Contre la répression, les luttes tissent un front commun

15 mai 2019 / Marie Astier (Reporterre)

Les moyens de la répression s’étendent et ses cibles se multiplient, observent des militants des mouvements sociaux et des quartiers populaires. Lors d’une journée de rencontre le 11 mai dernier, ils ont caractérisé les multiples formes de ces atteintes aux libertés et ils ont ouvert des pistes de résistance. Reporterre vous fait le compte-rendu des discussions.

Gilets jaunes, familles de personnes tuées par la police dans les quartiers populaires, profs, lycéens, militants antinucléaires, décrocheurs de portrait d’Emmanuel Macron dans les mairies, association d’aide aux migrants, journalistes, syndicalistes, etc. Une grande diversité d’intervenants se sont succédé à la tribune de la salle de la Bourse du travail de Paris, samedi 11 mai dernier.

Cette « rencontre nationale contre la criminalisation des luttes » était intitulée par ses organisateurs [1] « Ripostons à l’autoritarisme ». « Si on avait proposé cela il y a quelques années, on nous aurait dit qu’on exagérait. On hésitait à parler d’autoritarisme », a introduit Youcef Brakni, du Comité Adama Traoré, qui lutte pour obtenir la lumière sur la mort de ce jeune de 24 ans survenue en 2016 dans une gendarmerie. Youcef Brakni a rappelé l’objectif de la journée, à savoir rassembler des luttes diverses subissant la répression : « Ce que Sarkozy a ramené dans les quartiers est ce qui sert aujourd’hui à réprimer les mouvements sociaux. Il n’est pas possible que, quand un jeune meurt tué par la police, il n’y ait que des militants des quartiers qui se mobilisent. C’est une question de survie désormais, on va vers les Gilets jaunes, vers les mouvements sociaux. »

Youcef Brakni a ensuite déroulé le premier récit de la journée, celui de la mort d’Adama Traoré et de la sinueuse enquête sur sa mort. « Aujourd’hui, la justice va enfin interroger les témoins, au bout de trois ans, voilà où on en est ! » La population touchée au sein des quartiers ne cesse de s’élargir, constatent les intervenants. Ghaïs, lycéen d’Ivry, raconte que « des camarades ont fait 36 heures de garde à vue pour un tag “Macron démission” au lycée, ils sont poursuivis par l’Éducation nationale et par Valérie Pécresse pour la région Ile-de-France. » Parmi eux, des mineurs. « On en est arrivés à ne plus parler entre nous de ce pour quoi on se battait, à cause des problèmes judiciaires. »

Ghaïs, lycéen d’Ivry : « Des camarades ont fait 36 heures de garde à vue pour un tag “Macron démission” au lycée, ils sont poursuivis par l’Éducation nationale et par Valérie Pécresse pour la région Ile-de-France. »

« L’extension de la répression dans la société » 

Des quartiers populaires, on glisse vers une autre population marginalisée, les migrants. Michel Rousseau, de l’association Tous migrants, comptabilise les morts à la frontière entre la France et l’Italie : quatre morts et deux disparus en deux ans. « Ce que l’on a en commun avec les banlieues, ce sont les traques », estime-t-il. Autres chiffres, ceux des procédures judiciaires lancées contre des personnes ayant porté assistance aux réfugiés. « Une quinzaine de personnes sont poursuivies et onze condamnations pénales, dont deux à de la prison ferme, ont été prononcées », rapporte-t-il.

La succession des prises de parole reflète « l’extension de la répression dans la société », fait remarquer un organisateur. On passe aux luttes sociales et écologiques. Joël D., militant antinucléaire de Bure (Meuse), raconte comment il a d’abord eu à subir une assignation à résidence pendant la COP21, puis une mise en examen dans le cadre d’une instruction pour « association de malfaiteurs » déclenchée en 2017. « Il y a eu 25 interdictions de territoire, 14 perquisitions, 10 mis en examen. Cela a permis d’enfermer toute une lutte », constate-t-il. « Chaque nouveau palier de répression crée l’acceptabilité sociale du précédent. »

Joël D., militant antinucléaire de Bure (Meuse) : « Il y a eu 25 interdictions de territoire, 14 perquisitions, 10 mis en examen. Cela a permis d’enfermer toute une lutte. »

Autres militants stoppés dans leur élan, des professeurs d’un collège de Bobigny, syndiqués chez Sud Éducation et engagés contre le projet de loi Blanquer sur l’école. Caroline fait ainsi l’objet d’une mutation forcée, bien que son dossier soit « vide ». « L’objectif de cette répression est que les jeunes profs la ferment », regrette-t-elle. Cyril, auquel sa hiérarchie reproche d’avoir « méconnu son devoir de dignité et d’exemplarité », a dû « arrêter [son] travail syndical ».

Caroline et Cyril.

Violence policière, judiciaire, administrative. Les Gilets jaunes, eux, ont tout découvert en quelques semaines. Esperanza, de la Maison du peuple de Saint-Nazaire, fait le bilan de son groupe : « Deux blessés graves, cinq interpellés dont certains assignés à résidence, une personne en prison. 80 % d’entre nous n’avaient jamais milité avant. La répression nous use. »

Esperanza, de la Maison du peuple de Saint-Nazaire, fait le bilan de son groupe : « Deux blessés graves, cinq interpellés dont certains assignés à résidence, une personne en prison. 80 % d’entre nous n’avaient jamais milité avant. La répression nous use. »

Emma, d’ANV-COP21, vient témoigner de la réaction du pouvoir aux actions de décrochage des portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies. 43 gardes à vue ont déjà eu lieu, 32 prévenus attendent leur procès. « On ne s’y attendait pas, on est vus comme des écolos bisounours », rapporte-t-elle.

Enfin, ceux qui relatent les mouvements sociaux, à savoir les journalistes, sont aussi touchés. Outre les blessés, ils peuvent aussi être interpellés, à l’instar de Gaspard Glanz, de Taranis News, interpellé lors d’une manifestation de Gilets jaunes. « Pourtant, on exerce simplement des droits acquis, on ne revendique même pas de nouveaux droits », remarque-t-il.

Manquait encore le monde rural, que Thierry, adhérent de la Confédération paysanne, rappelle au bon souvenir de l’assistance. Il cite les « mille vaches » et Jérôme Laronze, tué par un gendarme. « La répression s’est étendue dans l’espace, le temps, dans ses cadres juridiques, à tous les âges, des personnes racisées aux blancs », résumera l’historienne Mathilde Larrère plus tard dans la journée.

« L’objectif est de frapper les corps et de faire peur. La foule va réagir comme sur les terrains de guerre, s’abriter derrière des murs » 

Ian, du site Désarmons-les et de l’Assemblée des blessés, dresse un bilan chiffré. « Avant les Gilets jaunes, on en était à 53 blessés graves par des armes de maintien de l’ordre. Depuis, on en est à 200 à 300 personnes touchées à la tête, 23 éborgnés, 5 mains arrachées. En six mois, l’État français a plus blessé qu’en 20 ans. » Il retrace les liens historiques entre forces de l’ordre et militaires : « Le maintien de l’ordre est lié à l’histoire coloniale, la formation de la police est faite par des ex-militaires de la guerre d’Algérie. » Autre source d’inspiration, les États-Unis, d’où « Pasqua et Sarkozy ont importé les grenades de désencerclement et les lanceurs de balles de défense au début des années 2000 ». Le tout a d’abord été testé dans les quartiers populaires avant d’être utilisé plus largement à partir de 2007, puis 2012 et 2015. Mais on restait encore dans un schéma « classique », estime-t-il. Jusqu’au 1er décembre dernier. De nouvelles brigades, plus mobiles, ont alors été utilisées contre les Gilets jaunes. « L’objectif est de frapper les corps et de faire peur. La foule va réagir comme sur les terrains de guerre, s’abriter derrière des murs. » Il évoque le retour de brigades à moto, convoquant le fantôme de Malik Oussekine. Une « militarisation » du maintien de l’ordre dont témoigne la blessure de Laurent Théron, lui aussi de l’Assemblée des blessés, qui a perdu un œil lors de l’une des manifestations contre la loi Travail en 2016. Il a dû être soigné dans un hôpital militaire. « L’État a besoin de la police pour se maintenir », rappelle-t-il, regrettant qu’elle soit « au-dessus des lois ».

Laurent Théron, de l’Assemblée des blessés, a perdu un œil lors de l’une des manifestations contre la loi Travail en 2016. « L’État a besoin de la police pour se maintenir. »

La même impunité permettant à la violence de se déployer est dénoncée dans les deux témoignages qui suivent. Farid El-Yamni, frère de Wissam, mort en 2012 après avoir été tabassé dans un commissariat de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), énumère une suite de déceptions judiciaires : « La justice nous a craché dessus (…). La police des polices a couvert un crime (…). Notre amour du mythe républicain a été perçu comme une faiblesse. »

Farid El-Yamni, frère de Wissam, mort en 2012 après avoir été tabassé dans un commissariat de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) : « La justice nous a craché dessus (…). La police des polices a couvert un crime (…). Notre amour du mythe républicain a été perçu comme une faiblesse. »

Affaire encore plus ancienne, en 2007, celle de Lamine Dieng. Le jeune a étouffé sous le poids de plusieurs policiers, raconte sa sœur Ramata Dieng. L’affaire est devant la Cour européenne des droits de l’Homme. « Mais la France a été plusieurs fois condamnée, il ne se passe rien, déplore-t-elle. Nous militons désormais pour l’interdiction de la clé d’étranglement et du placage ventral. »

Ramata Dieng, sœur de Lamine, mort en 2007. L’affaire est devant la Cour européenne des droits de l’Homme. « Mais la France a été plusieurs fois condamnée, il ne se passe rien. Nous militons désormais pour l’interdiction de la clé d’étranglement et du placage ventral. »

L’impunité se poursuit avec les Gilets jaunes, souligne le journaliste David Dufresne : « Pour plus de 239 enquêtes ouvertes par la police des polices, aucune n’a abouti pour l’instant. Une trentaine sont bouclées mais sont à l’arrêt au parquet. » La justice tarde à s’en emparer.

Le journaliste David Dufresne : « Pour plus de 239 enquêtes ouvertes par la police des polices, aucune n’a abouti pour l’instant. Une trentaine sont bouclées mais sont à l’arrêt au parquet. »

Ceux qui subissent la violence laissent la place à ceux qui l’étudient. La sociologue Vanessa Codaccioni rappelle que « l’État a toujours existé par la répression » et que « pour comprendre la répression d’aujourd’hui, il faut regarder les cycles de répression passés ». Par exemple, l’« association de malfaiteurs », qui naît à la fin du XIXe siècle et visait alors les anarchistes, a été ressortie pendant la guerre d’Algérie contre les indépendantistes. Aujourd’hui, la sociologue remarque trois évolutions. « Premièrement, l’extension des cibles de la répression (…). Deuxièmement, le fait que la répression est multidimensionnelle : elle passe par la loi, par les préfets, par la justice, etc. (...). Troisièmement, la dépolitisation de la répression. Les politiques et journalistes parlent de criminels, de délinquants, de terroristes, de fous, mais pas de militants. »

La sociologue Vanessa Codaccioni : « l’État a toujours existé par la répression » et, « pour comprendre la répression d’aujourd’hui, il faut regarder les cycles de répression passés ».

Laurence Blisson, juge et membre du syndicat de la magistrature, insiste sur la violence judiciaire, mise sur le devant de la scène par l’affaire de Bure et la série de procès ayant frappé les Gilets jaunes. « On dit souvent que la justice est aux ordres. Il faudrait plutôt parler de justice de l’ordre public. Il y a un climat politique et informationnel qui rappelle à l’ordre la magistrature tout autant que n’importe quel citoyen. Et puis c’est la police qui fait le choix à la base, place en garde à vue puis appelle le tribunal (…). La justice a intégré la logique qu’il faut vider la rue. » Dans ce contexte, « quelle attitude avoir face à la justice ? » s’interroge l’avocate Muriel Rueff. « Il faut apprendre à se défendre. Se demander ce que l’on attend de la justice. Parfois, on n’en attend plus rien… » Les représentants des forces de l’ordre restent trop souvent impunis. Les politiques aussi, d’ailleurs, estime quelqu’un dans la salle.

Laurence Blisson, juge et membre du syndicat de la magistrature : « On dit souvent que la justice est aux ordres. Il faudrait plutôt parler de justice de l’ordre public. Il y a un climat politique et informationnel qui rappelle à l’ordre la magistrature tout autant que n’importe quel citoyen. »

À la mi-journée, le constat de l’assemblée apparaît assez noir. La répression « induit une forme de renonciation, on devient nos propres geôliers », témoigne Joël D., qui, depuis sa mise en examen, ne peut plus entrer en contact avec certains de ses amis.

« Ce qui me fait peur, ce n’est pas l’État autoritaire, c’est la résignation, l’indifférence aux plus dominés que soi » 

Alors, comment « riposter » ? C’est d’abord une boîte à outils commune, en voie de diffusion de plus en plus large, qui est évoquée. Les « legal team » permettent d’informer chacun sur ses droits, d’apprendre aux nouveaux venus dans la lutte comment réagir en cas de contrôle ou de garde à vue, de mettre en contact ceux qui en ont besoin avec des avocats compétents. L’exemple de la Maison du peuple de Saint-Nazaire illustre la force que peut donner un lieu commun. Les cagnottes, l’importance de « la solidarité humaine, juridique et financière » est aussi soulignée par Yvan du Roy, journaliste fondateur de Bastamag. L’enjeu de la « visibilisation » émerge. L’atelier animé par Jade Lindgaard, de Mediapart, propose un Observatoire des violences policières et judiciaires associant témoignages, analyses de scientifiques et journalistes.

Élie Lambert, du syndicat Solidaires, a observé que « la violence nous fédère et nous solidarise ».

Assa Traoré, porte-parole du Comité Vérité et justice pour Adama, a expliqué comment, dès le meurtre d’Adama Traoré par les gendarmes, le 19 juillet 2016, la lutte s’était organisée localement, et que c’est le point essentiel : « Le combat se construit sur une base locale, la famille, les voisins, le quartier ». Cette force locale permet de porter ensuite le combat sur la scène nationale. On a « aussi fait confiance à des personnes extérieures qui sont venues nous conseiller et qu’on ne connaissait pas ». Autre atout essentiel : jouer intensément les réseaux sociaux - Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat -, en les alimentant tous les jours ; « Nous avons humanisé mon petit frère dans les réseaux ». Enfin, la lucidité sur la nature de la lutte est sans doute cruciale : « En face de nous, il y a une machine de guerre. Nous répondons à chacun de ses actes ».

Assa Traoré : « En face de nous, il y a une machine de guerre. »

Fatima Ouassak, du Front de mères, conclut les discussions avec une intervention combative : « L’État est une machine de guerre. Mais, si on est réprimés, c’est qu’on est vivants. Ce qui me fait peur, ce n’est pas l’État autoritaire, c’est la résignation, l’indifférence aux plus dominés que soi. La balle est dans le camp des organisations de gauche, il faut travailler à une mobilisation de masse. »

Fatima Ouassak, du Front de mères : « Si on est réprimés, c’est qu’on est vivants. Ce qui me fait peur, ce n’est pas l’État autoritaire, c’est la résignation, l’indifférence aux plus dominés que soi. »

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[1Comité Adama Traoré, Attac France, Solidaires, Front de mères, collectif Tous migrants, Désarmons-les !, Confédération paysanne, Réseau Sortir du nucléaire, des participant·e·s à la lutte de Bure, et d’autres…, avec le soutien de Reporterre, qui a animé deux débats.


Lire aussi : Rencontre nationale contre la criminalisation des luttes, à Paris

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre
. chapô : samedi 11 mai, à Paris.


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