Coronavirus, pas de panique !

Durée de lecture : 13 minutes

3 mars 2020 / Émilie Massemin (Reporterre)

Le coronavirus est-il plus mortel que la grippe ? Risque-t-il d’aggraver les tendances autoritaires de certains gouvernements ? L’épidémie peut-elle être un « game changer » de la mondialisation ? Reporterre répond à cinq questions sur le Covid-19 grâce à des experts et des rappels historiques.

Quelle est la dangerosité du coronavirus par rapport à la grippe saisonnière ?

L’épidémie de coronavirus (Covid-19), qui a été signalée pour la première fois à Wuhan (Chine) le 31 décembre 2019, a déjà causé plus de 3.000 morts, dont 2.912 en Chine et trois en France. C’est bien moins que la grippe saisonnière, responsable de 290.000 à 650.000 décès par an dans le monde,dont 10.000 en moyenne en France, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mais ces bilans sont difficilement comparables, explique à Reporterre Freddy Vinet, géographe et historien, auteur de La grande grippe. 1918, la pire épidémie du siècle ([éditions Vendémiaires, 2018). « Pour évaluer la dangerosité d’une épidémie, il faut examiner trois taux : le taux de morbidité – nombre de malades par rapport à la population totale ; le taux de mortalité – nombre de décès par rapport à la population totale ; et le taux de létalité – nombre de décès par rapport au nombre de malades. Avec 89.000 malades confirmés à ce jour sur 7,7 milliards de personnes sur Terre, le taux de morbidité du coronavirus est très faible. À titre de comparaison, la grippe espagnole de 1918 a touché 30 à 50 % de la population mondiale. » En revanche, le taux de létalité du coronavirus est plus élevé que celui de la grippe saisonnière. Chaque année, la grippe saisonnière touche entre deux et six millions de personnes en France et fait 10.000 morts en moyenne, avec un taux de létalité de 0,1 %. Mais le taux de létalité du coronavirus semble s’établir à un peu plus de 3 %, un niveau comparable à celui de la grippe espagnole de 1918.

Ces chiffres sont à manier avec précaution. Les médecins ont récemment découvert l’existence de porteurs sains, c’est-à-dire de personnes infectées par le coronavirus, contagieuses mais qui ne développent aucun des symptômes de la maladie. Ces porteurs sains sont par définition très difficiles à détecter et leur nombre difficile à évaluer. Mais s’ils étaient nombreux, ils pourraient faire baisser le taux de létalité. Les statistiques ne sont pas non plus toujours robustes. « L’OMS ne produit pas de chiffres. Elle enregistre les chiffres envoyés par les États sans avoir le temps ni les moyens de les vérifier, même si elle dispose d’outils de recoupement », rappelle à Reporterre Anne-Marie Moulin, directrice de recherche émérite au CNRS, médecin spécialiste des maladies tropicales et philosophe. « Ainsi, les chiffres transmis par l’Iran semblent peu cohérents, avec un nombre de décès trop important par rapport au nombre de malades. Attention donc à ne pas avoir une mystique des chiffres. »

Comment expliquer la panique causée par l’épidémie ?

D’après les chiffres – faible taux de morbidité pour le moment, taux de létalité modéré – et les médecins, l’épidémie de coronavirus est préoccupante mais ne devrait pas non plus susciter de psychose. Pourtant, des mouvements de panique ont été observés, avec notamment une ruée sur les masques médicaux en Corée et un peu partout dans le monde.

Pour Freddy Vinet, « ce qui inquiète les gens, c’est l’inconnu. Les gens connaissent la grippe, mais pas le coronavirus, ses symptômes, la durée de la maladie, le risque de mourir. Le mot lui-même, qui contient le mot virus, inquiète. Paradoxalement, la grippe espagnole de 1918, assimilée à une grippe – donc une maladie considérée comme bénigne – n’a pas suscité de panique générale. Surtout que les gens avaient d’autres problèmes à gérer, notamment la guerre. »

Des hommes masqués durant l’épidémie de grippe espagnole.

La plupart des épidémies charrient leur lot de peurs irrationnelles, observe pour sa part Norbert Gualde, professeur d’immunologie à l’Université Bordeaux II et auteur de L’épidémie et la démorésilience. La résistance des populations aux épidémies ([L’Harmattan, 2011) : « Pour les Aztèques victimes de la variole, la peur était exacerbée par l’ignorance de l’origine du mal. Au Moyen-Âge, on attribuait volontiers à l’épidémie une origine divine, elle était le mal envoyé par un Dieu vengeur pour punir les hommes de leur inconduite. Beaucoup voient encore aujourd’hui dans le sida une origine divine ou, version plus "guerre des mondes" une origine extra-terrestre. »

Le début de l’épisode de coronavirus a aussi entraîné un déferlement de xénophobie et de racisme anti-chinois un peu partout dans le monde avec son lot d’agressions ou de mise en quarantaine. Là encore, c’est un classique de l’histoire des épidémies. « Lors des épidémies de peste, les docteurs, la foule, l’Église proposèrent des explications et à défaut désignèrent des coupables. Dans la majorité des cas, le bouc émissaire était autre, hétérodoxe, opposé ; il était lépreux, juif, gitan, vagabond, prostitué, bossu ou suspect de sorcellerie. Dans le texte de Guillaume de Machaut [compositeur et écrivain français du XIVe siècle qui survécut à la grande peste de 1347-1352, laquelle tua 25 millions de personnes soit 30 à 50 % de la population européenne], on accuse les Juifs d’avoir empoisonné les rivières. [Louis-Ferdinand] Céline — dans sa biographie [du médecin obstétricien hongrois Ignace Philippe] Semmelweis [1818-1865] qui fut sa thèse de médecine — raconte comment les médecins autrichiens rendaient les étudiants étrangers responsables des fièvres puerpérales qu’ils transmettaient aux parturientes avec leurs mains souillées. »

« Dans son livre La peur en Occident [1], l’historien Jean Delumeau montre que les gouvernants et les puissants cherchent à cristalliser la peur de la mort et les angoisses métaphysiques des populations sur des objets, ce qui conduit à la désignation de boucs émissaires », confirme Anne-Marie Moulin. Ces réactions de rejet vont jusqu’à s’exercer contre les médecins eux-mêmes : « Au XIXe siècle, lors de l’épidémie de choléra, on les a soupçonnés de s’enrichir sur le dos des malades. Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils empoisonnaient les puits. Cette hostilité s’observe aujourd’hui encore. Des étudiants qui étaient au Yémen en 2011 m’ont rapporté que les habitants se demandaient si les virus et les vaccins n’avaient pas été développés par les Occidentaux pour les stériliser. Un étudiant guinéen m’a raconté que, lors de l’épidémie d’Ebola de 2013, le 4x4 de son équipe médicale avait été attaqué par des villageois. Même dans les pays occidentaux, les professions médicales ne suscitent pas la même admiration et la même adhésion que par le passé. »

Pour Anne-Marie Moulin, ces réactions excessives de la population sont alimentées par les médias. « Les bulletins d’information sont diffusés dans tous les médias, en temps réel ; tout le monde disserte sur le sort du malade de Creil ; des gens qui ne savaient pas ce qu’est un virus connaissent le coronavirus ; les députés et le Premier ministre réagissent et le coronavirus devient la préoccupation principale, déplore-t-elle. Pendant ce temps, les autres sujets importants régressent, à cause du primat de l’actualité sur les questions de long terme. »

L’épidémie risque-t-elle aggraver les tendances autoritaires de certains gouvernements ?

En Chine, les réseaux sociaux sont étroitement surveillés depuis le début de l’épidémie et deux journalistes citoyens, lanceurs d’alerte sur le coronavirus, ont disparu. L’Iran est également accusé d’avoir dissimulé des informations sur la propagation du virus dans le pays et d’avoir sévèrement réprimé des journalistes indépendants et des internautes qui avaient diffusé des chiffres plus précis. « L’embargo sur l’information est un phénomène courant, relève Anne-Marie Moulin. Les gouvernements mettent du temps à admettre qu’il y a un problème. Cela s’est déjà observé lors d’épidémies de choléra en Guinée, ou encore au Niger où le gouvernement a tardé à déclarer les premiers cas de méningite, attendant qu’il y ait plusieurs morts avant d’enclencher une vaccination préventive. » Les mises en quarantaine, les restrictions de circulation… peuvent également servir aux gouvernements à exercer un contrôle plus étroit sur leurs opposants. « Les restrictions des libertés en temps d’épidémie rejaillissent sur les opposants ou critiques du régime, confirme la médecin et philosophe. Les mesures ne sont pas dirigées contre eux mais dès lors qu’il y a resserrement de l’inquisition – j’emploie ce terme à dessein –, ils en deviennent les victimes collatérales. »

A Téhéran (Iran), le métro est désinfecté.

Freddy Vinet, lui, met en garde contre une instrumentalisation politique des mesures sanitaires. « Le risque de dérive apparaît quand des mesures sont adoptées qui ne sont pas justifiées par des considérations médicales, mais pour des raisons politiques ou pour satisfaire la population. C’est le cas lorsqu’Éric Ciotti, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan réclament des contrôles aux frontières, indique-t-il. C’était déjà le cas lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1918 : alors que les médecins du front réclamaient l’évacuation des malades pour soulager les hôpitaux surchargés, le quartier général militaire l’a refusée parce qu’il craignait de manquer de combattants. Idem pour les permissions, qui ont été maintenues malgré les préconisations des médecins, alors qu’elles favorisaient la diffusion de la maladie : le quartier général et les politiques estimaient qu’elles étaient nécessaires pour maintenir le moral des troupes, un an après les grandes mutineries de 1917. »

L’épidémie peut-elle être un « game changer » de la mondialisation ?

Dans un rapport publié lundi 2 mars, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) alerte sur le fait que l’économie mondiale est confrontée à son « plus grave danger depuis la crise financière » de 2008, alors que l’épidémie de coronavirus a « déjà engendré des souffrances humaines considérables, ainsi qu’un grand chambardement économique ». Selon l’organisation d’études économiques, la croissance économique mondiale pourrait être 0,5 à 1,5 % plus basse que prévue, selon la gravité du scénario retenu. En France, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a annoncé lundi que l’épidémie aurait un impact « beaucoup plus significatif » que prévu sur la croissance au premier semestre – laquelle avait déjà été revue à la baisse de 0,1 %.

Pour Christophe Blot, directeur adjoint du département d’analyse et de prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), l’épidémie a rappelé à tous l’étroitesse de l’interconnexion entre les économies mondiales : « Les déplacements pour le tourisme et par avion ont augmenté et touchent une fraction plus importante de la population, ce qui peut favoriser aussi la diffusion de la maladie. » Cette mondialisation n’est pas nouvelle. « En 1918, lors de l’épidémie de grippe espagnole, on pouvait déjà parler de mondialisation, avec des transferts de troupes dans le monde entier », souligne Freddy Vinet.

En Thailande, à l’hôpital Non Sung District.

Ce qui change aujourd’hui, c’est que « la dimension économique de la mondialisation est plus importante qu’il y a cent ans, dit à Reporterre Christophe Blot. Nous utilisons de nombreux produits importés dans notre vie quotidienne. Les chaînes de valeur, qui font qu’un ordinateur importé de Chine peut transiter et nécessiter des pièces fabriquées dans d’autres pays, sont plus longues. Or, dans les zones de confinement, les gens ne peuvent plus se rendre au travail, ce qui entraîne un choc de la production dans le monde entier ainsi qu’une baisse de la consommation. Sans parler des impacts sectoriels à venir, notamment dans le tourisme, puisque les Chinois représentent une part significative du tourisme mondial. »

Pour autant, peut-on dire, comme Bruno Le Maire l’a fait il y a quelques jours, que l’épidémie de la coronavirus est un « game changer » de la mondialisation ? « On a du mal à voir comment l’épidémie pourrait fondamentalement changer les règles du jeu, tempère Christophe Blot. Ce qui peut vraiment changer les règles du jeu, c’est plutôt la politique commerciale de Donald Trump. Il peut y avoir des effets sectoriels, par exemple sur l’industrie du médicament, parce qu’une large part des médicaments consommés dans le monde sont fabriqués en Chine. Mais ce débat sur l’industrie pharmaceutique montait déjà avant, avec des soignants qui faisaient état depuis un certain temps de pénuries de médicaments. Enfin, je ne sais pas comment des gouvernements pourraient obliger les industries à relocaliser. »

« Une épidémie ponctuelle ne change pas les fondamentaux que sont le coût du travail et les contraintes environnementales locales, la culture industrielle d’un pays, dit Freddy Vinet. Elle ne peut avoir d’effet structurant que si elle s’inscrit dans un contexte de fragilité : si le cyclone de 1970 au Bangladesh a été déterminant pour l’indépendance du pays, c’est parce que le conflit avec le Pakistan était déjà en germe depuis longtemps. »

Un effondrement de nos sociétés est-il à craindre ?

L’histoire de l’humanité a été marquée par les grandes épidémies : la peste entre le VIIe et le XXe siècle, avec des réminiscences encore aujourd’hui à Madagascar ; le choléra à partir de 1820 ; la fièvre jaune ; la variole ; le sida… Certaines d’entre elles ont eu des conséquences historiques importantes. « C’est le cas de la peste, qui a décimé l’empire byzantin et a certainement favorisé l’expansion de l’Islam, et qui a aussi favorisé le déclin de grandes villes italiennes qui ne s’en sont jamais relevé », rappelle Anne-Marie Moulin.

« Pour autant, les politiques intérieures sont rarement frappées, poursuit la médecin et philosophe. Ironiquement, on peut dire que les épidémies font rarement sauter les dictateurs. Y compris les épidémies chroniques, comme le sida, qui ont des effets sociaux plutôt que politiques » en mettant un coup de frein à la libération sexuelle des années 1970.

Mais même la grippe espagnole, qui a frappé jusqu’à 50 % de la population mondiale et fait plus de 50 millions de morts, « n’a pas structuré nos sociétés, observe Freddy Vinet, contrairement aux épidémies chroniques, comme la tuberculose ou la syphilis, qui ont profondément bouleversé la médecine et le rapport de l’hygiène. En 1918, la tuberculose a fait 60.000 morts. Des générations entières ont été éduquées à ne pas cracher par terre. Mais même ces changements culturels ne sont pas irréversibles, puisqu’aujourd’hui on voit de nouveau des gens cracher dans la rue. Autour de moi, il y a encore des gens qui pensent qu’on tombe malade à cause du froid ! On a perdu la culture épidémiologique. »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


[1Fayard, 1978.


Lire aussi : Le coronavirus, une épidémie favorisée par l’avion et le dérèglement climatique

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. En Thailande, à l’hôpital Non Sung District, le 31 janvier 2020. Public Services International / Flickr
. Désinfection du métro, à Téhéran, en Iran, le 26 février 2020. Zoheir Seidanloo / Farsnews
. Giusi Fasano, journaliste italienne. Le 25 février 2020. Giusi Fasano / Twitter
. Grippe espagnole. Library and Archives Canada

DOSSIER    Chine Coronavirus

THEMATIQUE    International Santé
10 avril 2020
La solidarité avec les paysans, socle de l’autonomie alimentaire de demain
Chronique
3 avril 2020
Confinés avant le virus, ils témoignent
Enquête
9 avril 2020
Contre le virus, les plantes sauvages sont des alliées
Tribune


Dans les mêmes dossiers       Chine Coronavirus



Sur les mêmes thèmes       International Santé





Du même auteur       Émilie Massemin (Reporterre)