être autonome pour construire des meubles », explique Delphine, 42 ans. À ses côtés, Édith, psychologue, partage cette motivation : « J’avais envie de diversifier ce que je fais dans mon quotidien, qui est très sédentaire et cérébral, pour aller vers du manuel. »
Du bois de seconde main
La provenance des matériaux fait l’objet d’une vigilance toute particulière. « Des arbres sont coupés pour produire du bois neuf, alors que le bois de réemploi peut être utilisé en bois de structure. Il y en a en grande quantité, c’est dommage de le jeter ou de le brûler. »
Jesse récupère ainsi du bois auprès d’entreprises de démolition, comme Rossignol, à Montesson (Yvelines). Ou bien auprès de plateformes de valorisation des matériaux ou de diagnostic, telles que Backacia, qui met en lien des acteurs du bâtiment et des acheteurs pour transformer en ressources les déchets du BTP ; ou encore Mobius Réemploi, qui propose à des entreprises de venir sur site pour récupérer des matériaux.
« Le mode de fonctionnement diffère en fonction des interlocuteurs, indique Jesse. Soit j’achète à moindre coût, soit ce sont des dons, comme avec Mobius Réemploi ou Paris Habitat, qui a une plateforme de réemploi sur laquelle je suis inscrit. »
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Ce jour-là, c’est bien du bois récupéré que les participants prennent en main. Dans l’atelier, traversé de faisceaux de lumière et envahi par des nuages de poussière et des bruits de machines — un homme fait de la soudure dans une salle adjacente —, ils se lancent dans la seconde mission de la journée : la construction du tréteau dont les traits ont été dessinés le matin. Les pièces de bois sont en partie prêtes, il reste à en tailler certaines et à faire des trous sur d’autres en vue de leur assemblage final. Le tout à la main.
Les bruits des coups de marteau n’empêchent pas Jesse de fournir des explications ni les participants de s’entraider. Concentrée, Ségolène perce une planche à l’aide d’un vilebrequin afin de pouvoir y passer une lame et la tailler.
« Au lycée, je trouvais “has been” qu’il y ait avant des cours de couture à l’école, raconte-t-elle. Je le rejetais, car je l’associais au travail de la femme et du foyer. » La chargée de production en projets musicaux a depuis changé d’avis : « Maintenant, j’ai envie d’apprendre à faire par moi-même. C’est dommage que les savoirs manuels ne soient plus enseignés. Ils sont soit mal considérés, soit appris dans le cadre de formations professionnelles. »
Sortir du béton
Le travail du bois est d’autant plus important à se réapproprier qu’il occupe une part faible dans le secteur du bâtiment, largement dominé par le béton, un matériau extrêmement polluant. « Le béton utilise des ressources finies : le calcaire pour le ciment, qui nécessite d’être chauffé à 1 500 °C ; du sable, qui est en train de s’épuiser ; et de l’eau », rappelle Octave Giaume, contacté par téléphone. Pour cet architecte, qui a complété sa formation avec un master en génie civil construction bois de l’école du bois d’Épinal (Vosges), la priorité est à donner aux « ressources durables, renouvelables, transformables et à faible coût énergétique ».
En France, les émissions de gaz à effet de serre liées au bâtiment représentent un quart des émissions nationales et la construction durable favoriserait leur réduction. Pour ce faire : recourir à des matériaux biosourcés (d’origine végétale) comme le bois, la paille, le chanvre, ou ceux géosourcés, telle la pierre ou la terre.
Les avantages du bois sont nombreux : « Il nécessite peu d’énergie pour en faire un matériau utilisable dans la construction, explique Octave Giaume. Il est polyvalent et dix fois plus isolant que le béton. S’il est bien entretenu, le bois est très durable : certains bâtiments datent de 5 000 ans ! »
La valorisation des matériaux biosourcés est d’ailleurs incitée par la réglementation environnementale RE2020, qui a défini les nouvelles normes pour la construction. C’est la première fois qu’une réglementation fixe des seuils maximum d’impact carbone pour les matériaux eux-mêmes.
Avec ce nouvel indicateur, « la place du béton est remise en question, estime Loïc Deville, ingénieur en qualité environnementale du bâtiment au cabinet de conseil Inddigo. Certes, on continue à construire du neuf en béton, mais les seuils seront plus ambitieux et un nombre croissant de types de bâtiments sera concerné par cette réglementation ».
Construire mieux, mais surtout construire moins
L’ingénieur admet qu’« on pourrait aller plus vite, mais on pousse à d’autres solutions, dont l’utilisation du bois à la place du béton ou du métal ». Pour autant demeure la question de la nature du bois et du système de son exploitation. « La tendance est plutôt d’aller vers du bois d’industrie, qui est très transformé (du bois traité ou mélangé avec d’autres substances pour obtenir des matériaux de synthèse), et non vers du massif », déplore Jesse.
Pour l’heure, l’approche du Charpentier volant reste minoritaire. Peut-elle se généraliser ? « Ça ne marche pas à grande échelle », reconnaît Jesse, pour qui la façon de voir le problème est à renverser : « Arrêter les machines, prendre son temps, utiliser le réemploi et des matériaux locaux, c’est ça qui devrait être la norme. »
Ce sont finalement nos besoins qui seraient à questionner : « Ce n’est pas nécessaire de construire autant, insiste le charpentier. Qui a besoin d’une piscine olympique ou d’un Palais des Congrès ? »
La low-tech : une invitation à questionner nos besoins
Pour l’association Low-tech Lab, fondée en 2013, la low-tech est d’abord une démarche. Il s’agit de questionner un besoin et le niveau technologique nécessaire pour y répondre. Des solutions sont qualifiées de plus ou moins low-tech en fonction de leurs conséquences environnementales et sociétales, ainsi que de leur dépendance en énergie et en ressources. Trois critères sont à retenir pour définir comme low-tech un système, un savoir-faire, un service ou un produit : l’utilité, la durabilité et l’accessibilité, tant financière que technique.