Jean-François Julliard quitte Greenpeace : un départ entre luttes victorieuses et tensions internes
Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace, dans les locaux de l'ONG à Paris, le 2 décembre 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace, dans les locaux de l'ONG à Paris, le 2 décembre 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Après 14 ans à la tête de Greenpeace, Jean-François Julliard quitte son poste de directeur général le 1er janvier 2026. Plus d’une décennie marquée par des victoires écologistes, mais aussi des conflits internes.
Jean-François Julliard n’a pas encore commencé ses cartons. Sur son bureau bien rangé, rien ne laisse augurer de son départ prochain. Aucune pile de livres à emporter, pas de carnets de notes à archiver, ni même de cadre photo souvenir. « J’ai changé de bureau il y a peu de temps », justifie-t-il sobrement. L’homme est serein alors qu’il s’apprête à quitter la direction de Greenpeace, après quatorze années de bons et loyaux services, pour rejoindre France Nature Environnement (FNE). Quelques jours avant son départ fixé au 1er janvier, il se sent « fier et heureux », même s’il aurait aimé partir « à un moment où l’écologie se porte mieux dans le débat public ».
Le bilan de Jean-François Julliard ressemble à un ascenseur émotionnel. Celui d’une prise de conscience généralisée du grand public sur la crise climatique, avec pour acmé les marches climat, avant la descente aux enfers post-Covid.
529 cas de désinformation climatique ont été détectés en France en huit mois en 2025, selon l’association Quota Climat. Les propos que l’on pensait réservés aux élucubrations de chroniqueurs de CNews sont devenus monnaie courante dans de nombreux médias mainstream. Cette dérive désole Jean-François Julliard, qui a occupé le poste de secrétaire général de Reporters sans frontières de 2008 à 2012 : « C’est la première année où nous avons dû répondre aussi souvent à des questions sur la désinformation climatique. »
Greenpeace a également subi une intense répression judiciaire, avec des activistes enfermés en garde à vue — vingt heures pour un simple tag — et traînés devant les tribunaux. Au point que certains ont fini par jeter l’éponge, épuisés.
Des alliances multiples et des victoires
Malgré ce tableau aussi noir que les abysses, Jean-François Julliard préfère garder espoir. « Je suis un éternel optimiste. Il faut accepter ce backlash et le combattre. Je suis certain que nous finirons par avoir un cycle plus favorable. »
Il conserve gravé dans sa mémoire la période bénie des marches pour le climat. Une époque où la Suédoise Greta Thunberg était l’idole des jeunes, où Emmanuel Macron promettait un illusoire « Make Our Planet Great Again ». Et puis patatras, le Covid-19 est arrivé, privant les militantes et militants de toute possibilité d’organiser réunions et mobilisations. Mais là encore, Jean-François Julliard voit le verre à moitié plein. « C’est pendant cette période que nous avons bâti Plus jamais ça [une union entre syndicats et organisations environnementales] et l’Alliance écologique et sociale. Nous avons aussi vu émerger de nouveau collectifs comme Extinction Rebellion, Dernière rénovation ou Just Stop Oil. »
Il se rappelle aussi les victoires en 2021 contre l’importation d’huile de palme en France par TotalEnergies, en 2020 contre des projets de forages pétroliers qui menaçaient le récif de l’Amazone au Brésil, et la condamnation en 2021 de l’État français pour inaction climatique dans le cadre de l’Affaire du siècle. Une bataille menée grâce à l’alliance entre quatre organisations environnementales : la Fondation pour la nature et l’Homme, Notre affaire à tous, Oxfam France et Greenpeace.
Réunir les différentes composantes du mouvement climat a été l’une des missions de Jean-François Julliard. Sous son mandat, Greenpeace s’est à la fois rapprochée de collectifs naissants dont il a aidé à former les militants et a soutenu le mouvement antiraciste — on se rappelle ses drapeaux verts flottants dans les marches pour Adama Traoré, mort asphyxié en 2016 par des gendarmes. « Aujourd’hui, on assume pleinement de dire que Greenpeace est une organisation qui prône une écologie anticapitaliste, antiraciste, féministe, décoloniale. Ce n’est pas quelque chose que je pouvais dire en 2012 », admet-il.
Il a également affiché ouvertement son combat contre l’extrême droite. « Il a affirmé des valeurs ancrées à gauche, ce qui n’est pas commun dans notre réseau international où certaines de ses positions à ce sujet ont pu lui être reprochées », explique Hélène Bourges, responsable campagne océan pour Greenpeace International et également l’une de ses amies.
La souffrance de certains salariés
Depuis son arrivée en 2012, Greenpeace a bien changé : elle est passée de 60 à 160 salariés pour 230 000 adhérentes et adhérents. « Nous n’avons plus du tout la même façon de travailler ni la même structure », explique Hélène Bourges. Il ne s’agit plus simplement d’être porte-parole mais de gérer de grosses équipes, décider de la politique de télétravail, négocier avec le comité social et économique, s’occuper des relations avec les syndicats. Avec parfois des échecs.
En septembre, l’ONG a été condamnée par la Cour de cassation pour avoir signé 107 contrats de travail à durée déterminée d’usage à l’un de ses salariés qui s’occupe des collectes dans la rue. « On ne s’y attendait pas. Nous avions des juristes et des avocats qui nous avaient conseillés sur le sujet. Peut-être que ce n’étaient pas les bons », soupire Jean-François Julliard. « Pour lui, l’organisation des RH [ressources humaines], ce n’est pas son truc. Il préfère faire du plaidoyer et de la communication externe », rétorque Quitterie Czupryna, déléguée syndicale Asso-Solidaires depuis 2018.
Cette condamnation illustre les difficultés rencontrées en interne par certains et certaines. Dans une lettre interne envoyée en 2025 à l’ensemble de Greenpeace France, des dizaines de salariés et salariées dénoncent un climat de grande souffrance au travail, liée aux syndicats et au CSE. « Nous sommes épuisées par les tensions internes dans notre association. [...] Tout cela mine notre moral, notre santé mentale et/ou physique, inquiète parfois nos proches tout en impactant notre travail qui nous tient pourtant à cœur. » Les signataires évoquent aussi une « brutalité des échanges, dans le ton ou dans les sous-entendus » durant des réunions, et une « surcharge de travail », du « surinvestissement », du « harcèlement » jusqu’au « burn out ».
« Il y a des gens salariés le jour et bénévoles le soir qui ont du mal à couper. Mais ce serait trop facile de tout faire reposer là-dessus, concède Jean-François Julliard. Il y a eu des tensions et des conflits, je ne le cache pas. Mais cela ne veut pas dire qu’une organisation à 160 personnes est condamnée à subir des situations de souffrance au travail. »
Une réorganisation interne
Pour améliorer la situation, Jean-François Julliard et l’équipe de direction ont lancé un grand chantier au printemps 2023. Baptisé Nouvelle équation, il vise à réorganiser la structure, notamment pour mieux représenter les groupes locaux et les militants sur le terrain qui aimeraient participer aux réflexions stratégiques. Le travail est presque terminé et le résultat sera voté durant l’assemblée statutaire en juin 2026, après trois longues années de travail. Un délai très long pour Hélène Bourges. « Je suis partie à l’international, notamment à cause des tensions et conflits internes. J’ai trouvé Jean-François très patient, mais il arrive au bout de ses capacités pour gérer cette situation », explique-t-elle.
Le directeur aurait aimé boucler le processus avant son départ, mais ne serait pas resté après.« J’ai 52 ans, j’avais envie de me confronter à un challenge un peu différent, sans pour autant aller dans le secteur privé ou faire de la politique car les luttes écologistes continuent de me porter. »
Pour le remplacer, une équipe 100 % féminine a été mise en place par intérim, composée de la directrice de la collecte de fonds, la directrice des programmes et la directrice des ressources humaines. En attendant de lui trouver un ou une successeure d’ici au printemps 2026, au mieux.
Jean-François Julliard reviendra-t-il donner des conseils ? « Je vais rester dans le même écosystème. D’autant que Greenpeace est membre de FNE », sourit-il. Il remplacera Bénédicte Hermelin, l’actuelle directrice qui prend sa retraite. Une équipe plus petite, une fédération plus décentralisée, très présente dans les territoires, avec de nouveaux sujets comme la chasse et la protection animale : il ne sera pas totalement dépaysé. « J’ai vraiment l’impression de partir chez nos cousins ! »