123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Quotidien

« Je fais mes courses en un temps record » : le vrac revient dans les habitudes des Français

Produits biologiques en vrac dans une coopérative à Bourgueil (Indre-et-Loire), le 21 décembre 2024.

Fruits secs, épices, lessive... Après des années de recul, le vrac se stabilise chez les consommateurs. Certains freins semblent se lever, avec l’apparition du vrac dans les supermarchés et des prix souvent moins chers que les produits emballés.

Pour Gilles, l’achat en vrac est « une évidence » depuis une trentaine d’années. « Je vais dans les magasins avec mes bocaux en verre que je fais peser avant de les remplir, ainsi pas de déchet. » Comme cet Ardéchois, qui a répondu à l’appel à témoignages lancé par Reporterre, 26 % des Français et Françaises déclarent avoir acheté en vrac en 2025, contre 25 % en 2024, selon l’étude NielsenIQ publiée le 12 mars par le Réseau vrac et réemploi.

« Après plusieurs années de recul liées à l’inflation, le vrac montre des signes de retour dans les habitudes de consommation des Français », constate l’organisation qui fédère des professionnels du secteur. Si les fruits oléagineux, les fruits secs et les légumineuses restent les produits les plus plébiscités en vrac, d’autres attirent de plus en plus de clients, comme les épices, les biscuits et le café.

La directrice générale du Réseau vrac et réemploi, Célia Rennesson, estime que toutes les planètes sont maintenant alignées pour que le vrac décolle enfin. « On a désormais une base solide de consommateurs. En parallèle, le décret qui fixe les modalités de mise en œuvre du vrac dans les supermarchés et qu’on attendait depuis cinq ans, a enfin été publié fin 2025. Or, tant que ce texte n’était pas publié, les distributeurs ne bougeaient pas trop », explique-t-elle. Les commerces de 400 m² et plus ont désormais quatre ans devant eux pour proposer au moins 20 % de leur surface de vente à la vente sans emballage.

Des innovations pour rassurer enseignes et clients

Valérie, qui achète en vrac la lessive, le liquide vaisselle et les « aliments qui se conservent bien », trouve que l’offre dans certaines grandes surfaces généralistes n’est pas toujours à la hauteur. « J’observe un recul par un réassort irrégulier, parfois un changement de place dans le magasin, ou encore une réduction du choix. Ils ne doivent pas vendre suffisamment », pense-t-elle.

Nombre de magasins sont réticents au vrac en raison de « la démarque inconnue », c’est-à-dire la perte liée à des problèmes de pesée, explique Célia Rennesson. Mais les choses devraient changer, selon elle, grâce aux nombreuses innovations destinées à rendre le vrac à la fois plus pratique pour les consommateurs et plus sécurisé pour les vendeurs.

Elle cite notamment « les corners Day by Day » installés dans certaines grandes surfaces : « Il s’agit d’un espace dédié avec un service assisté. Un vendeur accompagne le client comme dans une épicerie en vrac. Cela devrait inciter des clients qui n’osaient peut-être pas à se servir à passer le cap. »

Autre expérimentation qui pourrait, d’après elle, résoudre le problème de la démarque inconnue pour les distributeurs et éviter les mauvaises surprises pour le client : le dispositif YooNuts, actuellement expérimenté dans un magasin Carrefour et proposé par Un air d’ici, le spécialiste du vrac en grands magasins. « Grâce à un sas de prépesée, chaque trémie [le bec verseur en forme d’entonnoir] permet au client de voir, en temps réel, la quantité avant de se servir et le prix qu’il va payer. » Selon les premiers résultats, les ventes auraient bondi de 15 % avec ce système.

« Il faut réapprendre à consommer »

Le prix reste le premier frein à l’achat en vrac, selon l’étude : 32 % des personnes interrogées trouvent les prix au kilo plus élevés. « Le vrac n’est pas forcément plus cher, assure la directrice du Réseau vrac et réemploi. Dans les magasins bio, par exemple chez Biocoop, il est systématiquement moins cher que le produit emballé. C’est même un argument de vente mis en avant en rayons. Sur des produits comme les épices où il existe une très forte marge en emballé, il est plus intéressant d’acheter en vrac. »

Elle prend l’exemple des noix de cajou qui, en emballé, sont souvent vendues en très petite quantité dans des paquets opaques : « En emballé, on achète du prix ; en vrac, on achète du produit et de la quantité. Ce sera peut-être plus cher, mais c’est parce qu’on aura mis une plus grosse quantité de noix. Il faut réapprendre à consommer. »

Plusieurs de nos lecteurs soulignent également le fait qu’ils limitent le gaspillage, et donc le coût, en achetant juste la quantité souhaitée. Enfin, les distributeurs commencent à proposer du vrac avec des produits conventionnels à petits prix, note le Réseau vrac et réemploi.

« Je vais droit à l’essentiel, faire mes courses se fait en un temps record ! »

Le second frein au vrac, c’est le manque de choix : 27 % disent ne pas trouver tous les produits dont ils ont besoin. C’est le cas pour les amateurs et amatrices de pâtes, telle que Françoise, qui nous explique les acheter en emballé « car [elle] apprécie la diversité de formes [qu’elle] ne retrouve pas en vrac ». Pour Bénédicte, le choix limité est au contraire un avantage : « Je ne sais pas si le vrac est moins cher mais le choix étant plus limité, nous économisons par la force des choses ! Et je ne perds pas de temps à ausculter toutes les boîtes de gâteaux : je vais droit à l’essentiel et faire mes courses se fait en un temps record ! »

Même constat pour Claude, ravi de ne pas être influencé par le « packaging séducteur ». « Notre regard n’est attiré que par deux éléments : l’origine du produit et le prix au kilo », dit-il.

Le vrac rattrapé par le marketing

Or, le vrac risque peu à peu d’être rattrapé par le marketing. Pour Célia Rennesson, les consommateurs ont intégré qu’il s’agit d’une modalité d’achat comme les autres : « Ils veulent trouver des petits prix, des promos, leurs marques habituelles, etc. »

Les grands distributeurs commencent ainsi à proposer du vrac aux couleurs de leurs marques et des enseignes nationales. Quatre groupes agroalimentaires — Bel, Danone, Famille Michaud Apiculteurs et Lesieur — ont par exemple développé « une solution technique pour distribuer en vrac des produits pâteux, visqueux et semi-liquides, frais et ambiants », expliquaient-ils lors du lancement en 2025. Le dispositif est actuellement en test dans plusieurs supermarchés.

Le dernier grand frein au vrac, évoqué par plusieurs de nos lecteurs, c’est l’organisation que cela demande en amont. « J’ai passé le cap au cours d’une période où j’avais plus de temps pour réfléchir à mon mode de vie et aussi à consacrer aux courses, car acheter en vrac prend plus de temps, souligne Élodie, une lectrice de Dordogne, convertie au vrac depuis cinq ans. Notamment au début car il faut “ensacher” ou mettre en contenant et ensuite transvaser à la maison. Il faut aussi penser à prévoir ses contenants en allant faire les courses. » Malgré tout, elle assure qu’elle ne reviendrait plus en arrière parce que, d’une part, elle va plus vite avec l’habitude et, d’autre part, elle apprécie « vraiment de ne plus faire trop de déchets d’emballages ».

L’étude NielsenIQ tend en effet à montrer que les consommateurs sont prêts à s’investir quand ils voient un bénéfice. Ainsi, 91 % des personnes interrogées ont déclaré réutiliser des emballages conservés d’un autre achat pour envoyer un colis. « Quand on sait que personne ne les oblige à le faire et que ces cartons prennent de la place à la maison, c’est un signe assez fort, je trouve, de la capacité des consommateurs à s’engager dans de nouveaux modes de consommation », explique Célia Rennesson.

legende